France Info - Haïti

Histoires et témoignages du quotidien en Haïti. Jean-Marie Théodat est agrégé de géographie et maître de conférences à l’Université Paris 1 - La Sorbonne. Après plus de trente ans passés à Paris, il a décidé après le séisme de revenir vivre en Haïti, et d’aider à remettre sur pied l’enseignement supérieur.

Le cul de la Vache

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Juché sur le porte-bagages au milieu des sacs de provisions et des valises, un homme est assis nonchalamment et se laisse balloter par les subits coups de volants du chauffeur dans les virages, frequents sur cette partie de la route. Entre les Cayes et Fonds-des-Nègres les lacets sont nombreux et obligent à des décélérations subites, déroutantes pour le coeur. C’est alors que je commençai à faire attention au décor de la porte de secours : un Saint-Jacques Majeur dans la plénitude de sa force terrassant encore une fois le démon. La porte de secours est la partie la plus décorée des autobus de transport public. Là se peignent la figure tutélaire et la sentence morale qui seront le viatique des voyageurs qui empruntent tel ou tel véhicule. Pendant quelques minutes je pus admirer le trait et mesurer la clarté de la palette de l’artiste anonyme qui avait illustré pour moi, sans le vouloir, le motif du voyage. Depuis que nous avons fait ensemble une partie du chemin de Santiago, Tsuts et moi nous sentons liés par un pacte spécial qui se ravive à chaque mois de juillet. Il était normal que je vinsse ici terminer le voyage de toute une année.

Nous étions lancés depuis déjà une heure sur le chemin du retour à la capitale, lorsque surgit sur la route, entre les roues, une cane suivie de ses canetons. Bawon allait trop vite pour espérer freiner tout-à-coup. Cela aurait dû se terminer en hachis sur la chaussée. Il n’en fut rien : la cane et ses canetons furent évités de justesse par un Bawon très maître de son volant. Il y eut entre nous un geste de compassion partagée et d’impuissante assistance face à l’imprévisible, suivi d’un soulagement très frais pour les vies épargnées.

Rien de mal ne peut arriver à celui qui voyage sous l’égide se Saint Jacques ! et de nous sentir dans le sillage de l’autobus me parut soudain comme la métaphore visuelle de ce que j’étais en train de vivre : l’accomplissement d’un pèlerinage.

C’est à l’Ile-à-Vache que j’ai voulu terminer ce matin mon périple et que je referme définitivement ce soir mon cahier. « Dans le cul de la vache » commentai-je spontanément lorsque Tsuts m’a proposé d’aller à la pointe Est de l’île pour écrire cette page. Je la sentis gênée par ma remarque inattendue, un rien graveleuse. Je rectifiai aussitôt « dans le cul de la vache, certes, mais face au lion qui garde l’entrée de la baie de Kakok ! ” Peine perdue, le mal était fait et je ne pouvais plus reculer devant le cul de la vache. Ce serait le titre de la dernière chronique. Tsuts me rappela de temps en temps cette indélicatesse de style. J’eus beau raconter la fameuse blague de Cassagnol. “Talè m pa di w sa Kasayòl te di bèf la”, etc. Qu’a -t-il dit à la vache ? Rien à faire. Elle ne trouva pas drôle l’allusion à l’anatomie de la vache. Moi, j’étais déjà dans l’autodérision d’un séjour plein de charme et de beauté qui pouvait bien se conclure sur une pointe dissonante.

Notre séjour dura deux jours. Le temps de nos raconter nos voyages, nos absences, nos détours avant de revenir ici, le temps de nous promettre de nous retrouver plus souvent à pareille époque, dans l’avenir. Promesses qui font mal à l’idée de ne pas pouvoir les tenir, sans doute, happés que nous sommes par des emplois du temps fantasques et sans recul.

Après le petit-déjeuner pris sous la galerie, au grand air, il fallut faire nos valises, nous préparer à l’idée d’affronter de nouveau les flots déchaînés comme à l’aller, deux jours auparavant.

A l’embarcadère des Cayes, il y avait, ce samedi-là, un vent à décourager les plus légers des équipages. Mais nous étions à ce point déterminés, Bawon et moi, que nous jeter à l’eau et traverser à la nage n’auraient pas paru un exercice impossible quand il s’agit d’aller rendre visite à la Tsuts dans son île. Je me suis résigné à monter à bord lorsque je vis, depuis le quai, les voiles noires des bois-fouillés dépasser au ras de l’eau et tenir quand même. Si eux le font, moi aussi je peux le tenter, me dis-je au fond de ma poitrine. Bawon est d’un naturel téméraire, je n’eus pas à le convaincre. Nous cinglâmes cap au Sud à partir du Wharf des cayes sous un soleil très vif.

La vedette où nous embarquâmes affronta les vagues déchaînées avec un courage tout humain qui se reflétait dans le regard des marins. Je me cramponnai au bastingage d’une main tout en ajustant de l’autre la sangle de mon gilet de sauvetage. Sans inquiétude particulière, mais pas totalement rassuré sur les conditions de la traversée. Bawon parut ne pas être dérangé par les bonds subits de la coque heurtée de front par des lames de fond. Tel n’était pas le cas des autres passagers, plus jeunes et moins expérimentés sans doute qui avaient la peur visible des gens de la terre qui n’ont pas l’habitude des coups de sang de la mer. La traversée dura une heure, mais notre impatience une éternité : car il fallait un puissant motif pour monter quand même à bord et espérer toucher l’autre rive sans dommage et sans bris. Revoir la Tsuts en son royaume et clore ce cahier sur une note joyeuse. C’était comme jeter l’ancre pour de bon quelque part et prendre à témoins mon frère et mon amie, deux êtres qui me sont chers, que je suis bel et bien rentré à bon port.

Durant la traversée, j’eus l’occasion de changer définitivement d’avis sur l’incompétence des Haïtiens en matière de navigation. Ceux de l’Ile-à-Vache en tout cas sont parmi les plus doués et les exercés dans les métiers de la mer. Je pus admirer le courage de gamins de douze ans pagayant seuls au milieu des flots une ligne au bout des doigts. Sur l’horizon très gris se découpaient la voilure éclatante des coralins assurant la navette entre l’île et la terre ferme. 45 kilomètres carrés pour 19 000 habitants, dont la plupart sont marins où vivent à proximité de la mer. L’incessant trafic entre les Cayes et la grosse île a de quoi rassurer sur l’avenir de cette région et la capacité des Lilavachois à donner l’exemple à la grande terre.

Sur la plage, Tsuts nous attendait. Nous sautâmes dans l’eau claire pour atteindre la rive. L’accueil fut chaleureux et attendri, comme toujours après si longtemps sans nous revoir et tant de choses dites, échangées dans la distance et qui soudainement reprennent force à travers les regards et les gestes.

La maison, basse, percée de larges fenêtres reflète l’âme de qui l’habite. A l’intérieur tout semble rangé selon un ordre de marin, selon les exigences d’une vie de solitude et de tempête au milieu des nuits noires : tout doit être à sa place précise, comme sur un bateau, de façon à ramener l’esprit à ses assises dans les moments où les apparences se brouillent. Le toit, d’un bleu marine, semble la coque renversée d’un navire, à l’ombre des grands arbres, prodigues de leurs fruits. Le véritable, la noix de coco, le bois panyòl, le pini et le cèdre prolongent sur la tôle de la toiture leurs ombres de géant. A l’intérieur, la simplicité, le calme et la clarté d’une âme sans malice.

Deux jours face à la mer, deux jours à observer les voiles et les laisser glisser sur la mer d’argent ainsi que mon silence. Mon Dieu, que le temps passe vite ! Le temps de se sentir à son aise, il faut plier bagage. Une infinité de brasses plus loin, au milieu des flots vifs, je me sentis au milieu de la traversée comme sur les chemins de Compostelle avec les mêmes qu’il y a vingt, dix ou quelques années. Je n’ai jamais pu voyager sans écrire, ni écrire sans me mettre aussitôt en chemin. Lever l’ancre pour initier un écrit, en jeter une autre pour clore un récit et dire qu’on est arrivé à bon port, voilà le motif de cette chronique du soir.

Bawon et moi avons regagné, chacun à part soi, ses pénates. Je dévide sous ma toile les trouvailles de mon escapade sur les terres du Sud, les éclats de rire et d’idées partagées sur la place de l’Anse à l’Eau. Ce soir, la lune est belle et elle glisse à ma fenêtre comme un voilier au firmament. Je sais que nous la regardons tous les trois, au souvenir de ce vers de Borges, partagé sur la plage :

« la luna està todavìa en una esquina del cielo

hay que mirarla bièn

puede ser ùltima »

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