France Info - Haïti

Histoires et témoignages du quotidien en Haïti. Jean-Marie Théodat est agrégé de géographie et maître de conférences à l’Université Paris 1 - La Sorbonne. Après plus de trente ans passés à Paris, il a décidé après le séisme de revenir vivre en Haïti, et d’aider à remettre sur pied l’enseignement supérieur.

Article(s) pour 3 juillet 2010

Juillet

Samedi 3 juillet 2010

Juillet est là, avec ses pluies et ses plaintes, ses tas de boues et de galets dans tous les quartiers de la ville. Lorsqu’il pleut, c’est un vrai déluge : anba pa monte anho pa desann lanmitan rete sou kote, dit le poète. Coupe Cloue a su dire dans des vers exacts la réalité d’un certain Bel Air que j’ai connu et dont le séisme du 12 janvier a définitivement rayé les traces de la ville. Chaque orage est suivi du décompte douloureux des morts, de scènes de deuil et de prière. En l’absence de toute politique publique de logements sociaux, les plus démunis, pour avoir droit de cité, qui signifie en l’occurrence, droit d’accès aux commodités de la ville-centre, sans être obligés de payer un loyer exorbitant, acceptent de s’établir dans des sites insalubres, devenus au fil des années des lieux de relégation. Cette population marginalisée économiquement, spatialement se trouve cependant au coeur de tous les enjeux et calculs politiques. Ainsi, Cité l’Eternel, ou Cité de Dieu ne sont rien moins que marécages fangeux qui prolongent vers la mer la pourriture urbaine issue des égouts des faubourgs de Carrefour-Feuilles, de Déprez et de Pacot.

L’envasement progressif de la baie a créé cette langue de terre qui croît vers le large et où s’établissent au fur et à mesure de nouvelles demeures, de nouvelles baraques en bois, en carton en plastique, etc. Cela a fini par composer dans le paysage une sorte de chancre visuel qui ourle de corridors insanes et de venelles obscures l’avenue du Bicentenaire, censée être le signe d’une première renaissance de la ville en 1949.

De la Place d’Italie au Portail Léogâne, c’était alors une coulée continue de pelouse et de bosquets pour accueillir les pas nus des amants timides, les rires innocents des enfants buissonniers ; il y avait des balancines et des carrousels pour amuser les plus grands. Le jeu d’eau, accordé à la musique du kiosque, ajoutait à la perspective du quai Christophe Colomb une féérie propice à la rêverie qui enchantait l’enfant que j’étais. Souvent, le soir, avec mon chien Tobi, j’allais m’asseoir face à la mer, Quai Colomb pour voir le soleil d’or plonger dans les abysses avec lenteur et circonspection. Cette idée d’une descente dans les ténèbres m’a toujours fasciné et valu des heures d’interrogations perplexes autour d’un problème pratique: comment retenir cette heure suprême, empêcher cet instant, ce trésor céleste, de disparaître, sinon en en prolongeant en moi les ors et les cuivres, « les vers comme les roses » d’un office profane ? C’est ici au Bicentenaire que tout a commencé pour moi : le premier dessin, le premier poème et sans doute le premier baiser.

De cette époque il ne reste rien, ni les liens, ni les lieux. La plupart de mes camarades de jeu, mes premières amours, les Harry, les Lesly, les Mario, les Rovelt, les Philippe, les Denis et l’unique Beauty de mon enfance, sont partis vivre à l’étranger. Ceux qui sont restés habitent désormais si loin, dans de tels quartiers tout droit sortis des raques d’autrefois que je ne saurais nommer exactement, ici, sans trahir le cuistre, le recours facile à un dictionnaire topographique ou à un guide touristique. Tout a changé, la ville a doublé sa surface en trente ans, je ne reconnais plus ma ville, notre maison commune. Mêmes les murs, que nous croyions construits pour nous abriter et survivre ont failli à leur mission de nous protéger. Ils nous ont parfois ensevelis…

Port-au-Prince est devenue l’une des villes insalubre et les plus chères de la Caraïbe. Depuis que les dollars tombés de l’aide internationale ont donné aux opérations immobilières un coup de fouet artificiel qui a fait grimper considérablement les prix pour les locations et les ventes, la ville est devenue le lieu d’un face à face extrême entre les have et les have not. La hausse des prix pèse sur les plus vulnérables et les chasse de plus en plus loin du centre.

J’habite moi-même un faubourg, à deux pas de l’aéroport, dans un enclos familier qui fut autrefois le fief d’une famille. Le patriarche est mort et je reviens bien après son trépas. Il aurait sans doute aimé assister à ce retour, lui qui n’a jamais approuvé que du bout des lèvres mon départ à Paris, décidé sans son autorisation. Il était trop attaché à la terre pour s’en éloigner plus de quelques heures, et trop altier sur son alezan pour desseller et toucher le sol autrement que pour y mourir. Mon père est mort il y a vingt ans. D’aussi loin que je me souvienne, je l’ai toujours vu en chemin, soit sur une selle de cheval, quand nous étions à la campagne, soit au volant de sa voiture lorsque nous étions en ville. Un papa de passage, comme tant d’autres… Je sens parfois, lorsque je traverse le portail qui ferme notre enclos que c’est l’autre, mon père qui fait les mêmes gestes aux mêmes heures au volant de la même voiture. Tant de choses dans le paysage portent encore sa griffe que j’hésite si c’est moi qui le cherche encore, entre les ruines, ou si c’est son âme qui persiste à forcer, depuis son enfer (car il a tant souffert ! ) les lignes de mon destin.

 

En dehors de mon village, c’est au Champ de Mars que j’aime le plus me retrouver pour sentir battre le coeur de la ville, entrer dans l’apnée de son âme. Malgré les difficultés liées à la promiscuité évidente des tentes, une atmosphère de solidarité joyeuse règne sous les prélarts. Les rues sont bondées d’une foule serrée d’enfants et de jeunes gens qui suivent les match de football attifés comme des tifosi, avec bannières et drapeaux pour soutenir leurs équipes de prédilection : le plus souvent le Brésil, l’Argentine de temps en temps, de loin en loin l’Allemagne, te très rarement la France, mais cela c’était avant un certai France-Afrique du Sud. Le Champ de Mars évoque un matin de carnaval, lorsque les stands s’apprêtent pour le défilé de l’aprè-midi et que l’air est empli d’un fumet de beignet à la banane et de sorbet à la noix de coco. Ce sont des relents de latrines et de poubelles qui m’y accueillent aujourd’hui, mais qu’importent les odeurs, il me reste mes souvenirs. Je me dis parfois que le séisme a eu pour effet de remettre le peuple enfin à sa place : au coeur du pouvoir. D’ici rien ne pourra se décider sans lui. Il est devenu, à la faveur du séisme, le spectateur engagé des rouages du pouvoir dont tout se décide littéralement sous ses yeux. Ici se pose la question de la visibilité d’une revendication et de la légitimité d’un combat. Le Champ de Mars est un espace sacré dont la première fonction est d’abriter ce que nous avons de plus cher : la mémoire de notre glorieuse indépendance.

Je me souviens du Palais National, posé comme un fanal sur la pelouse interdite de la cour. Je me suis toujours méfié de cet endroit, dans mon enfance, sous Duvalier le père. Il était même interdit d’emprunter le trottoir qui longe les grilles. Je préférais passer par des rues parallèles pour aller dans cette partie-là de la ville, quitte à faire un détour pour aller faire une révérence à la statue dédiée au Nègre Marron, situé à un coin de la Place d’où ‘on peut s’échapper sans avoir à passer devant le Palais. Les Tontons Macoutes montaient une garde de fer autour de leur chef, et le Champ de Mars, salon de notre indépendance était alors un Champ de répression entre les Casernes Dessalines, le Quartier Général des Forces Armées d’Haïti, le Palais national et les ministères à la limite de la rue Monseigneur-Guilloux. Aujourd’hui je vois même des gens qui osent s’approcher des marches du palais effondré comme un petit bateau de papier dans la corbeille à papier.

Je me souviens encore des étudiants et des écoliers dont c’était l’unique possibilité de travailler à la fraîche sans déranger un parent. De toute la ville affluaient les plus studieux qui avaient ainsi la possibilité de déclamer leur leçon. On apprenait ainsi avec l’oreille et la leçon finissait toujours par rester accrochée à la mémoire. Réciter devant le maître ou sur la feuille de papier était un jeu de souvenirs où parfois se mêlaient des restes de fresco gragé sur le trottoir, des bribes de conversation, des éclats de baisers volés dans les bosquets. Car, aller au Champ de Mars, c’était en quelque sorte aller à l’école et découvrir en même temps que la geste de Toussaint, de Dessalines, de Pétion et de Christophe, campés dans l’éternité de leur marbre, les ruses au quotidien des jeunes de ce pays pour maintenir vivant l’espoir des pères de notre indépendance. Pour s’instruire, se divertir et s’aimer en toute… indépendance.

C’était le lieu des rendez-vous galants, le dimanche, après la messe. Le Sacré-Coeur n’est pas bien loin et le Collège Saint-Pierre proposait un service anglican qui attirait des fidèles de toute beauté. Aussi, aller sur le Champ de Mars, c’était se placer dans l’antichambre d’une nuit qui pouvait vous conduire au paradis ou finir en demi-défaite, selon que vous aviez les mots justes, la bonne adresse, le portefeuille et les références familiales pour tomber une belle de premier choix ou, au contraire, une guenon, à deux gouden la saillie. Je n’avais pas l’âge de participer aux tournées galantes qui se donnaient libre cours sur cette place, mais dans mon silence d’enfant, je me disais des choses délicieuses sur ces matelotes solitaires qui semblaient ramer sur le trottoir dans les bras d’autres matelots pour rejoindre un improbable port d’attache dans les buissons.

Mes souvenirs du Champ de Mars sont devenus sacrés, je les effeuille comme on visite des reliques ténus chargés d’une grâce évidente rien qu’à les évoquer. Je me souviens surtout des trois salles de cinéma où nous allions le dimanche, pour voir, au choix, une fleurette romantique au Triomphe, un classique d’art et essai au Rex ou un western, avec Giuliano Gemma, au Paramount. Le Capitole, à deux pas de la place, proposait également un choix intéressant de films français ou américain. Mon cousin Mèt Fa m’y emmena voir Cria Cuervos, c’était en 1977, je crois. C’est au Capitole que je vis pour la première fois Rue Cases Nègres, en juin 1983, avant même sa sortie à Cannes et le triomphe que l’on sait. Après le cinéma, accompagné ou pas, j’allais prendre le frais sous les acajous de la place en écoutant les discussions des philosophes de passage. Ceux qui ont passé leur bac viennent ainsi donner la leçon à ceux qui le préparent à la fraîche sous les grands arbres. Le Champ de Mars occupait le centre intellectuel d’un débat diffus qu’entretenaient des têtes anonymes et sans autre ambition que celle de maintenir vivante la flamme de la connaissance.

Ce Champ de Mars savant, vivant et convivial, on le retrouve sous les bâches, dans la chaleur étroite des tentes de fortune. Les gens y sont courageux et pleins de dignité, mais leur patience a des limites et notre indifférence coupable de laisser sans sans assistance un pays dont la survie est un gage de soutien à toutes les luttes des faibles pour exister, fidèles à eux-mêmes, seuls avec leurs dures souffrances.