France Info - Haïti

Histoires et témoignages du quotidien en Haïti. Jean-Marie Théodat, 48 ans, est professeur agrégé de géographie et maître de conférences à l’Université Paris 1 - La Sorbonne. Après plus de trente ans passés à Paris, il a décidé après le séisme de revenir vivre en Haïti, et d’aider à remettre sur pied l’enseignement supérieur. Il est rentré le 7 avril à Port-au-Prince. Il raconte sa réinstallation au jour le jour.

Le deuil des autres

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Dans un précédent billet, j’ai critiqué la propension des Haïtiens à s’approprier des patries sportives avec un enthousiasme suspect que me faisait douter s’ils aimaient vraiment leur propre drapeau. L’intuition qu’une déshérence du sentiment national, une vacance de fierté propre était à l’origine de pareil transfert d’affection, m’avait rendu suspecte cette coupe. J’avais pris en horreur la compétition, en général, je trouvais que l’actualité des décombres était bien plus urgente que celle des coups francs et des corners. Cependant, sauf à penser que les braves gens qui restent plantés-là devant leur télé sont des crétins, je ne peux plus rester sur les mêmes positions après ce qui est arrivé ces deux derniers jours en Afrique du Sud. La défaite, inattendue du Brésil et de l’Argentine, les deux favorites sudaméricaines de la compétition a eu l’effet d’une douche froide sur les supporters des deux équipes qui s’étaient préparés à fêter leur qualification respective pour les demi-finales. Le Brésil s’est fait éliminer par des Pays Bas au grand courage qui ont su remonter un score défavorable et ganger de très belle manière un match vif et engageant. L’Argentine s’est faite surprendre par une équipe d’Allemagne conduite par une génération de jeunes talents qui possèdent la double qualité de l’intellignece du jeu et de la fraîcheur des jambes. Quatre buts à zéro, tel est le score final du match Allemagne-Argentine.

En mon for intérieur je me réjouissais sportivement de cette hécatombe, me consolant ainsi de la défaite prématurée des Bleus que je soutenais. Au grand dam de mes compatriotes haïtiens, d’ailleurs. Comment peut-on soutenir la France dans un pays où tous sont fans du Brésil ou de l’Argentine ? C’est qu’en trente année de séjour à Paris, j’ai si souvent partagé les (rares) victoires et les (nombreuses) défaites des équipes françaises aux diverses compétitions internationales, que je me suis identifié à son destin. Avec la même passion sans doute et aussi peu de raison, sans doute, que les « Brésiliens » d’ici lorsqu’il s’agit de célébrer un but de Kakà, une tête de Robinho ou un tir de Maicon. Combien n’ai-je pas pas fêté les trois buts d’un certain 12 juillet 1998 ? Le sport a été un élément décisif de mon ancrage à Paris, par l’identification facile avec les champions de ma jeunesse qui pouvaient, d’une certaine façon, montrer l’exemple d’un fairplay possible sans frontière. J’ai parfois rêvé d’être le Jean Tigana de la plume, le Marius Trésor de la géographie, le Noah de l’aménagement du territoire. C’est avec en ligne de mire les exploits de nos athlètes africains, antillais, maghrébins, guyanais et canaques que je me suis forgé des ancrages populaires à Paris. Le reste était affaire d’érudition et de bibliothèque.

Mais que des immigrés défendent les couleurs de la France, de leur France, quelle plus belle image de l’universalité des valeurs sportives ?

J’ai assisté, en 2005, à l’humiliante défaite de l’équipe haïtienne sur son propre terrain face à un Brésil arrrogant et dominateur qui infligea un six à zéro charitable à une sélection de grenadiers, qui n’avaient pas d’armes, mais des fruits à proposer aux assauts des Brésiliens, tant le public était sans condition du côté des visiteurs. On croyait assister à une mascarade, les joueurs haïtiens paralysés par la proximité sur la meme pelouse de joueurs qu’ils idolâtrent comme des dieux vivants, jouaient à jouer, mais sans conviction. Le match était cousu d’avance. Ronaldo et Ronaldinho se balladaient avec une insolente facilité devant les cages trop mal défendues des Haïtiens et chaque combinaison entre les deux compères se terminait en frisson de filets pour les Haïtiens qui applaudissaient à tout rompre dans les tribunes. Je vécus cela comme une double défaite. Sportive, sur le terrain, affective, dans l’âme. Depuis je suis contre l’équipe du Brésil et je tiens en haute suspicion l’auriverdemanie haïtienne.

Avant hier, Delmas 55 était en deuil après la défaite contre les Pays bas. Tout avait pourtant bien commencé pour les Brésiliens. Au premier but de la Seleçao, la ville explosa d’une liesse subite qui me fit croire que l’on venait d’annoncer l’évacuation sans délai des camps pour le relogement immédiat de tous les sinistrés qui vivaient encore sur les décombres de leurs maisons. Chouette, me suis-je dit, six mois ! Abraham dit c’est assez !

Eh bien non, mazette ! Ce n’était que le premier but du Brésil. Les fanatiques enhardis commençaient déjà à fouler le gazon des demi-finales et faisaient sauter les bouchons de Prestige avec suffisance et dédain envers les pauvres Pays Bas. C’était mal connaître la ténacité des Bataves, habitués à lever des défis bien plus sérieux que de danser la samba.

En deux pas et deux coups de reins bien ajustés, Snyder assigna aux enfers les espoirs de Dunga et de tout un pays qui croyait rentrer de sa campagne d’Afrique avec une sixième étoile accrochée à son maillot. La défaite des quintuples champions du monde laissa Port-au-Prince dévastée. Oserais-je dire « comme après le douze janvier » ? Il ne faut pas exagérer les comptes, mais le malheur était palpable dans l’air, sur les visages et dans les cÅ“urs. Il y eut trois suicides et un décès par arrêt cardiaque à Port-au-Prince. C’est depuis le séisme la plus mauvaise nouvelle que les chroniques haïtiennes aient enregistrée. Le malheur des terrains de football dépasse en intérêt la détresse des camps de réfugiés, il n’est que de se rendre sur place, pour voir le drapeau du Brésil ou de l’Argentine flotter au-dessus des abris de fortune. Durant le deuil, la passion continue. Une passion christique, une chemin de croix pour tous ceux qui n’aiment pas, ou n’aiment plus le football de la même façon. C’est aussi un efft du deuil, que de m’avoir déniaisé dans une certaine mesure vis-à-vis des passions sportives qu’en d’autres circonstances j’assumais sans réserve.

Hier, c’était au tour de l’Argentine de se mesurer à la mécanique allemande. D’entrée de jeu les allemands ouvrirent la marque, obligeant les Sudaméricains à pousser à l’attaque pour revenir au score. Ce faisant, les Argentins s’exposaient davantage, laissant ouverte des lignes à une éventuelle contre-attaque. Le résultat fut un cinglant quatre à zéro dont tout le convient que c’est indigne d’une équipe de cette classe, à ce niveau de la compétition, entraînée par l’un des joueurs les plus talentueux de l’histoire de ce sport, Diego Maradona.

J’ai décidé de ne pas regarder les matchs, mais difficile de ne pas savoir les hauts faits de chaque rencontre. Cc’est donc à distance que j’ai assisté à la descente aux enfers du Messi. A chaque but des Allemands, la ville était soulevée d’un hoquet de klaxons, de pétards et de tirs de révolver. Par afficiòn pour les Allemands m’enquis-je ? Non, par haine des fanatiques de l’équipe d’Argentine qui la veille les avaient copieusement charriés ! Les fanatiques du Brésil, humiliés par leur défaite de la veille, prenaient là une revanche sans merci sur leurs indirects bourreaux. J’ai vu en ville un supporter auriverde en équilibre sur le guidon de sa moto, les deux jambes en l’air et toute sirène hurlante, traversant la rue à toute vitesse au troisième but des Allemands. Et la solidarité latinoaméricaine alors ? Et les fanatiques albicélestes du Canapé-Vert, ceux de Delmas 55, qui ont planté le drapeau gaucho juste à côté de la bannière auriverde au milieu de la chaussée, où sont-ils ? Ils sont atterrés, saisis par l’ampleur de la défaite et cois dans leurs coins.

Seuls les Brésiliens d’emprunt fêtaient et dansaient la samba. Hier soir, leur base était difficile à traverser et les trottoirs étaient envahis d’une foule joyeuse qui hésitait si pleurer l’élimination de leurs quintuples champions, ou chambrer encore un brin les vaincus du jour.

Pour célébrer le deuil et le supplice des autres, combien faut-il de haine et de bêtise ? Pour profaner les larmes toujours sacrées de la douleur, combien d’indifférence ? Pour prendre l’exacte mesure de ce qui se fait, combien de distance, d’oubli de soi et de silence?

A l’analyse il se révèle que Brésiliens et Argentins habitent les mêmes quartiers, et se sont répartis les supporters par affinités géographiques et familiales qui font de chaque quartier de la ville le territoire des uns ou des autres. Autrement dit, il peut être dangereux de porter le maillot du Brésil dans un quartier majoritairement Argentin, et vice versa. Les confrontations directes entre les deux équipes se soldent toujours par des morts violents en Haïti, d’Haïtiens qui se prennent pour des Argentins et des Brésiliens et qui défendent jusqu’au sang leur équipe d’adoption.

Je me dis que le football n’est qu’un prétexte à une confrontation nécessaire entre des groupes dont c’est l’ultime raison d’exister, en l’absence d’actions et de projets de société qui les mobilisent en vue du bien commun et de l’intérêt général. Cette belle jeunesse à l’énergie profuse fourmille d’idées et de chantiers, mais il manque une vraie partition, une feuille de route claire pour diriger cette débauche de talents et cette saine passion vers des buts plus élevés qu’un simple carré de filet sur une pelouse factice. Un peuple qui accorde autant d’importance à une manifestation sportive à laquelle elle n’a même pas été invitée, alors que les décombres de la capitale sont encore fumants sous ses tentes, ne peut pas être tout à fait idiot, ni tout à fait insensible à la douleur. Je préfère y voir le signe d’une résilience réelle, d’un fairplay souverain dans la défaite sportive comme dans le deuil et qui semble y préparer. Il s’agit d’un signal envers les élites pour dire que ce peuple aussi rêve de victoires et de trophées, qu’il est encore capable de se mobiliser et de s’enthousiasmer pour des objectifs élevés. Bref, qu’il n’est pas enseveli ni abasourdi par la chute des murs. Qu’il est encore debout. « Se bite l’bite, l’poko tonbe ». Il a beau trébucher, il n’a pas encore touché le sol.

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dagobert

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