Traversées
Aujourd’hui, dernière soirée avant de reprendre la route. Pour me rendre aux Etats-Unis d’Aùérique afin de parler encore et encore de l’université et des possibilités de relance offerte par l’existence là -bas d’une diaspora nombreuse et pleine de talents. Je vais à Boston, en Nouvelle-Angleterre où la communauté haïtienne est très mobilisée en faveur du pays natal. Je prends l’avion toujours la gorge serrée. Par un singulier réflexe de marron, je n’aime pas les boucles et les chaînes dont on charge, dont on serre les voyageurs pour une quelconque traversée… Je pars cependant, ému à l’avance de retrouver Joël, le cousin et le frère, fidèle à m’encourager dans les moments de reprendre le chemin de parole, Sabine cicérone de choix pour une introduction amicale à la communauté scientifique haïtienne de Nouvelle Angleterre, Tchap et sa moustache, ma tante Francine, Neila et ma nenennn, ma filleule aimée, Fifi, amie d’enfance, aimée comme une petite soeur et retrouvée de loin en loin au gré de nos voyages en Europe ou aux Etats-Unis, Alix, et Maguy, Webert et Carole, etc. Tant de cousins, tant d’amis dont je m’avise que la majorité de ceux qui formaient le paysage habituel de mon quartier, de mes vacances, sont aujourd’hui dispersés à travers le monde. En particulier les Etats-Unis : le plus important noyau se trouve à New-York, porte d’entrée des premières vagues de migration de masse, dans les années 1960, puis viennent la région de Miami, celle de Montréal et celle de Boston. Sur la côte atlantique où se concentre l’essentiel de ces migrants, on assiste à une redistribution du Nord vers le Sud avec l’avancement en âge des premiers migrants qui arrivent à l’âge de la retraite. Une minorité croissante choisit de rentrer vivre au pays ses dernières années. La plupart glissent vers la la Floride au climat humide et chaud et où la proximité géographique jouent en faveur d’un rapprochement avec la terre natale. A Miami, le quartier de Little Haiti apparaît une reproduction à grande échelle d’une urbanité haïtienne recomposée dans l’univers nord-américain, avec un peu plus de moyens financiers et de services pour faciliter les affaires et les échanges. Les Haïtiens de la Floride, en plus d’être d’habiles entrepreneurs, sont devenus les fers de lance d’une nouvelle culture urbaine tournée vers le hip hop et ses formes de revendication identitaire et vestimentaire.
C’est un autre univers qui m’attend en Nouvelle-Angleterre : des universitaires et des enseignants, artistes et des travailleurs sociaux, des amis et des parents perdus de vue depuis si longtemps que les retrouver vivants, après ce que l’on sait, après tant de chemins, de doutes et de silences, est en soi un miracle.
L’autre miracle fut de remettre aujourd’hui à la délégation sénégalaise dépêchée en Haïti les effets personnels de Fatou Fall, étudiante sénégalaise disparue dans le séisme du 12 janvier 2010 à Port-au-Prince. La présence dans nos murs, à la rue Dufort d’un ministre ( le docteur Amadou Lamine Ba) d’un ambassadeur ( la docteur Nafissatou Diagne) , d’un recteur (professeur Mary Tuew Niane) et d’un chef d’état-major (le colonel Samba Fall) sénégalais avait mobilisé les plus fervents des partenaires de l’AUF (Jean-Vernet Henry, Patrick Attié, jean-Claude Roles, Yves Voltaire, Pierre-André Pierre, parmi d’autres fidèles collaborateurs) pour faire un accueil chaleureux et digne à la délégation africaine venue généreusement recruter cent cinquante étudiantes et étudiants haïtiens pour aller faire leurs études comme boursiers de l’Etat dans les meilleures universités du pays. Je prononçai un discours sobre mais grave qui fit venir les larmes aux yeux du ministre des affaires étrangères, un colosse taillé pour le ring en apparence, mais doué d’une sensibilité de poète dans les grandes occasions.
J’avais fait acheter pour l’occasion un coffret en chêne du pays pour placer le petit paquet brun qui comporte les affaires personnelles de la disparue. Hier, en le recevant des mains de Béatrice, j’avais défait le noeud du sachet où se trouvait le tout dans une enveloppe enroulée dans un tissu. Cette enveloppe contenait à son tour un carton replié sur un téléphone portable. C’est avec une curiosité saine et émue que j’ouvris le paquet, pour m’assurer de restituer le bon pli à la bonne adresse, de façon également qu’il y ait à l’avenir un symbole qui nous relie, à travers elle à la terre d’Afrique.
En entamant cette ultime traversée, le petit téléphone sorti des décombres emporte avec lui la reconnaissance de tout un peuple envers une nation dont nous nous sentons doublement proches, par la langue, la douleur partagée, l’expérience de la traite et de l’esclavage. C’est enfin au Sénégal que la Négritude en tant que grand mouvement littéraire a fleuri, inspiré en cela par la geste haïtienne et l’expérience caribéenne de sortie de l’esclavage.
Notre rencontre se termina sur une collation partagée dans l’atmosphère feutrée de la rue Dufort, avec une certaine sobriété, en raison du deuil et de la gravité du moment, mais l’émotion de l’échange avec la délégation sénégalaise, le souvenir de Léopold Sédar Senghor et l’ombre d’Aimé Césaire ont contribué à donner à notre rencontre une bénédiction de plus aller de l’avant avec le système universitaire haïtien. Sur la photo de famille, au centre, il y avait la directrice de l’enseignement supérieur, madame Florence Pierre-Louis et l’ambassadrice du Sénégal en Haïti et Jamaïque à côté de Béatrice Kébreau, au milieu d’un aréopage de recteurs, d’ambassadeurs et de doyens. Les trois roches du feu et tout le petit bois nécessaire pour faire un grand boucan sont là . De l’Afrique, enfin l’espoir ? C’est un beau défi pour l’Afrique, l’occasion de renouer avec des traditions universitaires anciennes et d’inciter à l’approfondissement des échanges avec les universités haïtiennes. De fait, ce sont souvent des professeurs sénégalais formés, en partie, par des professeurs haïtiens partis prêter main forte aux nations africaines nouvellement indépendantes, qui sont appelés à former à leur tour les futurs cadres de la société post-séisme du pays. Je m’en réjouis à titre personnel et au nom de l’AUF. Je trouve à la démarche du président Abdoulaye Wade un panache et une grandeur d’âme digne d’un homme d’Etat qui a une vision pour son peuple, un continent et au-delà encore. Point besoin d’avoir des canons et des escadres pour avoir une politique étrangère. La guerre se fait encore avec des arcs, des flèches, des plumes et du papier, pour qui se soulève et se souvient.



























