France Info - Haïti

Histoires et témoignages du quotidien en Haïti. Jean-Marie Théodat, 48 ans, est professeur agrégé de géographie et maître de conférences à l’Université Paris 1 - La Sorbonne. Après plus de trente ans passés à Paris, il a décidé après le séisme de revenir vivre en Haïti, et d’aider à remettre sur pied l’enseignement supérieur. Il est rentré le 7 avril à Port-au-Prince. Il raconte sa réinstallation au jour le jour.

Traversées

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Aujourd’hui, dernière soirée avant de reprendre la route. Pour me rendre aux Etats-Unis d’Aùérique afin de parler encore et encore de l’université et des possibilités de relance offerte par l’existence là-bas d’une diaspora nombreuse et pleine de talents. Je vais à Boston, en Nouvelle-Angleterre où la communauté haïtienne est très mobilisée en faveur du pays natal. Je prends l’avion toujours la gorge serrée. Par un singulier réflexe de marron, je n’aime pas les boucles et les chaînes dont on charge, dont on serre les voyageurs pour une quelconque traversée… Je pars cependant, ému à l’avance de retrouver Joël, le cousin et le frère, fidèle à m’encourager dans les moments de reprendre le chemin de parole, Sabine cicérone de choix pour une introduction amicale à la communauté scientifique haïtienne de Nouvelle Angleterre, Tchap et sa moustache, ma tante Francine, Neila et ma nenennn, ma filleule aimée, Fifi, amie d’enfance, aimée comme une petite soeur et retrouvée de loin en loin au gré de nos voyages en Europe ou aux Etats-Unis, Alix, et Maguy, Webert et Carole, etc. Tant de cousins, tant d’amis dont je m’avise que la majorité de ceux qui formaient le paysage habituel de mon quartier, de mes vacances, sont aujourd’hui dispersés à travers le monde. En particulier les Etats-Unis : le plus important noyau se trouve à New-York, porte d’entrée des premières vagues de migration de masse, dans les années 1960, puis viennent la région de Miami, celle de Montréal et celle de Boston. Sur la côte atlantique où se concentre l’essentiel de ces migrants, on assiste à une redistribution du Nord vers le Sud avec l’avancement en âge des premiers migrants qui arrivent à l’âge de la retraite. Une minorité croissante choisit de rentrer vivre au pays ses dernières années. La plupart glissent vers la la Floride au climat humide et chaud et où la proximité géographique jouent en faveur d’un rapprochement avec la terre natale. A Miami, le quartier de Little Haiti apparaît une reproduction à grande échelle d’une urbanité haïtienne recomposée dans l’univers nord-américain, avec un peu plus de moyens financiers et de services pour faciliter les affaires et les échanges. Les Haïtiens de la Floride, en plus d’être d’habiles entrepreneurs, sont devenus les fers de lance d’une nouvelle culture urbaine tournée vers le hip hop et ses formes de revendication identitaire et vestimentaire.

C’est un autre univers qui m’attend en Nouvelle-Angleterre : des universitaires et des enseignants, artistes et des travailleurs sociaux, des amis et des parents perdus de vue depuis si longtemps que les retrouver vivants, après ce que l’on sait, après tant de chemins, de doutes et de silences, est en soi un miracle.

L’autre miracle fut de remettre aujourd’hui à la délégation sénégalaise dépêchée en Haïti les effets personnels de Fatou Fall, étudiante sénégalaise disparue dans le séisme du 12 janvier 2010 à Port-au-Prince. La présence dans nos murs, à la rue Dufort d’un ministre ( le docteur Amadou Lamine Ba) d’un ambassadeur ( la docteur Nafissatou Diagne) , d’un recteur (professeur Mary Tuew Niane) et d’un chef d’état-major (le colonel Samba Fall) sénégalais avait mobilisé les plus fervents des partenaires de l’AUF (Jean-Vernet Henry, Patrick Attié, jean-Claude Roles, Yves Voltaire, Pierre-André Pierre, parmi d’autres fidèles collaborateurs) pour faire un accueil chaleureux et digne à la délégation africaine venue généreusement recruter cent cinquante étudiantes et étudiants haïtiens pour aller faire leurs études comme boursiers de l’Etat dans les meilleures universités du pays. Je prononçai un discours sobre mais grave qui fit venir les larmes aux yeux du ministre des affaires étrangères, un colosse taillé pour le ring en apparence, mais doué d’une sensibilité de poète dans les grandes occasions.

J’avais fait acheter pour l’occasion un coffret en chêne du pays pour placer le petit paquet brun qui comporte les affaires personnelles de la disparue. Hier, en le recevant des mains de Béatrice, j’avais défait le noeud du sachet où se trouvait le tout dans une enveloppe enroulée dans un tissu. Cette enveloppe contenait à son tour un carton replié sur un téléphone portable. C’est avec une curiosité saine et émue que j’ouvris le paquet, pour m’assurer de restituer le bon  pli à la bonne adresse, de façon également qu’il y ait  à l’avenir un symbole qui nous relie, à travers elle à la terre d’Afrique.

En entamant cette ultime traversée, le petit téléphone sorti des décombres emporte avec lui la reconnaissance de tout un peuple envers une nation dont nous nous sentons doublement proches, par la langue, la douleur partagée, l’expérience de la traite et de l’esclavage. C’est enfin au Sénégal que la Négritude en tant que grand mouvement littéraire a fleuri, inspiré en cela par la geste haïtienne et l’expérience caribéenne de sortie de l’esclavage.

Notre rencontre se termina sur une collation partagée dans l’atmosphère feutrée de la rue Dufort, avec une certaine sobriété, en raison du deuil et de la gravité du moment, mais l’émotion de l’échange avec la délégation sénégalaise, le souvenir de Léopold Sédar Senghor et l’ombre d’Aimé Césaire ont contribué à donner à notre rencontre une bénédiction de plus aller de l’avant avec le système universitaire haïtien. Sur la photo de famille, au centre, il y avait la directrice de l’enseignement supérieur, madame Florence Pierre-Louis et l’ambassadrice du Sénégal en Haïti et Jamaïque à côté de Béatrice Kébreau, au milieu d’un aréopage de recteurs, d’ambassadeurs et de doyens. Les trois roches du feu et tout le petit bois nécessaire pour faire un grand boucan sont là. De l’Afrique, enfin l’espoir ? C’est un beau défi pour l’Afrique, l’occasion de renouer avec des traditions universitaires anciennes et d’inciter à l’approfondissement des échanges avec les universités haïtiennes. De fait, ce sont souvent des professeurs sénégalais formés, en partie, par des professeurs haïtiens partis prêter main forte aux nations africaines nouvellement indépendantes, qui sont appelés à former à leur tour les futurs cadres de la société post-séisme du pays. Je m’en réjouis à titre personnel et au nom de l’AUF. Je trouve à la démarche du président Abdoulaye Wade un panache et une grandeur d’âme digne d’un homme d’Etat qui a une vision pour son peuple, un continent et au-delà encore. Point besoin d’avoir des canons et des escadres pour avoir une politique étrangère. La guerre se fait encore avec des arcs, des flèches, des plumes et du papier, pour qui se soulève et se souvient.

Vestiges

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Le propre de la chronique, c’est de conserver la texture rythmée de l’écriture et de reproduire la dialectique du dialogue dans la scansion quotidienne des pages qui ne se suivent que par le hasard du calendrier. D’une page à l’autre, je saute du coq-à-l’âne et il m’arrive souvent sur une même feuille de placer des accords inattendus et bizarres. J’aime le caractère primesautier de la ligne qui saute et qui ne revient jamais à la même place et qui dit quand même les joies et les petites misères de chaque instant. J’aime surtout de pouvoir compter avec les commentaires aigres-doux de mes fidèles lecteurs qui sont à cette chronique le sel et le piment sans quoi ma cuisine serait insipide et sans appétence. Et c’est donc pour donner de mes nouvelles à celles-là et ceux (plus rares) qui se donnent encore la peine de me lire et de prendre de mes nouvelles. A Lilou, à Ines, à Zoé, à Aurèle, à Stéphanie et Phénicia, Titus et Véritas, Tsuts et Mar, Freddie et Mano, Nik et Isabelle, Denis et Christine, Alexandre et Camille, je voudrais écrire des pages interminables et répondre du tac au tac à leurs chaleureuses missives, mais l’heure de connexion est ici si précieuse que je n’ai guère le temps de répondre à chacun tout à mon aise : je dois me contenter le plus souvent d’allo frustrants qui me laissent un goût d’inachevé et ne donnent pas vraiment la mesure de ma reconnaissance pour des mots souvent choisis pour être en accord avec le ton de cette chronique. N’était-ce la réserve évidente de garder pour moi des choses dites dans le dialogue, et sous le sceau du secret, je ferais certainement des heureux à publier ici les paroles de tendresse et de courage de certaines lectrices de mes amies… Mais en tout cas, si je ne sais jamais d’avance de quoi sera faite une page, je sais d’emblée à qui elle est destinée. Elle sert à dire par la plume que le moral est bon et le coeur apaisé ; elle sert surtout à parler du pays, car mes petites misères, je m’en accommode sans peine, et si j’ai encore envie de me plaindre, alors je tourne le regard du côté du Champ de Mars et je ravale ma rage, en me disant que les seuls censés se plaindre à bon compte ici-bas sont sous les bâches et au milieu des décombres. Et tant qu’ils serreront les dents, je resterai coi de conserve, pour ne pas être le premier à craquer ni le dernier à mettre la main à la pâte. Ce que j’ai compris de la résilience, c’est que le temps passé à se plaindre est autant de perdu pour se ressaisir. Alors, sans manière, je fais le gros dos dans la tempête et je passe le temps en griffonnant sous ma tente.

 © L’Artibonite

© L’Artibonite

Aujourd’hui lundi, je reprends le chemin de la ville après une fin de semaine passée en province. En effet, avec l’équipe du Larehdo (Laboratoire des Relations Haïtiano-Dominicaines), suis parti explorer les perspectives de coopération frontalière au niveau de la partie centrale du territoire. Cette zone est devenue, du fait de sa situation limitrophe une passerelle très active entre les deux pays. De Port-au-Prince à Belladère en passant par Mirebalais et Lascahobas, puis de Mirebalais à Bok Banik en passant par Thomonde et Croix-Fer, nous avons traversé des paysages d’une beauté tranquille et d’une verte éternité qui rappelle un pays nourricier, un grenier inexploité plutôt qu’un pays pauvre. En dépit des travaux pour désenclaver la région, les communications restent difficiles. Le caractère vallonné de la région et l’encaissement du moindre cours d’eau dans la surface du plateau font rendent les infrastructures très aléatoires, en tout cas insuffisantes à assurer un transit fluide et efficace avec le reste du pays. Il nous a fallu plus de six heures pour parcourir les 95 et quelques kilomètres qui séparent la capitale du poste frontalier de Carizal, au droit de Belladère. Mais comme la montagne est belle entre Péligre et Cange ! On dirait un pan de Suisse alpine basculé dans la Caraïbe, avec ses collines pentues, ses prairies, ses arbres penchés sur des eaux claires et fraîches, et puis dans le lointain, la procession apostolique des cimes qui semblent des profils de moines en prière. Dans toute la région, comment ne pas s’émerveiller du soin tout particulier accordé au décor des maison et des façades de galerie. Les décors de linteaux sont une pure dentelle ouvragée dans l’écorce des palmiers, chaque demeure met un point d’honneur à arborer la frise la plus coquette, le tympan le plus édifiant au-dessus de l’entrée de la galerie et les couleurs les plus vivaces pour exprimer à la fois l’honorabilité du maître des lieux que son degré d’aisance. Car à la vérité, avec leurs galeries couvertes et leurs perrons surélevés par rapport à la chaussée, Hinche, Thomonde et Lascahobas sont des vieilleries architecturales qui tombent en lambeaux et qu’il serait urgent de conserver, de réhabiliter, de préserver avant qu’il ne soit trop tard. Avec leurs charpentes en bois, leurs toits en tôle et leurs fondement en pierre de taille, ces villes ont bâties pour traverser sans encombres les intempéries et les manifestations telluriques. Mais résisteront-elles à l’acharnement des hommes à démolir et reconstruire des pâtés informes de ciment qu’ils appellent des maisons et dont ils entendent tirer le plus juteux profit ? Ce n’est pas certain, car l’accélération des échanges avec la République dominicaine et l’intensification du passage entre les deux parties de la frontière, font grimper la cote de ces villes de province qui se réveillent peu à peu de leur léthargie, mais sans prendre le temps d’une réflexion d’ensemble sur ce qui est opportun de faire et ce qu’il est sage d’éviter….

Borne frontalière de 1929 © jeanmarietheodat

Borne frontalière de 1929 © jeanmarietheodat

On démolit, on rebâtit dans un tissu ancien sans souci de cohérence avec le reste, et le résultat, le plus souvent, est affligeant. Belladère est une verrue posée sur la frontière, ou une cicatrice honteuse que l’on n’aime guère avoir à montrer. Tant le délabrement et la torpeur rappellent une ville à peine sortie d’un bombardement intense. Cependant, goudou-goudou na pas cassé une tasse dans la zone. Tout au plus quelques fêlures sur certains immeubles. La ville est située à un coin du territoire où les séismes sont peu virulents et son site a été choisi pour être, en 1948, la réponse d’aménagement des Haïtiens après le massacre perpétré par les militaires dominicains en 1937 et qui coûta la vie à plus de 25 000 Haïtiens. Au moment de son inaugurayion par le président Estimé en 1948, la ville pouvait faire encore illusion et présenter les éléments d’une urbanité équilibrée et intégrée au reste de la région. C’est devenu une bourgade à peine bonne à conserver les vestiges d’une époque douloureuse et où se lit encore en lettre de ciment sur les frontons des bâtiments publics construits pour l’occasion, gravée dans le marbre de l’hôtel-de-ville, la fierté nationale face à la barbarie trujilliste. Belladère vit le dos tourné à la frontière, mais elle prélève sa dîme au passage des camions de victuailles et de quincailles qui transitent quotidiennement par la ville. J’en ai compté une dizaine alignés à l’écart du marché et qui attendaient d’être tamponnés par les services administratifs de la douane.

Je suis rentré à Port-au-Prince avec le sentiment d’un terrain mené tambour battant, mais de façon efficace et productive. J’ai hâte de repartir en mission de terrain, seul moment où je puis me ressentir au front, une sueur aussi leste qu’un vin de vigueur, à servir chaud et consommer avec délectation et sans pause.

 

Afrique, mon Afrique

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Ai tout misé sur l”AUF, et mon travail personnel est resté en pause, pour donner la priorité au système universitaire dont les signes de rétablissement sont très encourageants. En dépit des problèmes récurrents d’hébergements des cours que nous essayons tant bien que mal de relancer, ce qui compte avant tout, c’est l’enthousiasme des étudiants et la diligence des services universitaires étrangers accourus pour nous aider. Nonobstant le sacrifice de mes propres travaux de recherche, j’éprouve une gratification non pareille à donner des cours de géographie à des étudiants motivés et vivants.

Cette semaine, ai reçu une délégation sénégalaise conduite par le recteur de l’université Gaston Berger venue en Haïti recruter une centaine de boursiers haïtiens appelés à faire leurs études dans l’une des plus prestigieuses universités africaines. les bourses proposées couvrent toutes les disciplines et s’adressent à des étudiants de tous niveaux, la priorité étant accordée aux disciplines scientifiques.  Cette mission diligentée par le président Abdoulaye Wade apparaît comme la réponse de l’Afrique à la détresse de sa fille aînée du Nouveau Monde, celle dont Léopold Sedar Senghor a dit qu’elle était la fierté de la négritude tout entière. je me suis efforcé d’exprimer, en mon nom prorpe et au nom de tous les collègues universitaires impliqués dans la reconstruction du système d’enseignement supérieur national, ma plus profonde gratitude et mon engagement à canaliser vers le Sénégal les éléments les plus prometteurs et les plus disposés à rentrer travailler en Haïti à la fin de leur formation.

Dans la foulée de cette visite, j’ai battu le rappel de toutes mes relations pour convoquer à la rue Dufort les étudiants et les étudiantes surtout ( la présidence sénégalaise ayant exprimé le voeu d’une stricte parité entre les genres) et aboutir à une liste raisonnable d’une centaine de noms à proposer au recteur Mary Niane Tiew.

Tant de sollicitude envers mon pays natal que parfois, je ne puis m’empêcher de ressentir un certain agacement devant la fine bouche de certains partenaires, trop exigeants ou pas assez reconnaissants envers les généreux donateurs. Tellement habitués à recevoir, en aurions-nous oublié la manière de dire merci ? Je reste réservé quant à notre capacité à les faire tous revenir en Haïti une fois achevées leurs études à l’étranger, mais je peux difficilement leur jeter la pierre.

Sainte Rose de Lima © jeanmarietheodat

Sainte Rose de Lima © jeanmarietheodat

Ce matin, c’était au tour des boursiers en partance pour la France de recevoir leurs passeports en vue de leur prochain voyage. C’était dans le grand amphithéâtre des Soeurs de sainte Rose de Lima. Dans une atmosphère studieuse et solennelle à la fois, les trois cents étudiants et leurs professeurs étaient assis à écouter les discours très graves et très inspirés de messieurs Alain Sauval, d’Alain Deppe et Gérard Turmo chargés à l’ambassade de France de rendre concrets les promesses du président Sarkozy. Puis s’exprima madame Florence Pierre-Louis du ministère de l’Education Nationale. Lorsque vint mon tour de prendre la parole, je ne pus que répéter des phrases déjà prononcées en d’autres occasions et qui me semblent encore pertinentes plus de six mois après la catastrophe. Je voulais enjoindre les boursiers à rentrer au pays une fois achevées leurs études à l’étranger. Aussi leur ai-je fait part de mon expérience personnelle et des trente années, deux mariages et un enterrement (celui de mon meilleur ami…) qu’il m’a fallu expérimenter avant de consentir à rentrer servir le pays qui m’a nourri et vu grandir.

Aujourd’hui, vendredi, je me sens frustré de n’avoir pas pu accomplir tout ce que je m’étais proposé de faire cette semaine. Il faut dire que depuis le naufrage, je n’ai pas retrouvé la facilité d’écriture qui avait été la mienne avant, avec la possibilité d’allumer n’importe où mon ordinateur et de taper sur le clavier comme d’autres sur un punching ball. J’ai toujours trouvé une certaine ressemblance entre l’arrondi du dos du boxeur qui tient la garde et celui de l’écrivain à sa table de travail. La pression nécessaire des doigts sur la plume fait de la jetée des mots sur le papier un geste sportif qui parfois vous revient comme un gant dans les dents. De même, j’ai toujours trouvé à l’agressivité des pugilistes quelque chose de semblable à la ténacité des écrivains… Le ring et la page sont à la vérité l’envers et l’avers d’une même métaphore du combat mutique qu’est la vie, le domaine de la lutte est ici inextensible, car au-delà des cordes, plus loin dans les marges, commence un autre monde avec d’autres règles et des lois moins contondantes. Il m’est arrivé si souvent de sortir K.O. de la page que cela laisse des bleus à l’âme aussi douloureux que des gnons dans la tronche. Cependant; j’ai reçu tellement de coups que depuis, j’ai appris l’attaque à reculons et l’esquive griffue pour allonger mes directs et taper dans le mil d’une adversité sans malice, sinon toujours sans douleur.

Rester debout jusqu’au dernier coup de gong de minuit, voilà un principe que je respecte comme un viatique avant d’aller au lit, pour être d’attaque et aller le lendemain  en ville, c’est-à-dire au combat.

Sainte Rose de Lima © jeanmarietheodat

Sainte Rose de Lima © jeanmarietheodat

Le bonheur des maçons

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Le soleil est au comble du zénith et le chantier bat son plein. Elie et Dekabès ont été rejoints par quatre autre maçons, et leur journée n’est pas près de finir. Commencée à sept heures du matin, elle s’arrêtera à 16 heures avant le coucher du soleil, ce qui leur laissera juste le temps de se laver dans la cour, à grands jets d’eau tirée du droum avec un seau percé, le même que j’utilise tous les matins pour faire mes ablutions et qui garde des traces de ciment et de sable collées aux parois. Sentiment de partager leur effort, de profiter de leur endurance, mais de ne pas posséder un iota de leur courage. J’écris ces lignes en les observant de loin, en me disant que je ne serais pas capable travailler à ce rythme, en pareilles conditions. Parmi les nouveaux maçons, il y a un ancien professeur des écoles qui a trouvé que les 2000 gourdes par mois qu’il recevait de l’Education Nationale ne valaient pas la corvée quotidienne à laquelle il s’astreignait pour arriver en classe, à l’heure, avec l’envie d’enseigner, en dépit de la distance.

Tous les matins, il partait à bicyclette à 5 heures du matin pour être à 6,30H à la Croix-des-Bouquets et commencer les cours à sept heures. Le soir, il lui est souvent arrivé de rentrer à la maison avec l’orage aux trousses et de finir trempé jusqu’aux os, avec ses livres et ses cahiers… Un calvaire, je vous dis ce métier ! Avec environ trois heures de transport par jour, le professeur a vite laissé sa blouse au vestiaire, et le voici juché sur une échelle à présent en train de poser des parpaings et de gâcher le mortier frais qui sera un jour une maison.

Elie n’arrête pas de chanter, la truelle à la main mais le tambour à l’oreille. De temps en temps, il s’arrête de poser des blocs pour raconter une histoire, relater un rêve et en tirer l’augure d’une bonne boule pour la loterie du soir. Hier il a rêvé qu’il jouait du tambour dans un rara et qu’il s’est trouvé en compétition avec le tambourineur d’un autre rara. Il a joué de toutes ses forces et s’est réveille ce matin avec les mains qui fourmillaient encore de battre et de combattre. Or c’est notoire, le tchala , ce guide de l’interprétation numérologique des songes, est formel là-dessus : un rara, en matière de borlette, c’est 37 et son revers 73. Elie misera donc sur ces deux boules et il espère bien en tirer quelques centaines de gourdes pour payer l’écolage des ses enfants. La rentrée des classes approche et il rassemble déjà ses sous pour assurer à ses deux petits une rentrée décente.

Le bonheur des maçons, c’est de se lever tôt, d’avaler vite fait un solide plat de maïs avec de l’avocat et une sauce aux oignons, et pour faire passer, un grand verre de jus qui te laisse la panse bien tendue. Pito vant pete manje pa gaspiye dit le créole, mieux vaut encore trop manger que gaspiller la nourriture. Le bonheur des maçons, une fois finie la journée de travail, c’est de prendre la douche sous le manguier, de s’habiller de propre et de frais pour aller sur la place, Carrefour Clercine, draguer un brin et séduire les passantes nombreuses à tailler banda à cette heure vespérale où d’autres se pressent à l’église.

Comme ils ont l’air heureux les maçons, à chanter en remuant la pelle, à fredonner tout bas en pinçant du fil-à-plomb le trait pur qui résume la rigueur du métier et la conscience vétilleuse de l’équilibre de l’ensemble pour faire avancer le chantier ! Rien n’est laissé au hasard, le moindre clou sert à quelque chose et la moindre tige de fer de l’ancienne maison a été redressé par Elie, pour servir sur le nouveau chantier. J’écoute leurs chansons, j’enregistre dans ma tête leurs histoires, je passe des moments d’une inénarrable gravité, car il s’agit rien moins que de rebâtir sur la tête des morts en essayant de ne pas répéter les erreurs du passé. Qui nous dira combien de temps dureront les nouvelles constructions ? Qui nous dira à quand la prochaine secousse ? Les maçons ne se posent pas autant de questions. Ils bâtissent sans faire de manières, selon un plan qui n’existe que dans leur tête.

Je n’ai pas pareille aisance dans l’exercice de mon métier. Je dois piocher plus longtemps qu’eux, gâcher davantage de feuilles que leur mortier ne consomme de ciment pour prendre et garder ses formes. Moi, tout est encore branlant, tout reste fébrile longtemps après les fondations et le mortier dont je me fais restera frais aussi longtemps que je vivrai. C’est tous les jours qu’il me faut rebâtir ma parole, mon souffle et mes pensées. Il n’y a pas de forteresse acquise dans notre métier, le chantier est permanent et, pour l’esprit et la truelle qui l’aiguillonne, le repos est perdu.

Seule et maigre consolation, le peu que j’ai construit dans ma tête, goudou-goudou ne pourra rien y changer. Sauf  à devenir fou ou à m’ensevelir avec ma volonté de vivre, on ne me fera pas changer d’idée en faisant trembler la terre sous mes souliers.

Samedi dernier il y a eu une petite réplique qui a valu un début de panique chez les plus traumatisés. Personnellement je n’ai rien ressenti, mais au moment même du frisson, j’étais en compagnie de Guy Alexandre et Lyne Margron, rescapés l’un et l’autre des décombres. Je ne sais pas quelle aurait été notre réaction. Nous étions en train de bavarder sans manière autour d’un verre et le tremblement est passé comme une fleur avec le rhum et nous n’avons rien su.

Ce n’est pas le cas des maçons dont chacun peut témoigner de l’endroit où il était au moment précis où la chose s’est produite. Elie a renforcé les poteaux de deux barres supplémentaires de fer et il intercale de ceintures les murs toutes les cinq rangées de parpaings. La maison grandit à vue d’oeil. Chaque après-midi, lorsque je rentre du bureau je découvre un nouvel horizon appelé à changer durablement le paysage qui fut si familier. Ah ! je voudrais comme eux poser les mots, placer les pages et les chapitres avec une égale régularité, une pareille constance. Les idées que je traîne comme des parpaings dans ma tête n’ont pas la densité suffisante pour geographer tout à mon aise, ni la légèreté requise pour papillonner en musant sans remords sur les chemins. Je me dis que mon travail est d’abord d’observation et d’étonnement, de façon à rester attaché à l’urgence du chantier. Ecrire m’aide à rester les yeux ouverts, à me tenir dans la vigilance étroite d’un rayon de lumière qui coupe en deux l’épaisseur des ténèbres mais n’indique pas où se trouve le chemin.

C’est la pleine lune encore cette nuit, avec le décalage horaire je sais que certains l’admirent déjà au moment où je trace ces lignes. Mon rêve serait que l’on puisse me lire à la lueur non pareille de la pleine lune, sans autre source de lumière que celle qui jaillit des ténèbres et qui enveloppe toutes choses d’une lueur oblique et souveraine comme une vague de la mer.

 

Papillon

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Ai retrouvé Saut-d’Eau et son gué sur la Tombe. Invité à prononcer une conférence à Mirebalais, j’en ai profité pour faire une visite aux amis de là-bas. Parti du bureau vers 16 heures, pour une traversée de la capitale, en route vers le Nord, j’ai peiné à m’extirper du labyrinthe de ferraille de poussière et de sueur auquel assigne la circulation automobile dans la zone métropolitaine. Me voici assis en lieu pur. Je lis, j’écris, je voyage. Ma route est faite de papier, de mots, de solitude choisis qui me font me sentir à ma place au milieu de ceux que j’aime, comme le bouchon de la carafe de Malt Laurids Brigg.

Ce matin, loin de la capitale, j’éprouve sinon la nostalgie de mon quartier natal, ni de la maison, qui n’existent plus, du moins celle de ma tourterelle de voisine, de mes chatons, des chiens et de mon araignée. Nous formons une petite communauté, entre bestiaire et tribu, disparate mais solidaire. J’imagine d’ici la surprise de Minouchette et le désarroi de Mignonne lorsqu’elles viendront gratter àla lisière de ma tente et qu’elles voudront entrer pour recevoir un câlin matinal. Mèmène apportera en vain le café et le lait pour une noisette bien tassée. Je ne sais pas grand-chose de mon araignée, nous sous surveillons du coin de l’oeil, je ne l’empêche pas de faire la chasse dans le ciel de ma tente, à condition qu’elle ne me prenne pas pour une proie moi-même. Je la vois engraisser de jour en jour et je redoute le moment où, ayant eu son compte de moustiques et de maringouins, elle  se sentira autorisée à me fiche à la porte de ma demeure. J’attends le moindre écart de sa part pour zipper en douce dans son dos et lui fermer ma porte, sans avoir à lui casser une patte…

Maguy appellera en vain, mon téléphone est déchargé et dans ce coin perdu du Plateau, l’électricité n’est fournie qu’une fois par an, à l’occasion de la fête du 16 juillet, pour allécher les Portoprinciens, venus nombreux rendre un culte fervent à la Vierge du Carmel. Quant à maman, elle attendra en vain son massage du soir. J’avais envie de cette échappée vers la Tombe, au neuvième jour du naufrage. C’est comme à la fin d’un deuil, la vérification par les vivants de la solidité du lien social qui justifie leur existence et leur survie au milieu des mortels dans un monde périssable. La sagesse des sociétés a toujours associé à cette fragilité fondamentale de l’être et la conscience la plus aiguë de la vanité de toutes choses qui s’ensuit, le souci d’une humanité exigeante et perfectible.  Un nouvel appétit de vivre accompagne et justifie ma nouvelle existence. Restan Latèm est l’appellation sympathique qu’Elie et moi utilisons pour nous tourner en dérision mutuellement. Rebut de la Thème en quelque sorte, ceux dont le fleuve n’a pas voulu et qui ne valent pas qu’il les emporte au plus fort d’une crue. C’est peu flatteur pour moi, mais oh !combien préférable à une prédilection qui n’aurait pu que m’en cuire au final. La Tombe préfère les cabris et les vaches attachées à la longe dans son lit. Il aime également emporter les enfants qui s’amusent à sauter dans son lit lorsque l’orage fait rage et que l’eau claire tombée du ciel vous pénètre la peau jusqu’à l’âme avec la précision d’une aiguille et la douceur d’une rosée.

Ici, à Saut-d’Eau sous la pleine lune, je me sens si loin de la ville, si proche de moi-même. J’ai roulai sans hâte sur le chemin. A peine avais-je franchi le gué de la Tombe qu’il se mit aussitôt à pleuvoir. Sous la pleine lune, ces gouttes sonnèrent comme un carillon argentin sur la vitre et le toit. Je me sentis le plus heureux des mortels en poussant le portail de la maison dans la clarté diffuse de la nuit. La pluie, sous l’Å“il vigilant de la lune arrose les champs et les toits et fait dans le cÅ“ur des mortels germer l’espoir d’une aube plus belle et plus féconde. J’en profite pour griffonner quelques lignes qui finiront, celles-là, dans mon blog.

En écrivant ces lignes, on magnifique papillon est venu se poser au soleil devant moi. Partagé entre l’envie de faire la photo et l’élan de la plume lancée sur une page pas farouche pour un vers, je me suis décidé finalement pour l’image lorsque le papillon sans même attendre un geste qui eût pu l’effrayer de ma part, s’est remis à voler, ruinant tout espoir de photographie statique. Je songeai ausitôt à réparer cette perte en faisant le dessin du précieux coléoptère. Mais n’ayant à ma portée ni crayon, ni couleurs, je me consolai au souvenir d’une petite histoire qui pourrait bien éclairer le mystère de mon sauvetage au milieu de la Tombe.

C’était il y a plus de vingt ans, en Provence, sur les bords de l’Estéron. J’étais accompagné de mon ami Nourreddine et de ma fiancée, nous étions venus prendre le frais sous un soleil de plomb. C’était l’époque où je lisais avec une ferveur de zélote les Cahiers de Malt et que je m’identifiais au protagoniste comme à un possible compagnon de chevet sur ma route et au fil de mes lectures, je cherchais le lien, la traverse, la passerelle vers la conscience sémillante lucidité de Malt. Nourreddine et Malt était les deux éléments d’une même amitié que nous construisions à trois, chacun avec ses repères et ses outils : moi avec des mots et des dessins, lui avec des mots et des initiatives de randonnées qui me laissaient le souffle coupé d’étonnement et de plaisir.

Le temps de trouver la bonne place à l’ombre pour poser nos serviettes et nous mettre en tenue de bain, je me mis à observer un vol nuptial de papillons, un couple assurément et qui voletait en décrivant des cercles enchevêtrés. Le couple était si gracieux dans la lumière de l’été, que je tirai Nourreddine par le bras pour partager avec lui cet instant si hor, si précieux. L’un des deux petits papillons s’approcha trop près de la surface du torrent et fut aussitôt emporté, sous nos yeux. Quelle ne fut pas notre surprise de voir son compagnon continuer à voler au-dessus de l’autre aux abois, en suivant le courant. Je n’hésitait pas une seconde. En moins de deux, j’étais à poil dans la rivière, sauvant le papillon d’une noyade assurée. Je plaçai le papillon sauvé des eaux sur un caillou sec. Son compagnon attendit qu’il eut les ailes bien sèches pour réinitier le vol amoureux. Ce n’est qu’une fois remis de leurs émotions, que les deux papillons se tournèrent vers moi et là, durant trois bonnes minutes, me firent une farandole autour de la tête, comme dans un rêve. Je crus voir trente six chandelles sans avoir reçu de coup de bambou sur la tête. Nourreddine me charria et me traita de charmeur de papillon. Je reçus cela comme un compliment, et aujourd’hui, de me sentir si loin de l’Estéron, mais si proche d’un torrent, le rapprochement entre les deux sauvetages ne peut qu’être éclairant, mettant en exergue la part de jeu inhérent à tout engagement, même les plus sérieux, d’une part, d’autre part, le caractère dérisoire et décisif de ce même engagement. La vie du papillon vaut bien la mienne dans mon histoire, et lorsqu’elles seront défuntes toutes les deux, il n’est pas dit que ce n’est pas du papillon que l’on ne se souviendra le premier.

Lieux et liens

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Bien sûr il serait insensé de rendre un culte au rocher, au torrent, qui m’ont laissé sauve la vie. Mais il serait ingrat de laisser sans hommage les hommes et les femmes qui m’ont tiré du mauvais pas où une erreur funeste de jugement m’avait placé. Mais depuis ce fameux samedi, tous les jours je regarde le ciel avec un oeil neuf, conscient du prix de pareil sauvetage et déterminé à vivre avec une ferveur redoublée chaque instant de ma nouvelle existence.

Rizière de montagne, Saut-d

Rizière de montagne, Saut-d

Je pense avoir vécu plus intensément, si cela a un sens, chaque chose cette semaine, qu’à aucun moment de ma vie. J’ai écouté avec plus d’attention les histoires d’Elie, j’ai aimé m’aseoir encore à côté de maman et l’écouter commenter la campagne électorale en cours. J’ai donné mon cours à l’ENS intégralement en créole, etc. Autant de bonnes choses dont je tire cette semaine une joie intense et inattendue.

De toutes les bonnes choses du moment, la meilleure est sans doute la possibilité de faire cours de nouveau. Tant de mois à me ronger les freins, à regretter la rue Saint-Jacques, Aires Economiques et Culturelles, les Pays Emergents et en développement, etc. Mes cours préférés après le stage à Roquestéron. Je retrouve avec un enthousiasme les étudiants en géographie pour leur parler de Quisqueya, partagée entre Haïti et la République dominicaine. Sous l’abri provisoire ouvert à tous les vents, je commence mon cours à 14 heures, au momen le plus chaud de la journée. Sous la tôle brûlante, la température dépasse les 40 degrés, et comme je tiens à donner une certaine solennité à notre entreprise, je garde la cravate…. Après trois heures d’exercice oratoire à jet continu pour gagner du temps sur un programme intense, et à cause des très nombreuses digressions qui obligent à couper le fil narratif pour éclairer tel ou tel aspect du cours, je deviens comme une pintade, tout moucheté du blanc de la craie et suant comme un boeuf. Mon auditoire est composé d’un groupe d’une quarantaine d’étudiants, majoritairement des jeunes gens, qui sont souvent rejoints en cours de route par d’autres moins réguliers, étudiants désoeuvrés qui traînent dans la cour au milieu des décombres, ou collègues venus m’écouter. Ainsi le professeur Mérilien, l’autre jeudi. Il prit même la parole pour me faire entendre qu’il ne partageait pas ma position, suite au refus catégorique de participer à la vue politique locale que j’exprimais. Il m’enjoignit même à aller plus avant dans l’analyse et à prendre davantage de place dans le débat public. Je déclinai poliment l’offre et leur expliquai que ma façon à moi de faire de la politique, était en amont de toute politique visible, puisque je forme celles et ceux appelés à jouer les premiers rôles dans la vie politique de ce pays. C’est du moins mon souhait. Si chacun faisait de son mieux ce pour quoi il possède réellement le plus de talent, ce pays aurait une chance de se relever et marcher de ses propres forces. C’est le sens en tout cas de mon retour à la maison. Je me sens comme le bouchon de Malt Lauridds Brigg : il n’aspire qu’à se retrouver précisément là où l’appelle son plus secret destin, sur une carafe ouvragée pour lui seul et qui resterait inassouvi, incomplet, lui ne se plaçant pas à l’orifice exact moulé pour épouser sa forme. Etre à sa juste place pour exécuter de son mieux cette tâche honnête et joyeuse qui fait la vie plus belle et les liens plus solides entre les humains.

Velo solitaire, Saut-d

Velo solitaire, Saut-d

Voilà le sens de mon retour et à présent que j’ai laissé derrière moi tout espoir de retrouver l’innocence d’avant l’accident, ces principes-là resteront l’étoile du voyage, le point où diriger mon bâton dans les moments où le chemin se brouille.

Dekabès a rejoint Elie sur le chantier et l’étage qui s’élève au-dessus de la maison de Baron débarrasse d’autant de matériaux en attente le seuil de ma tente. J’y vois de plus en plus clair et je m’apprête à lancer moi-même mon propre chantier. Dififcile dans ces conditions de prendre des vacances. Mais je me suis dit, pas de pause avant décembre. Trop de choses à gérer et nécessaire la fidélité à des engagements pressants. Je dois avouer qu’en ces moments précis, il m’est difficile de garder le lien avec les plus proches. Le décalage horaire me rend les coups de téléphones incertains avec mes deux filles, mes étudiants me cherchent entre les lignes de ma messagerie pleine à craquer. Je ne peux plus écouter comme avant Elie et Dekabès deviser sous la tente. Même le Baron, je ne le vois qu’en passant, entre deux manguiers, comme ce matin ,lorsqu’il est venu partager la soupe joumou du dimanche avec moi. Maman, Mèmène, Maguy et Sainte Rose sont les seules que je voie tous les jours avec le temps d’échanger vraiment et de parler de ma journée, de mon travail. Ce petit monde me donne, avec Michelet, une affection sans compter que je leur rends avec profusion, conscient de la difficulté pour nous d’être tout à fait à notre aise dans une relation asymétrique, pour des raisons sociales, mais d’une totale complicité et empathie quant à nos dispositions personnelles les plus profondes. Transformer cette empathie en actes et décisions pratiques avec tact et doigté, telle est la tâche à la maison. Il s’agit rien moins que de transformer des liens de servilité admise en relations de travail et d’affection choisies, fondées sur une affinité de moeurs et d’intérêts, voilà le sens de ma présence tous les soirs à l’Impasse Lumière, où est abrité mon petit monde à moi.

Aujourd’hui, je suis resté encore une fois faire le koyo veye kay à la maison. baron est retourné seul à saut-d’Eau, retrouver Elie et dekabès qui l’yn ont précédé hier. Moi, je garde le chantier, en tâchant de faire avancer le mien par la même occasion. Tri de photos, écriture de rapports et relation de voyage. Hier, sortie sur le terrain avec Marie Redon, géographe de Paris XIII et PRODIG. Après Tabarre et sa cohue du samedi matin, la frontière à Malpasse, du côté haïtien. Une invitation à passer la frontière, même sans passeport, me laissa de glace cette fois. Il m’est déjà arrivé, en d’autres occasions, de me faire piéger : entrée facile, sortie plus aléatoire, selon l’humeur du comandante d’en face. Mais posté côté haïtien, nous pûmes observer à loisir les petites combines, la bonne humeur et la parfaite intelligence entre les deux parties qui préside à l’activité au quotidien de cette barrière qui est davantage une passerelle qu’une coupure entre les deux territoires.

Retour à Saut-d’Eau

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Elie © jeanmarietheodat

Elie © jeanmarietheodat

Depuis que nous avons échappé à la même catastrophe, il y a entre Elie et moi une amitié d’un genre nouveau. avant cela, j’étais déjà dans l’admiration de ses talents de conteur, de sa façon très espiègle de tourner les mots pour leur rendre leur surcroît de jus et de puissance sonore qui font les bonnes lodyans, mais là nous nous sommes découvert une commune raison d’espérer et de de lutter : l’avenir de Saut-d’Eau dont les habitants ne méritent pas l’isolement matériel et moral dans lequel ils sont plongés depuis trop longtemps. Elie m’a convaincu de reprendre la route de Saut-d’eau par sa manière de parler de sa terre natale comme de la plus belle région du pays, de mettre en scène son enfance et de raconter sa jeunesse. Son créole est si imagé et son vocabulaire si riche que j’en reste bouche bée lorsqu’il raconte ses histoires de sorcelleries et de virées galantes dans les bois.

Elie, redresseur de fer © jeanmarietheodat

Elie, redresseur de fer © jeanmarietheodat

C’est donc avec ce sentiment d’un retour nécessaire aux lieux de mon semi-naufrage que je suis allé de nouveau à Saut-d’Eau ce mardi en rentrant du bureau. Pour éviter de revivre la même frayeur que samedi dernier, je suis passé par le morne Cabrit, un élément de la chaîne du Trou d’Eau qui surplombe au nord la plaine du Cul-de-Sac. C’est une route toute neuve, construite avec l’aide de l’Union Européenne et qui permettra bientôt de rallier le Cap-Haïtien en passant par Mirebalais et Hinche dans le Plateau Central. Le panorama depuis ce balcon montagneux est fantastique sur la plaine : on embrasse d’un seul coup d’oeil toute la plaine depuis le golfe de la Gonâve jusqu’à la frontière dominicaine, en passant par le Trou Caïman et le lac Azueï. De là, tout semble tellement vert en cette saison que l’on a du mal à imaginer la sécheresse cuisante de l’Alizé qui de novembre à avril souffle du nord-est au-dessus de la plaine et y rend toute végétation souffreteuse et malingre, sauf à y apporter de l’eau. Et l’arrosage ici ferait des merveilles de canne à sucre, de patate douce, de banane et de mango, comme au temps des Français et que la plaine était le jardin expérimental de tout ce qui se faisait de plus savant en matière d’agriculture tropicale.

Parti de Port-au-Prince avec la responsable d’une association locale que je veux aider à monter un projet de développement pour la zone, je me suis trouvé d’emblée dans une situation inconfortable : expliquer à une Sautdolaise que j’ai piqué une colère homérique contre ses pays à cause d’une méchante discussion d’argent. Elle resta médusée à l’écoute de mon aventure et ne chercha pas à dédouaner ses compatriotes, mais elle voulait m’aider à surmonter mon traumatisme en m’accompagnant sur son terrain natal qui est d’ores et déjà mon terrain de prédilection : je me dois d’offrir à la Tombe, qui m’a sauvé la vie et maintenu à flot au milieu du torrent, un travail digne du courage et de l’abnégation de ses habitants…

Saudelais engagés ! © jmt

Saudelais engagés ! © jmt

J’ai l’air de me dédire à présent. Cependant, à la réflexion, je trouve aux Sautdolais qui m’ont extrait du torrent des circonstances atténuantes qui me rendent moins amer et moins dur. Car à bien y penser, c’est sur le champ qu’ils auraient réclamé leur augmentation de tarif si cela avait été véritablement une question de sous. On dit parfois que la nuit porte conseil, mais il arrive souvent qu’elle soit mauvaise conseillère, qu’elle inspire des gestes et des pensées malhonnêtes ou vulgaires, qu’elle souffle à l’oreille de qui dort et qui rêve des paroles qui sentent l’ail et la basse cuisine. C’est sans doute, conscients de ce que dans ma bourse il y avait encore plus de gourdes que ce que je leur en avais donnés en reconnaissance de leur geste que certains de la bande, se sont cru bien inspirés de venir tenter la chance d’un degi, d’un rabiot sur leur solde. Car si l’intention première avait été de gagner de l’argent avec la détresse des autres, nous eussions procédé à un marchandage en règle avant même qu’ils se jetassent à l’eau. Cela aurait été insupportable, inacceptable. Mais replacé dans le contexte haïtien, il appert que ces braves gens sont acculés à gagner leur pitance par tous les moyens possibles et imaginables. J’ai même entendu Baron raconter l’anecdote d’une troupe de passeurs interdisant à une grue du service public de débloquer la voie qu’un camion en panne avait obstrué : pour continuer à faire leur travail de passeurs, rétribué par des voyageurs aux abois. C’est ainsi dans toutes les régions du pays, et lorsqu’ils voient le ciel s’obscurcir et la pluie menacer, certains vont automatiquement se poster dans les buissons en attendant le blocage d’un véhicule, souhaitant pour son chauffeur et ses passagers le plus joyeux des embourbements et la plus coriace des entraves, dans la boue et les flots. Alors, ils se précipitent pour exercer leur sot et vilain métier. Sot, parce qu’ils finissent par trouver plus avantageux l’absence de pont et vilain parce qu’ils souhaitent pour les autres le malheur et le pire. Lorsque le sous-équipement devient un motif d’enrichissement pour un groupe restreint d’individus, c’est tout le corps social qui en souffre et la résilience devient alors un véritable sport de combat. A cet art martial je m’exerce dès à présent, gonflant mes muscles pour ramasser la part de responsabilité civique qui m’échoit, ajustant ma plume pour rédiger un projet digne de ma résurrection d’entre les flots.

Ingratitudes

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Si la Tombe était le Nil, je voudrais être son Hérodote et dire que si je respire encore à présent, c’est grâce à la vigilance d’un roc posé en plein milieu et qui n’a pas barguigner dans les flots pour prêter une main forte et solidaire au professeur aux abois. Si la Tombe était la Seine je voudrais être Apollinaire et compter la douceur pastorale du troupeau de ses ponts, si la Tombe était le Rhin, je voudrais être Goethe et chanter l’allégresse d’une nature indomptée où la vie arde à mes côtés, si la Tombe était le Mississippi, je voudrais être Ernest Gaines et tracer dans l’ivresse la valeur prophétique de chacun de ses méandres, si la Tombe était le Saint-Laurent, je voudrais être Miron et tresser dans ses flots une diversité flûtée de mes vers tout chargés encore de leur givre, si la Tombe était le Yang Tsé, je voudrais être Lou Sin… mais la Tombe n’est que la Tombe et je ne suis pas poète. A mon âge, c’est pour ainsi dire peine perdue, mais je ne dérogerai pas à la tradition de rendre à un fleuve un hommage bien senti. Point besoin d’être bedeau pour dire les prières, point besoin d’être poète pour parler d’un grand fleuve, et il est des poètes majeurs, sans un grand Nil à leur mesure. A Miquel Marti i Pol assigné à Barcelone, le Llobregat n’est qu’une étroite rigole torrentueuse certes incapable de rivaliser avec la mer, bien plus chargée d’inspirations…

Le Bois-de-Chêne, qui traverse ma ville est à son embouchure devenu un cloaque à ciel ouvert où grouillent des vermisseaux qui ne deviendront pas, à proprement parler, des vers. En tout cas pas dans mon cahier. Et s’il est quelque chose de remarquable à dire de mon fleuve natal, c’est qu’il n’est pas ingrat : il passe régulièrement visiter les morts du cimetière, ceux qu’il a emportés dans ses moments de colère et que, six pieds sous terres, il continue de lasser, retournant dans leurs tombes les restes de désespoir qui parfois finissent en lambeaux de linceuls dans les rigoles du Bicentennaire. Ah, ça non, il n’est pas ingrat le Bois-de-Chêne, il engraisse les grèves qui servent d’embouchure à ses débordements de toutes sortes de fatras, d’ordures et de graviers arrachés sur son passage et qui forment le fonds où se construisent les cités les plus sordides de la capitale : Cité l’Eternel, Cité de Dieu. Mais ce n’est pas le Bois-de-Chêne qui inspire ma plume ce matin, mais plus humblement la Tombe. Certes, il peut paraître suspect de remercier un fleuve. Cela ressemble à de l’idolâtrie mal placée, pire qu’un parjure. Il me semble que la gratitude est à la fois espace de lumière et miroir qui s’offrent entre deux destins et qui enchaînent avec des mots choisis et des gestes sensés l’incertain avenir. C’est le refus de la guerre et des pulsions de mort qui l’accompagnent. C’est aux hommes vaillants qui m’ont porté secours, aux coriaces daiva du torrent, qu’il faudrait rendre hommage. Mais je ne le puis pas sans une certaine réserve. La suite de ce que je vais raconter va vous en persuader.

Lorsque j’étais professeur d’Histoire, Géographie et Education civique. Je faisais systématiquement recopier et apprendre par cœur à mes turbulents petits collégiens de la Seine-Saint-Denis cette maxime de Bruno Bettelheim, comme le préalable à nos travaux : « il y a toujours en nous des tendances asociales, non intégrées. Dans certaines circonstances, les inhibitions qui nous permettent de les maîtriser disparaissent, et elles se manifestent alors ouvertement et sans frein. Les tendances asociales dont parle le philosophe avaient trait à la période nazie et à la Shoah qui s’en est suivie avec les conséquences que l’on sait. Ce que j’ai vécu dimanche m’a mis en situation de croire que nous aussi en Haïti, alors qu’il n’y a ni régime totalitaire, ni répression féroce, ni camps de concentration pour produire ce terrible déchirement du tissu social constaté dans les pays comme l’Italie, l’Allemange et le Japon au deuxième tiers du XXe siècle. Difficile de mettre cela sur le compte de goudou-goudou, car à Saut-d’Eau, nous étions loin de l’épicentre du séisme.

Sinon, comment expliquer autrement, qu’à peine tiré du torrent, certes tout détrempé et morveux, mais ayant gardé mon sang-froid et mon quant-à-soi intacts au fond de ma poitrine, j’aie été sollicité par mes sauveteurs pour payer le service rendu ? En effet, nous ayant exfiltrés du torrent et arrachés à une mort certaine si les secours n’étaient pas arrivés à temps, les courageux sauveteurs ont trouvé que le petit quelque chose que je leur avais glissé dans la main, au sortir des flots, n’était pas assez. Il fallait donner plus et considérer l’effort qu’ils ont déployé pour me garder en vie. Je sentis au fond de moi ma colère faire un bond et sauter dans ma gorge pour lui dire ceci : « tu trouves que ce n’est pas assez 3000 gourdes pour sauver une vie ? Sachez que je suis d’accord pleinement avec ce jugement. En effet, je considère ma vie et celle de ceux qui m’accompagnent plus précieuses que ces 3000 misérables gourdes, et quand bien même je vous aurais laissé ma bouse et ma carte de crédit, vous seriez encore en droit de me dire « c’est pas assez », car nous valons tous bien davantage que cela, vous aussi qui m’avez sauvé des fourches de maître Agwe. Cependant, je n’avais pas prévu, en me rendant à Saut-d’Eau un budget assez conséquent pour payer le prix d’un passage sinon être dirigé chez l’Hadès. Par conséquent je suis pris de court. Toutefois, si vous considérer que gagner de l’argent en sauvant des voyageurs aux abois est une façon lucrative de gagner sa vie, excusez-moi, vous exercez un très vilain métier et je vous saurais gré, la prochaine fois que je me retrouverai en détresse au milieu du torrent de me laisser crever sans manière, car il est moins douloureux, je crois, de disparaître dans les flots (cela ne dure pas bien longtemps) que de survivre pour voir, tous les jours devant soi, le hideux visage d’une humanité vénale et corrompue comme la vôtre. ». Plût à Dieu que mon blog fût rédigé en créole pour partager dans ma langue la rage et la douleur que j’ai senties tout au fond de mon cœur. Et si ma traduction s’en va en fumée, peu me chaut que nul ne m’écoute : j’ai dit ce que j’avais à dire, des choses atroces et dures à des hommes qui venaient de me sauver la vie. Cette tirade improvisée (ja’vais à coeur, sortant de la rivière, de dire des mots que je voulais mémorables pour moi-même, pour marquer mon retour à la vie) m’a laissé la bouche pâteuse et amère. Tant les mots étaient lourds à prononcer dans mon créole qui peut être très rèk lorsque je suis en colère. Soit doit en passant, pour Jojo qui trouve mon jargon fastidieux parfois sur ce blog, rèk est un mot africain qui veut dire vert et fleuri…

Saut-d

Saut-d

C’est donc à la Tombe que je rendrai mon hommage et que je réciterai encore le beau poème de Borges qui toujours m’accompagne et survient à ma mémoire dans les moments où les apparences sont troubles. Et aujourd’hui, au moment de conclure cette page, je me sens dans la posture de l’Héraclite du poème, penché sur le mouvant miroir, toujours le même, mais chaque fois un autre, « inconstant et interminable, comme le fleuve lui-même ».

Sissi et Mèmène, deux mamans et deux vies pour moi seul © jmt

Sissi et Mèmène, deux mamans et deux vies pour moi seul © jmt

Je ne voudrais pas refermer cette page sur une note aussi ténébreuse. Car depuis, j’ai repris espoir en l’humain, je me suis engagé à écrire un projet d’aménagement de la ville de Saut-d’Eau et je repars en terrain dès ce soir, pour ne pas laisser refroidir ma gratitude. Et maman, à qui j’ai tu le fin mot de mon histoire trouve que c’est une bonne idée d’aller encore et encore à Saut-d’Eau, la Vierge des Miracles mérite que je lui consacre une partie des forces qu’elle m’a si généreusement rendues. Ce matin, avant d’aller au bureau, je suis passé prendre mon café noisette à la source. Tant pis pour Mignonne et Minouchette, il n’y aura pas de soucoupe à laper ce matin. En revanche, j’ai pu partager un précieux quart d’heure d’affection et de douceur avec la plus chaleureuse des mamans. Et comme j’étais sur le point de lui donner seulement un baiser, au moment de partir, elle insista pour en avoir un deuxième. Parbleu ! Tout le bonheur que je pouvais concevoir dans ma caboche et dans mon cœur afflua en moi dans ce baiser, me soulevant de la terre des mortels. J’en lévite encore aujourd’hui.

Au rocher salvateur

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Avec ses rochers à fleur de l’eau et partout des papyrus sur les berges, la Tombe est un lieu de pèlerinage sacré où viennent les vodouisants servir les esprits des lwa, les protestants faire leur baptème et les catholiques leurs offrandes. Ceux qui ne croient en rien, y vont piquer une tête tout simplement, parce que l’eau de la Tombe est toujours fraîche et joyeuse à sauter d’un rocher à l’autre en éclaboussant l’azur qui se penche pour y tremper ses arcs et reprendre haleine à la vie. Chacun y trouve une raison solide de faire des ablutions. Mais moi ? Quelle obscure raison m’a poussé à venir jusqu’ici exposer ma vie et risquer le grand saut ? Quelle pulsion de mort ? Passé le moment de soulagement après le sauvetage, passé l’étonnement d’être encore vivant alors que toutes les conditions étaient remplies pour que je disparusse au milieu des flots, je m’assois pour me dire quelques paroles et me tancer un brin.

 © La Tombe et le rocher salvateur

© La Tombe et le rocher salvateur

Ce matin, l’aube avait un goût de cendre et de défaite. Ma voiture est au garage dans un état proche du coma. Il n’y a que les essuie-glaces qui fonctionnent encore, et je suis obligé de recourir à une voiture de rechange pour me rendre au bureau. Je me suis senti soudain surnuméraire, comme revenu de la mort. En rangeant mes papiers mouillés, mon ordinateur noyé, mon appareil-photo déglingué, je n’ai pu m’empêcher de penser que cela aurait tout aussi bien être les affaires d’un mort. J’ai lavé un a un mes cédés, décrassé mes valises et récupéré mes papiers, et j’ai trouvé que ma situation était celle d’un ressuscité qui s’occupait de la dépouille opime d’un mort et récupérait des affaires qui appartenaient désormais à un autre.

Borges, dans un poème dit « mi yo me cansa, quiero otro », autrement dit : « J’en ai assez de ce moi, j’en veux un autre». Encore une fois, le poète a raison. Celui qui parle et écrit ces lignes n’est plus le même qui s’exprimait encore hier et versait sur la Tombe les pleurs d’une âme éprouvée par l’orage et les flots. Mon vieux moi fatigué, je l’ai laissé dans la Tombe, mes habitudes et mes doutes, je les donne au rocher, ma vanité et ma façon de prendre la pause en musant avec la plume. Je vais être plus sec et moins bavard désormais, je vais prendre le temps de revivre en faisant les choses que je me suis proposé de faire et que j’ai remis à plus tard, je vais apprécier avec plus de délectation le café noisette du matin, toucher avec plus d’insistance la texture de la mangue qui me donne sa pulpe, écouter avec plus d’attention les trilles de l’oiseau au-dessus de ma tête, savourer avec plus de ferveur le baiser de l’aimée, lire davantage et écrire un peu moins, écouter plus de rap, manger plus souvent du laleau, appeler plus souvent mes filles au téléphone, masser plus longtemps maman, payer plus cher le personnel de service qui veille autour de maman, caresser plus souvent mes chatons et mes les chiens, dessiner avec plus de constance et m’appliquer à l’aquarelle et renoncer à être le plus malin. Pas une idée de trop, rien qui dépasse des limites d’une vie précieuse et réglée pour être la plus longue et la plus joyeuse possible. Ce matin j’ai retrouvé un certaine vigueur à la vie, je me suis récité mes poèmes préférés et les maximes apprises dans ma jeunesse et qui m’ont escorté comme des épées sur mon chemin. Comme cette maxime d’Alain, le philosophe, apprise lorsque j’étais étudiant en philosophie à la Sorbonne et que je trouvais que la seule philosophie intéressante était morale, esthétique et politique. Alain préconise des maximes pour toutes choses et c’est en lisant ses Dix leçons de philosophie que j’ai véritablement pris goût à l’art d’argumenter et de dire : « lorsque la contrainte des circonstances t’a comme bouleversé, rentre au plus profond de toi-même et ne t’écarte pas plus longtemps qu’il ne faut de la mesure, car tu seras d’autant plus maître de son accordement que tu y reviendras plus fréquemment ». Mais de toutes les choses que j’ai apprises, il en est une que je retrouve ce matin particulièrement idoine à exprimer ce que je ressens désormais. Il s’agit d’un long poème de Borges, Arte poetica, sans doute son plus beau et son plus profond, comme un grand fleuve…

Mirar el rio hecho de tiempo y agua

Y recordar que el tiempo es otro rio

Saber que nos perdemos como el rio

Y que los rostros pasan como el agua.

Sentir que la virgilia es otro sueno

Que suena no sonar y que la muerte

Que teme nuestra carne es esa muerte

De cada noche que se llama sueno…

Je ne voudrais pas trahir ici le prince des poètes ni donner de Borges une image tronquée. Je laisse le lecteur approfondir le poème et trouver comme moi la grâce, l’extase et la volupté qui émanent de ce très beau cahier, El Hacedor. Je me suis promis de traduire ce recueil en créole et d’enrichir ainsi ma langue maternelle en lui faisant apprendre l’accent portègne.

La Tombe

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En ouvrant mon cahier ce matin, suis tombé sur ce petit bouquet d’immortelles et la dédicace de Mar qui l’accompagne. Ces petites fleurs qui ne fanent jamais m’ont suivi jusqu’au seuil de l’Hadès et n’était-ce une certaine pudeur sceptique, je sacrifierais volontiers au rite des offrandes votives, pour remercier les dieux qui n’ont pas voulu mettre fin à une si brève aventure. Il faut croire qu’au plaisir d’Agwe, il ne suffit pas d’un séjour de quatre mois, jalonnés de quelques pages et missives échangées avec les amis restés à Paris, pour qu’on vole au plus sombre d’une fatale aventure. La main cachée qui m’a ramené jusqu’ici a sans doute d’autres plans pour moi, et c’est ce qui m’a sauvé d’une mort aussi brutale que banale dans un pays où elle frappe plus souvent qu’à son tour.

Cette dédicace de la Mar résonne aujourd’hui comme un poème de reviviscence joyeuse parmui les décombres, les ortolans qui soufflent dans leurs invisibles saxos et les roulades à désespérer de ma tourterelle voisine. Ne devrais-je pas préciser tourtereau, car l’oiseau qui chante au-dessus de ma tête, je peux le voir en l’écrivant, est un mâle. Il gonfle avec une telle ferveur sa gorge et ses plumes pour sortir le son le plus plein, le plus rond de son bec pointu, que l’on dirait un autre Bird, pétrissant de ses doigts une matière sonore tendue entre angoisses et silences et qui vous attrape par le cœur pour ne plus vous lâcher. Mâle ou femelle, le chant qui accompagne ces lignes fait sur mon écrit l’effet d’une piqûre de courage. Pour me lever encore ce matin et me rendre au bain, faire mes ablutions dans la cour, dans le petit matin plus frais qu’un serein et qui me donne la chair de poule, écrire une page et me rendre au bureau comme d’habitude.

Comme d’habitude, car rien ne peut véritablement relever de l’habitude après l’épisode fluvial de samedi. Mort et ressuscité à la fois, voilà comment je me sens ce matin. A la vérité, tout me semble nouveau, et sur la terre éprouvés sont les cris de tous les désespoirs. J’ai senti sous mon nez le souffle de la mort et je n’ai pas blêmi. Seulement j’ai trouvé au fond du torrent un sens à cette vie et plus jamais je ne remettrai à demain la tâche de chaque jour. La mort n’a pas voulu me retenir, mais elle m’a donné un petit coup de pied au cul pour venir de nouveau, les lèvres reconnaissantes, raconter cette histoire, son histoire. Il ne s’agit plus de ma mort, mais de la mort, celle de tous les jours, qui aurait pu m’emporter si :…

S’il n’y avait pas un rocher au milieu du torrent, si la voiture dans laquelle je me trouvais n’était pas restée accrochée à un rocher au milieu du torrent, si le rocher s’était trouvé un mètre plus loin ou plus près de la rive, si les habitants du cru n’étaient pas venus à la rescousse pour nous tendre une chaîne et nous extraire un à un du courant, etc. je serais aujourd’hui un homme mort, escorté d’un baron, d’un maçon et d’une nymphette qui n’a pas hésité à se jeter à l’eau malgré son maquillage et ses jupons de soie.

 Le radier sur la Tombe © jmt

Le radier sur la Tombe © jmt

Nous étant décidés pour un week-end à Saut-d’Eau, nous nous sommes mis en chemin un peu trop tard pour la saison, vers dix-sept heures, dans l’espoir d’arriver à temps pour voir le soleil d’or plonger dans les bras de l’Artibonite entre Meille et Canot. Nous avons roulé si vivement qu’une heure après, nous étions en vue du pont sur la Tombe. Rivière que tout le monde appelle La Tème, mais dont le vrai et terrifiant nom est la Tombe. L’orage qui menaçait depuis notre départ, amoncelant ses nuages sur les cimes des montagnes abattit sur la route, à partir de Titanyen, un déluge de traits, aigus comme des flèches cinglant sur le capot. Je pouvais voir, entre deux passages des essuie-glace des lambeaux de ciels clairs, déchiquetés par la scie à l’envers des montagnes qui barre l’horizon. Je pouvais voir également le danger de traverser le torrent en plein orage, mais je n’eus pas la présence d’esprit d’insister auprès du chauffeur pour mettre pied à terre et attendre l’apaisement des flots. Nous fonçâmes dans l’eau noire à force d’être brune dans la nuit grondeuse, le mufle de la voiture s’engagea comme un hippopotame dans le gué et je sentis patiner les pneus sur le gravier grossier du fond. La voiture fit une embardée vers la gauche et se trouva emportée par le courant, l’eau commençant à filtrer de partout. Nous sentant mal engagés, nous n’avions plus q’une chance de survie : sortir au plus vite de l’habitacle. Mais les portes étaient bloquées par la pression de l’eau de chaque côté. Il ne nous resta plus que les fenêtres pour nous glisser hors de nos sièges et nous réfugier sur le toit de la voiture et de là sur le rocher sans lequel nous aurions été tous emportés par le torrent.

Des habitants, restés sur les berges nous observaient nous démener avec les flots sans lever le petit doigt, profitant du spectacle. Il nous fallut insister pour les enjoindre à aller chercher les secours. L’un se présenta avec une corde volée à une vache attachée à la longe et qui fit, paraît-il des manières pour se laisser dépouiller de son licou. Mais la corde était trop courte et d’une force insuffisante pour faire le travail, nous attendions avec anxiété la venue éventuelle des secours, résignés à grelotter sur place en attendant la baisse des eaux. Blottis les uns contre les autres, comme des oiseaux d’une même couvée, nous attendions la mort comme d’autres Godot, en lançant des messages désespérés et absurdes à des gens placés de l’autre côté d’une scène dont les spectateurs n’attendent qu’une choses : l’issue fatale et cruelle du combat entre la Tombe et l’homme. C’est alors qu’Elie eut l’idée de prendre son téléphone portable, resté au sec par miracle, pour lancer un appel à Roseline. Une demi-heure après arrivaient les premiers sauveteurs : des tafiateurs qui n’avaient pas encore fini leur repas de chat, arrosé de tafia et que Roseline détermina à lâcher leurs verres pour voler à notre secours. Je sentis le phare de la moto se poser sur mon visage comme une accusation d’arrogance et d’imprudence au milieu des flots. Ce n’était pas assez des décombres, il a fallu que je me mette de surcroît au milieu des eaux. Pour vérifier si le deuil était vraiment amer ? Roseline pleurait en se tenant la tête entre ses deux mains, les cris des sauveteurs nous parvenaient de la rive parmi le vrombissement de la moto qui éclairait la scène. Je restai assis sur le rocher, sans paniquer, réfléchissant à la meilleure façon de nous sortir de ce mauvais pas. Je grelottais de froid, mais je sentais qu’u fond de moi, j’avais conservé la confiance dans la capacité des gens à nous sortir de là.

Vivant encore © j

Vivant encore © j

La Tombe coulait à gros bouillon tout autour du rocher, l’eau gonfla jusqu’à passer par-dessus le capot de la voiture, menaçant de nous emporter d’un sabord. C’est alors que je vis un grand gaillard se jeter dans les flots. Il disparut un moment et ressurgit à proximité du rocher armé d’une longue et lourde chaîne. Il nous enjoignit à le rejoindre dans le torrent. Je refusai. Demandai qu’il nous rejoignît plutôt, pour amarrer la chaîne à la carcasse de la voiture et faire un pont entre la rive et nous, afin de nous y tenir comme à une rampe. Ainsi fut fait. Nous passâmes un à un et lorsque nous eûmes atteint la rive, je sentis quelqu’un me serrer très vivement dans ses bras. Des tonnerres d’applaudissement saluèrent chaque rescapé en arrivant sur la berge. On nous fit monter dans un camion pour nous évacuer vers la ville, mais le camion se remplit aussitôt de badauds pressés d’écouter le récit de notre accident et de notre sauvetage. Mais le camion ne réussit pas à remonter le versant trop raide du torrent. Il cala en pleine montée et menaçait de glisser vers le bas. Je sautai sans attendre mon reste et continuai le chemin en moto. Le chauffeur me fit monter derrière la passagère qu’il avait déjà prise en charge auparavant. Elle m’enjoignit à me cramponner à elle pour ne pas glisser de mon siège, mouillé que j’étais. Je me sentis gluant comme un ver de terre. J’hésitai, la moto se mit en branle. Je me sentis fébrile, elle me prit alors une main et la mit sur ses épaules, puis l’autre main. Je me sentis alors en confiance et me laissai pencher le torse jusqu’à me coller à son dos et laisser rouler ma tête sur son épaule. Je sentis une chaleur communicative rallumer en moi des forces que je croyais éteintes à jamais. Preuve que j’étais encore envie. La moto me déposa devant notre maison et disparut dans la nuit avec cette inconnue qui m’avait offert avec la chaleur de sa peau la flamme pour raviver en moi une tenace volonté de vivre.

De retour à Tabarre, je trouvai mon petit monde, averti par Elie de notre déconvenue sens dessus dessous. Sainte Rose la première se précipita pour m’embrasser, puis Mèmène et Tazia. Dans l’affolement, l’une a même fini par me poser son baiser sur la bouche. Sissi, laissée dans l’ignorance de notre aventure s’étonna de tant de chaleur à nos retrouvailles et protesta que l’on saluât son fils chéri avec un peu plus de réserve. A elle d’abord le premier baiser, les autres après. Je m’assis comme si de rien n’était, échangeant des clins d’œil entendu avec les Rose, Mène et Ti Zia. Je m’efforçai de raconter en daki mon histoire, avec des mots détournés et des propos obliques, ce qui ne manqua pas de provoquer l’hilarité des commères, trop heureuses de pouvoir encore compter sur mes bonnes lodyans du soir. Cette fois encore, concluai-je, je m’en suis sorti indemne, le maître des eaux n’a pas voulu de moi, je retourne parmi les vivants. Et c’est un petit coup de pied ou de pouce du destin qui me permet d’être là pour raconter encore une histoire.