France Info - Haïti

Histoires et témoignages du quotidien en Haïti. Jean-Marie Théodat est agrégé de géographie et maître de conférences à l’Université Paris 1 - La Sorbonne. Après plus de trente ans passés à Paris, il a décidé après le séisme de revenir vivre en Haïti, et d’aider à remettre sur pied l’enseignement supérieur.

Article(s) pour 2 juillet 2011

“Tout le reste est littérature”

Samedi 2 juillet 2011

Sur le bureau se tassent en ordre aléatoire les feuillets et les notes nécessaires à la préparation de la conférence, et les idées prises à la volée durant la causerie. C’était la première d’une série qui doit commémorer le cinquantième anniversaire de l’AUF ; la dernière pour moi, puisque dans quelques jours arrive à terme mon contrat à la tête de l’Agence.

Autrefois j’avais du mal à déchirer, à effacer ou à mettre à la poubelle un écrit de quelque importance que ce fût. Tout texte était prétexte à conservation, à archivage et à vénération exagérée de ma part. Aussi, m’appliquais-je à former des lettres d’une certaine tenue calligraphique, je choisissais mon encre et je soignais mes pleins et mes déliés tracés d’une plume vétilleuse et ferme. J’avais un rapport fétichiste au texte, tant il est vrai que la chose écrite acquiert à mes yeux une dimension sacrée qui participe du sortilège, de la magie.

Mais aujourd’hui, j’ai envie de me débarrasser de mes notes. Impression d’avoir dit ce qu’il fallait et entendu des choses si justes que les notes ne serviraient à rien de plus. Pour ma part, j’ai laissé parler en moi le lecteur, j’ai parlé des oeuvres pour dire combien elles me touchent, pas pour gloser sur l’esthétique des uns et des autres. Et puis rien n’est préférable à la lecture des oeuvres elles-mêmes : Saisons sauvages de Mars, La mémoire aux abois de Trouillot, A l ’angle des rues parallèles de Victor sont des oeuvres majeures. Je m’avise que mes impressions sont parfois partagées, d’autres fois en porte-à-faux avec les opinions communes. Mais le tout, dans ce domaine, c’est de laisser s’exprimer son plaisir. Et pour parler des oeuvres de Kettly Mars, d’Evelyne Trouillot et de Gary Victor, je n’avais qu’à laisser s’épancher mon coeur : l’imagination a fait le reste.

Où, pourquoi et comment écrivez-vous ? A ces trois questions liminaires, les unes et l’autre ont répondu de bonne grâce, avec une simplicité et une humilité qui ont dû combler les auditeurs, car à chacune des réponses, des applaudissements nourris s’élevaient de la salle. C’était un réel plaisir de voir ces trois mousquetaires de la littérature haïtienne croiser le regard comme d’autres le fer : avec élégance et doigté, chacun défendant sa position, sa conception de l’art d’écrire. Avec une simplicité désarmante, ils se sont prêtés au jeu de l’échange à fleuret moucheté avec Darline Alexis et moi, mais c’était toujours sans malice ni fausse pudeur, préférant au mou anecdotique le précepte laconique qui résume une posture.

Le public était composé majoritairement de jeunes écrivains et d’étudiants passionnés de littérature et qui attendent toujours de ces rencontres une rédemption particulière : la justification d’une imagination souvent débordante et qui souffre de se sentir parfois superfétatoire par rapport aux soucis matériels du moment. A dire vrai, on a souvent mauvaise conscience de s’intéresser à l’art et aux choses de l’esprit dans une société où la plupart manque de l’essentiel. Est-ce bien sage de lire des poèmes, de se gourmer avec les vers lorsque dehors il y a des enfants aux pieds nus, le ventre vide et qui ne vont pas à l’école ? Lorsqu’avec Assalih Jaghfar, nous avions planifié cette conférence, nous ne nous doutions pas du succès que pouvait avoir ce genre de rencontre, ni de l’intérêt réel que cela pouvait représenter pour les auteurs eux-mêmes, étant tous les trois des écrivains confirmés qui n’ont pas besoin de cette publicité-là. Mais j’avais l’intuition que le tremblement de terre et les réfugiés du Champ de Mars n’étaient pas les seuls sujets de conséquence. La création, l’imagination et le plaisir n’ont jamais été aussi urgents qu’aujourd’hui.

Nous avons fait notre travail à en juger au nombre d’étudiants venus écouter les écrivains et participer aux débats. Mais à présent que tout a été dit, je ne vois pas l’intérêt de conserver les feuilles mortes.

Je les mets au panier, en espérant que les paroles prononcées resteront assez vivaces dans le souvenir de ceux qui les ont écoutées sur le champ.  Je n’oublierai pas de si tôt les propos portés par la voix grailleuse de Gary, ni celle assurée d’Evelyne, ou l’accent plus flûté, plus solitaire, de Ketly.

Quant à moi, je me récite, je peux jeter mes feuilles. L’avantage d’avoir des idées communes et peu d’imagination, c’est de pouvoir, sans trop de peine, se répéter, de rester dans le vrai, et d’être, sinon toujours d’accord, mais conséquent du moins avec soi-même. Je me dis que si c’était à refaire, je redirais à peu près les mêmes choses, comme je reprendrais les mêmes décisions si j’avais eu à reprendre demain le chemin de la rue Dufort.

Il est bientôt cinq heures, l’heure de regagner mes pénates. Les derniers étudiants sont partis, Assalih a trouvé une roue-libre pour rentrer à son auberge. Je griffonne ceci. Maurice et Adeline s’activent à remettre en ordre la salle de réception des auteurs où s’est tenue la collation qui a suivi. Après les beaux discours, Adeline et Maurice font la chasse aux gobelets, aux assiettes en carton, aux reliefs de saucisses et de kibis laissés par des convives repus aux quatre coins de la cour. Ces deux-là ont toujours été, dans les moments décisifs, les boulons invisibles par quoi tient tout le reste. Ils m’ont prodigué, avec humilité et respect, tour à tour, des conseils avisés qui m’ont servi au-delà de mes attentes. Ils vont me manquer.

C’est toujours inquiétant d’avoir à fermer derrière soi une porte : angoisse compulsive d’avoir oublié quelque chose d’important, obsession de tout avoir avec soi lorsque le temps presse, etc. autant de motifs d’hésitation qui auraient pu être un frein à la fermeture de la porte. Et pourtant, c’est sans état d’âme que je déchire mes notes, que je mets cela en tas bien discret dans une feuille plus large et que je donne à la poubelle le fruit d’une conversation à bâtons rompus avec trois des plus grands écrivains de la place. Et je ferme la porte à double tour en partant.

C’est ainsi, chaque chose en son temps. Une mission en chasse une autre, comme des étapes d’un long pèlerinage. La semaine dernière, avec Dominique, Bito, Rochenel, Darline, André et Farah, nous étions à Jacmel pour inaugurer un nouvel espace numérique pour la formation à distance des maîtres. Autres lieux, autres discours, mais c’est la même cause qui toujours inspire le voyage. A la fin de la mission, avec André et Bito, nous sommes allés visiter les ruines du fort Ogé, dans les mornes qui dominent la rade de Jacmel. Arrivés tout là-haut, au bout d’un périple ardu, au milieu de rocailles dressés comme des lances, sur un sol rouge sang traversé de torrents tracés comme des veines dans la chair écorchée de la terre. Je me suis dit, au fond de moi-même : « quel désastre ! ».

De retour à la vieille ville, sur la place du marché, au moment de faire mon bilan de mon année, j’ai levé les yeux au ciel et j’ai vu l’horloge  du marché, place de la cathédrale Saint-Jacques et Saint-Philippe. Avec son heure improbable, son paratonnerre, levé comme  l’index de l’ange vers les nues et, juste à côté, la lune. Au souvenir d’une mienne maladresse, mon coeur a tressailli dans ma poitrine. Aussitôt rasséréné par la lune. Et je me suis rappelé ce vers de Borges « Qui oserait me condamner si cette grande lune de ma solitude me pardonne »?

Aujourd’hui, c’est un même sentiment de travail accompli, sinon achevé, qui m’habite. Je referme la porte de la rue Dufort, conscient de boucler une étape de ma vie, de trancher un lien organique avec une institution. Mais ce n’est pas la fin du chantier. C’est plutôt l’occasion de renforcer l’attachement à une terre vis-à-vis de laquelle mon engagement est pour la vie.