France Info - Haïti

Histoires et témoignages du quotidien en Haïti. Jean-Marie Théodat est agrégé de géographie et maître de conférences à l’Université Paris 1 - La Sorbonne. Après plus de trente ans passés à Paris, il a décidé après le séisme de revenir vivre en Haïti, et d’aider à remettre sur pied l’enseignement supérieur.

Article(s) pour 20 juillet 2010

A Estimé !

Mardi 20 juillet 2010

Nul n’a le droit de désespérer d’Haïti s’il n’a visité la vallée de l’Artibonite dont le bassin constitue, sans aucun doute, le grenier naturel de tout le pays, mais également son centre géographique et symbolique le plus sûr. C’est la seule région exempte de failles significatives, la seule tectoniquement stable. Goudou-goudou n’y a pas fait de victime, mais de nombreux réfugiés venus de la capitale y ont trouvé asile. L’Artibonite, c’est le Nil haïtien, son axe à venir et sa matrice. Pour deux raisons. C’est le fleuve le plus long, son bassin versant est le plus développé du pays, l’irrigation y a fait naitre l’un des terroirs les plus beaux et les plus structurés d’Haïti. Ce bassin est tronqué dans sa partie amont par une frontière qui est devenue depuis les vingt dernières années une plaque tournante des échanges commerciaux entre les deux pays. Pour ces deux raisons, aller dans l’Artibonite était et demeure pour le géographe un terrain de première importance.

Toussaint Louverture était visionnaire qui rattacha le Plateau central et la haute vallée de l’Artibonite à la partie occidentale une fois l’île unifiée sous son commandement en 1800. Dans son découpage de 1801, qui officialisa un fait de guerre, il avait compris l’intérêt stratégique de maintenir unifiée la vallée de l’Artibonite en en faisant une entité administrative cohérente, à part entière, de la source à l’embouchure.

Dessalines, à son tour, avait vu juste en déplaçant la capitale de son empire à Marchand. C’était à la fois une façon habile de s’éloigner de l’ancienne capitale, Port-au-Prince, acquise à son rival Pétion, mais c’etait également un moyen efficace de se mettre à l’abri d’une éventuelle attaque par la mer. Dessalines avait une vision de la guerre inspirée des marrons qui préféraient le harcèlement, le tirailement à l’attaque frontale, dans l’éventualité d’une guerre, il se préparait à la résistance, jusqu’à épuisement de l’ennemi. Héritier en cela de Toussaint Louverture, il avait fondé son plan de bataille sur un principe de repli tactique et de retrait stratégique par rapport à la mer : pour rester adossés à ce que l’on pourra difficilement nous prendre : nos mornes. Cette politique artibonitienne était le résultat, par ailleurs, d’un savant équilibre entre le Nord, l’Ouest et le Sud, les trois provinces coloniales ayant leurs assemblées et leurs élus, à la veille de l’indépendance. L’Artibonite était alors une terre pionnière. C’était, à certains égards, une marche à peine consolidée, conquise aux dépens des Espagnols, mais tellement différente des autres provinces de l’ancienne Saint-Domingue, qu’il fallut l’action militaire et le sens de l’organisation de Toussaint Louverture, pour ancrer véritablement cette région dans le reste du territoire ; à d’autres égards, c’était une marge, isolée du reste du territoire dont les lignes de force restaient polarisées par la mer et les ports.

Aussi, placer la capitale à Marchand relevait-il d’une stratégie globale qui aurait pu changer le cours des choses si l’empereur avait pu mener à terme ses projets de renforcement de l’Etat et de réduction de l’antagonisme traditionnel entre les provinces par la promotion d’une région « continentale » plus effacée, qui ne ferait pas ombrage aux ambitions établies des autres régions. Deux ans à peine ont suffi à Dessalines pour apporter, à son corps défendant, la preuve que nous étions peut-être déjà un empire, mais pas encore une nation. Nous étions en chantier et les fondations étaient encore fraîches. Jean-Jacques Dessalines, périt assassiné le 17 octobre 1806, trahi par les plus proches, et vainement secouru par Charlotin Marcadieu qui essaya vainement de faire rempart de son corps contre les balles régicides au Pont Rouge. L’assassinat de Dessalines, ce parricide resté inexpié, ouvrit un cycle infernal de régicides politiques qui jalonnent encore l’histoire de ce pays et rend difficile l’émergence d’un sentiment commun de légitimité du pouvoir.

En traversant les nombreux bras qui forment le réseau profus de l’Artibonite, je compte les many rivers to cross de Jimmy Cliff et je me dis que nous aussi saurons les traverser. Je dois à mon cousin Joël Théodat d’être ici l’invité d’une association qui s’efforce de promouvoir l’éducation en milieu rural. Je dois faire une intervention auprès d’un public de professeurs des écoles. J’hésite si je sors mon papier déjà fait de la semaine dernière, pour les Gonaïves, quitte à l’adapter aux circonstances, ou si je me lance dans un trois-roches-du-feu à brûle-pourpoint pour dire mon émerveillement d’être ici. Ma joie de retourner au bassin Vincent après tant d’années !

C’était il y a plus de trente ans déjà, j’avais profité d’une excursion de fin d’année des jeunes du lycée Jean Price Mars pour les accompagner. Victor Benoît, comme professeur et en tant que natif des Verrettes lui-même, m’initia ainsi à la pratique de la randonnée scientifique et patriotique sur des terres où se déroulèrent des épisodes décisifs de la guerre de l’indépendance. Je lui en sais gré aujourd’hui et lui exprime ici, à ma façon, ma gratitude, s’il lui arrive un jour de lire expressément ces lignes.

Fronton, Verrettes © jeanmarietheodat

Fronton, Verrettes © jeanmarietheodat

C’est une région de verdoyants coteaux inclinés vers des vallons fertiles dédiés presque intégralement à la riziculture. L’eau coule à gros bouillon depuis le barrage sur l’Artibonite et les diverses rivières qui descendent des Cahots, de la chaîne du Nord, etc., Cette eau va irriguer les terres d’une vallée bien grasse qui continue de faire belle figure malgré la faillite évidente des montagnes à l’entour. Les versants sont pelés et la terre s’en va peu à peu, laissant la roche à nu. Péligre s’ensable inexorablement, les réservoirs qui assurent la collecte et la répartition de l’eau dans les canaux sont pleins à ras bord de sable et de limon. Les motoculteurs sont rares, mais ils existent. L’usage d’engrais se généralise, mais la concurrence avec le riz de la Floride est désastreuse pour les riziculteurs de l’Artibonite qui doivent compter avec un compétiteur subventionné et favorisé par l’ouverture sans limite du marché haïtien aux importations. Même menacé par le riz étranger, celui de l’Artibonite continue d’être le plus apprécié des gourmets : pas de vrai riz-collé-à-pois sans un madan Gougousse dans l’assiette, ce riz sombre et sec comme de l’ambre et qui vous craque sous la dent en gratin de chaudière avec une saveur de cive et de girofle.

Fanm Verrettes © jeanmarietheodat

Fanm Verrettes © jeanmarietheodat

Le fleuve joue aussi un rôle important sur le plan symbolique et culturel. Il a donné son nom à la région, au département, il alimente un imaginaire collectif riche en hauts faits de magie et de sorcellerie en tous genres. Souvnans, Soukri, Badjo sont des lakou vodou encore actifs qui témoignent de l’existence d’un fin réseau de temps et de péristyles aujourd’hui disparus, mais qui ont joué un rôle d’incubateur de pensées révolutionnaires du temps de l’esclavage et du marronnage. L4artibonite a inspiré les plus populaires de nos poètes et troubadours. Latibonit ‘o est dans notre répertoire national le refrain le plus connu et le plus apte à représenter notre sentiment collectif, notre sens de la solennité douloureuse et de la fidélité au-delà de la distance, y compris de la mort, à ceux qui nous sont chers. C’est avec ce cantique créole que j’ai rendu un dernier hommage à Rémi, l’ami, le presque petit frère, disparu, il y a bientôt dix ans à Paris…

Mais ici, aux Verrettes (ville dont le plan fut tracé par le Gouverneur-Général en personne), comme dans le reste de la région, le sentiment qui domine est celui d’une région autrefois prospère, d’une culture raffinée et stylée, mais qui traverse un Moyen-Age aigu. Le palais de Dessalines, à Petite-Rivière de l’Artibonite est en ruine, sa maison natale, à Marchand est à peine perceptible dans le paysage, la Crête-à-Pierrot est coiffée d’une antenne de télécommunication qui enlaidit le site et offense sa mémoire… Cependant, à la réflexion, je me dis que pareille civilisation ne saurait pas ne pas connaître son âge d’or. Et si j’ai perdu tout espoir de voir de mon vivant cette Renaissance, je reste assuré de son avènement. Je m’efforce du moins de la rendre possible avec les moyens limités qui sont les miens, et l’espoir partagé par le plus grand nombre que tant de promesses et de prémices ne sauraient mentir. En attendant, je profite de l’occasion pour aller faire un tour à la Crête-à-Pierrot, visiter les ruines du palais aux 365 Portes de Petite-Rivière-de-l’Artibonite, après m’être incliné sur la tombe de Dumarsais Estimé, l’un des rares présidents qui se sont succédé au palais de Port-au-Prince qui soient dignes d’une admiration sans tache.

Haïti se relèvera et étonnera le monde. J’en vois les signes dans les maison du bourg et le port altier de ses habitants dans leur ville tranquille et joyeuse, le plus souvent, majestueuse et grondeuse parfois, comme le fleuve qui coule tout le long et définit jusqu’aux mÅ“urs des riverains. Ce matin en chemin, j’ai rencontré des fidèles qui se rendaient à la messe dans leurs plus beaux habits. Le long des rues bordées de perrons surélevés d’un bon cinquante centimètres par rapport à la chaussée, leurs beaux chapeaux à voilette, leurs jupes plissées et leurs costumes de soie ne déparaient pas avec les chinoiseries d’ébéniste, les chiens assis et les pinacles des faîtages ouvrés qui couronnent leur défilé. Plus loin dans ma flânerie, je suivis un groupe de jeunes gens qui se rendaient au bain. Je les ai suivis du regard attendant le moment de saisir le cliché. Ils tombèrent sans façon la chemise et le pantalon, je profitai de ce moment de relâchement de leur attention vers moi, j’armai sans crier gare et j’appuyai sur le petit bouton de mon appareil qui siffla en cillant comme un gun de western. Cela fit se retourner l’un des jeunes gens, mais j’étais assez loin d’eux et il ne pouvait se douter de ce que j’avais mis dans la boîte. Hélas ! l’image était décevante et floue. Eux, ils étaient encore devant moi, tellement beaux et forts dans le plus simple appareil ! De vrais Nuba n’auraient pas eu la peau plus lustrée, les muscles si denses et lisibles sans effort. J’aurais voulu m’asseoir dans l’herbe pour croquer le tableau, mais je n’ai pas de papier ni de crayon à ma portée. Je n’avais que mon appareil photo, alors je me contente d’un portrait du groupe, rhabillé… Ils posèrent finalement comme des rappeurs, avec leurs tricots à la mode et leur dégaine de bagarreurs.

Rizière aux Verrettes © jeanmarietheodat

Rizière aux Verrettes © jeanmarietheodat

Déçu, je reportai mon attention sur la rigueur des champs, le dessin aux crochets des parcelles, l’ourlet de pailles des limites de casiers en eau, où les différentes teintes du riz désignent une mise en culture individuelle des lots, et un échelonnement des travaux selon un ordre qui ne reflète pas de contraintes communes autres que le passage de la même eau sur les différentes parcelles. Et pourtant, rien n’est laissé aux raques, pas la moindre parcelle qui ne soit l’objet d’une culture quelconque. Même les diguettes qui longent les canaux de dérivation sont soumis à une mise en valeur méticuleuse qui témoigne du sens de l’aménagement systématique des ressources disponibles dans une région qui en a pléthore. Ici nul ne meure de faim, sinon de bêtise. Même les les animaux nourris à la longe, au piquet, profitent des périodes de jachère pour brouter le chaume et la paille issus de la récolte. Tout est vert, rien ne semble aussi déglingué que dans la capitale.Et comment ne pas rendre hommage au président Estimé qui a fait de sa ville natale un modèle dans sa région. On peut y voir encore les bâtiments d’une sobriété monacale mais d’une élégante facture. Et si le bâtiment des impôts, le dispensaire, l’école nationale portent son nom, c’est surtout dans les yeux des habitants de la ville que se lisent en lettres d’or l’admiration de la ville pour le bien nommé président Estimé, le même qui lança les travaux de rénovation de la capitale en vue de la célébration du Bicentenaire de sa fondation en 1949.

Dans ce havre d’espoir, à la campagne comme à la ville, j’ai repris goût à la route et je continue ma tournée des provinces en découvrant chaque fois des ressorts cachés qui expliquent, pour moi, l’extraordinaire capacité de ce pays à rebondir après les dommages les plus terrifiants. L’aspiration à cet équilibre et à cette indépendance perdus, cette soif de rebâtir en défiant les décombres que je ressens à travers le pays, sont des choses admirables, aptes à remplir l’âme d’une joie pure, sans mélange. Cette joie simple, native, lorsque je peux la partager avec des proches, comme avec mon cousin Joël aujourd’hui, me semble à rechercher de toutes mes forces.

Le bain © jeanmarietheodat

Le bain © jeanmarietheodat