France Info - Haïti

Histoires et témoignages du quotidien en Haïti. Jean-Marie Théodat est agrégé de géographie et maître de conférences à l’Université Paris 1 - La Sorbonne. Après plus de trente ans passés à Paris, il a décidé après le séisme de revenir vivre en Haïti, et d’aider à remettre sur pied l’enseignement supérieur.

Article(s) pour 24 juin 2010

Tèt kale

Jeudi 24 juin 2010

Une onde tropicale est de passage dans la Caraïbe et laisse sur le pays tomber des quantités de pluies importantes. Ce sont des précipitations normales pour la saison, mais dommageables pour la population dans les conditions actuelles. L’eau des torrents gonfle à vue d’oeil, la terre enlevée aux versants vient atterrir sur les côtes où se forment des panaches brunâtres contrastant avec le bleu turquoise des eaux marines. L’alerte orange a été déclenchée pour le département de l’Artibonite, déjà on compte les premières victimes aux Gonaïves toujours exposée aux crues de la rivière la Quinte. Et pourtant nous étions déjà dans le rouge… Depuis les épisodes cycloniques de 2004 et 2008, la ville n’a jamais été rebâtie, l’avenue des Dattes, artère principale est encore selon la saison, un cloaque putride ou une poudrière dont la poussière soulevées par le passage des véhicules a fini par se déposer sur toutes choses comme un linceul. A port-au-Prince, la situation n’est guère plus rassurante. Le soleil ne s’est levé que timidement ce matin. Il a glissé assez vite derrière un épais rideau de nuages, et maintenant, il pleut. Ici bas, on prie pour que les dégâts restent dans des limites humainement supportables.

On prie © jeanmarietheodat

On prie © jeanmarietheodat

J’écris sous un tonnerre de gouttes qui tombent sur la tôle ondulée dans un boucan d’enfer… Cela me rappelle un titre d’album, le dernier de Renaud que j’ai vraiment aimé. Il y est tellement question d’adieu, de solitude et d’amitié, les affects les plus humains, que je fredonne souvent certains airs du meilleur cédé, à mon goût, du troubadour français le plus inspiré depuis Brassens et Bernard Dimey. Fermons la parenthèse.

Le Champ de Mars est sur le qui-vive. Je l’ai encore traversé ce matin pour voir la fleur de l’âge pousser sous les auspices des pères fondateurs de la nation. Je ne trouve pas symbole plus éloquent de notre situation : sous l’oeil vigilant de Toussaint, de Dessalines, de Christophe et de Pétion, mon peuple se démène au milieu de décombres issus d’un désastre annoncé et dont aucune autorité établie n’a su prévenir les effets. Dans l’attente que les statues sacrées se mettent à parler et disent l’orientation à prendre ? Dans l’attente que le clairon sonne et que se lèvent de nouveaux grenadiers à l’assaut d’un palais déjà réduit en poussière ?

Pour nous tirer de l’embarras actuel, il nous faudrait une nouvelle génération de la trempe de ces héros anciens, certes figés dans leur bronze, juchés sur des socles en marbre, mais modèles indémodables d’une action héroïque inspirée par le choix de vivre libre ou mourir. Les élections prochaines, promises pour le mois de novembre seront peut-être l’occasion de l’éclosion de cette nouvelle génération de héros, faite pour relever le nouveau défi de la reconstruction. Je serais spectateur engagé de cette parousie générationnelle attendue depuis deux siècles et qui est la dernière chance de maintenir libre, vivante et créative la petite patrie.

Contre goudou-goudou nous n’en pouvions mais. Cependant, avec les cyclones, c’est possible d’adopter une attitude plus courageuse et plus rationnelle. Les cyclones ont cela de particulier qu’ils sont prévisibles, on peut en suivre l’évolution jour après jour, à l’heure près. Nous avons le devoir d’anticiper certains débordement prévisibles de cours d’eau, préparer les rations d’urgence pour les sinistrés et évacuer les zones inondables les plus notoires et les plus peuplées. J’ai demandé à la Délégation de l’AUF, dont je suis responsable, de mettre les bouchées doubles pour que les interventions dans les camps soient opérationnelles sans délai et que les sujets des débats portent sur les mesures à adopter en cas d’urgence, les règles sanitaires et les comportements d’entr’aide civiques de mise en pareilles circonstances.Moi qui aime tellement me baigner sous la pluie, je ne peux plus lever les yeux au ciel et voir les nuages s’y amonceler sans nourrir désormais des craintes pour les réfugiés. Je sais ma tente solide et bien ancrée dans la terre, mais elle prend l’eau par le bas. Je ne sais pas dans quel état je vais trouver mes affaires, mais je sais qu’au Champ de Mars, ce sera bien pire.

Autrefois, lorsqu’il se mettait à pleuvoir, maman rendait grâce au ciel, disant que papa serait content, que c’était bon pour les cultures. Mon père, propriétaire d’un dizaine de  carreaux de terre, aimait à se lever tôt pour faire le tour de ses champs et vérifier l’état des canaux d’irrigation dont l’eau nourricière coulait à travers champs de cannes et de patate, bananeraies et pois Congo. Sur son grand cheval noir, à la robe lustrée, aussi sombre que la peau de son maître, mon père avait l’air d’un gouverneur de la rosée que j’aimais à voir regagner la grande maison familiale à l’heure du café, au point du jour. Le salut affectueux des chiens rendait nerveux le cheval que mon père rassurait pourtant d’une simple pression sur la bride. Nos terres de Tabarre sont devenues des terrains à bâtir, et la ville a fini par avaler ce qu’il restait de terrains disponibles pour les cultures. Là où autrefois il y avait des forans (sillons) alternant avec les bit (buttes) de labours, s’alignent désormais des maisons sans charme, d’un béton triste à pleurer. Mon père avait conçu le village  où nous habitons et qui porte son nom, comme un modèle d’aménagement périurbain avec des lots assignés aux principaux éléments de la lignée des Théodat. Avec son jardin clos, son manguier (pour les fruits) et son amandier (pour l’ombre e,t accessoirement, les fruits) la maison typique du village est faite d’un corps de logis (deux à trois chambres à coucher, un salon, des toilettes, une galerie) qui abrite la famille, et de dépendances (cuisines, sanitaires, logements) pour le personnel. Le tout forme un quartier pour classes moyennes suspendues en plein processus d’ascension sociale et qui se démarquent ainsi spatialement et physiquement du centre-ville envahi par les nouvelles couches appauvries issues de la campagne et des provinces. Papa avait senti le vent tourner, le prix croissant de l’énergie ayant sonné le glas des exploitations irrigantes ; et contre mauvaise fortune faisant bon coeur, il avait décidé, la mort dans l’âme, d’allotir ses terres pour les livrer en pâture aux promoteurs immobiliers. Pour éviter la dispersion annoncée de la tribu, happés que sont les jeunes par les lumières de la ville et les espoirs illusoires de l’exil, il avait attribué à chacun sa part de terrain à construire. De telle sorte que j’ai pour voisins des cousins, des cousines, des tantes et des oncles dont l’affection remonte à ma plus tendre enfance. Mais cela n’a pas empêché l’exode vital redouté, ni prévenu les dissensions entre les générations successives d’enfants et de petits-enfants. Nous vivons ensemble mais séparés pas des murs d’incompréhension et  des malentendus d’autant plus difficiles à apurer que les comptes sont parfois secrets et anciens. Je traverse le lotissement en saluant des cousins que je ne reconnais pas, j’embrasse des enfants qui sont de près ou de loin de la même lignée, mais il est loin le temps où je pouvais mettre un nom à chaque visage, assigner chacun à sa famille d’attache. Je me sens bousculé par un mouvement mutique qui chasse par le bas les gens du temps passé et génère par le haut une jeunesse pleine d’audace mais souvent irrévérencieuse pour les aînés. Il m’arrive de me faire traiter de “tèt kale” par des malappris qui se moquent de ma calvitie, pourtant crânement assumée… Alors plein de fierté amusée, je leur réponds :”se pa tèt la sèlman non ki cale…” déclenchant aussitôt le gros rire attendu des balourds de service.

Pour avoir subi depuis l’enfance les quolibets de mes aînés, de mes camarades de classe, pour mes jambes arquées, ma silhouette de gnome fessu et mes dents de cheval, je me suis toujours prémuni contre les imbéciles patentés en me disant ceci :”rira bien qui saura retourner en sa faveur le sarcasme des autres”. Sans rancune ni malice, redresser le curseur de la civilité : là où la paresse de l’esprit aurait tendance à avachir les pensées et dépraver les mots. Je me suis efforcé de garder en éveil un certain quant-à-soi pour laisser venir les crétins et me défendre contre le rire malsain des plus forts, l’arrogance des riches. Je m’avise aujourd’hui que les trésors de patience accumulés depuis ces années de jeunesse, je les retrouve en moi lorsque le besoin se fait sentir d’un peu de distance et de hauteur avec la foule, l’inconscience assassine des uns, la vanité moqueuse des autres.