Procès Kerviel : deuxième jour
Mercredi 9 juin 201013h33 : ouverture des débats. Jérôme Kerviel aujourd’hui ne porte pas de cravate.
Premier témoin : Jean François Lepetit. Â
Ancien trader, ancien banquier. Il a conseillé le président de la BNP puis il a présidé la COB, il régule aujourd’hui les marchés financiers du Qatar.
Comme il le reconnaît lui-même : « Je n’ai aucune connaissance particulière de cette affaire ». La Société Générale l’a fait citer pour son expertise du « marché ». Il donne un cours sur l « arbitrage ».  Â
L’ambiance est beaucoup plus calme qu’hier, moins « électrique ». Le public écoute studieux le cours d’économie du témoin. Â
Un somnambule  dans un champs de tirs
L’ « arbitrage est vieux comme le monde », dit-il, « l’objectif est de « faire du profit à moindre risque ». Il insiste « les risques doivent être faibles et finement calculés ». Il poursuit : « Kerviel est sorti des limites. Je n’arrive pas à comprendre son cheminement psychologique. Normalement sortir des limites, cela doit se faire dans la transparence. » Â
Le président du tribunal intervient : « Quelle doit être l‘attitude d’une banque si elle  découvre qu’un trader en prenant des risques lui a fait gagner de l’argent? » Réponse : « pour moi la faute est aussi grave. Je pense qu’il faut encore plus se méfier des gains »
Il décrit aussi Kerviel comme « un somnambule  dans un champs de tirs. Il était difficile d’imaginer ce qu’il faisait. Dans une salle des marchés il y a des milliers d’opérations, il y a des erreurs tout le temps. La première réaction des organismes de contrôle c’est de penser à une bêtise pas à une erreur » Â
La malice d’un avocat
14h19 : le témoin convaincant jusque là est ensuite interrogé avec beaucoup de malice par Olivier Metzner.
« Que faisait Kerviel ? Exactement ? »
Réponse du banquier : « Et bien justement …je n’ai pas tout à fait compris… »
En une phrase, cette déposition perd beaucoup de sa force.
L’avocat de la SG, voyant le danger poindre, tente alors de l’interrompre. Il se fait aussitôt remettre à sa place par Olivier Metzner : « ce n’est pas parce que Jean Veil ne comprend pas mes questions que la défense ne peut pas les poser ».
Au final, grâce à l’habileté de son avocat, Jérôme Kerviel n’est pas trop inquiété.  Â
Warrant, sous jacent et turbo.
15h06 Jérôme Kerviel est appelé à la barre.
Les questions portent sur la définition exacte de son activité.
Le trader fait des efforts de pédagogie. En vain.
Dans son propos, il est question de warrants, de sous jacents et de turbos. Il jongle aussi avec les soustractions de couverture, les barrières « désactivantes », sans parler des turbo-warrants, comprendre des warrants très, très  rapide. Dans la salle, à l’exception notable du président du tribunal qui s’accroche et qui semble comprendre l’essentiel du propos, le public est complètement dépassé. Â
15h30  Kerviel reconnaît qu’il a dépassé les limites autorisées.
Interrogé par le président du tribunal, le trader admet des dépassements. Il a investit sur les marchés des sommes d’argent très élevées.  Sans commune mesure avec la barrière mise en place par la banque : 125 millions d’euros. Mais Jérôme Kerviel soutient que ses deux supérieurs directs étaient tenus informés de ses opérations tous les soirs. Il laisse donc entendre que sa hiérarchie a fermé les yeux sur ses opérations.  Â
15h 52Â Â
Le président du tribunalÂ
- - vous avez des dépassements en moyenne de 20% en 2007, puis cela augmente de jour en jour!
Jérôme Kerviel :Â
          - ce n ‘était pas prévu dans mon mandat mais c’était toléré et accepté !
16h05
Le président du tribunal
- peut être mais des dépassements de 30 milliards, 50 milliards c’était dans votre mandat ?
Jérôme Kerviel
- probablement pas…euh.., certainement pas
- pourquoi l’avoir fait ? Â
-pour la banque. J’ai d’abord gagné 3 millions puis 5 millions, et puis j’ai continué. On me dit : c’est au dessus des limites, mais on me dit de continuer.
- Mais vos supérieurs ne vous donnent pas de bonus !
- Oui. Mais ils me disent quand même de poursuivre. J’avais gagné 5 millions. Et l’année suivante j’en gagne 10. En fin d’année on me dit super, continue ! Et l’année suivante j’en gagne 55 ! Cela  fait en deux ans une croissance de 1700 %. Cela n’était pas concevable en restant dans les limites prévues. Tout le monde le savait.
16H25
Kerviel: j’ai poussé le système au bout du boutÂ
Le président du tribunal s’interroge :
- tout le monde le sait…Mais vous ne dites rien  à personne. Â
Kerviel l’admet :
- Je ne me suis pas épanché. Cependant toute la hiérarchie pouvait constater que mes positions étaient sans commune mesure avec mon mandat. J’ai pris 17000 « futurs » (des options sur des achats ultérieurs). Si j’avais respecté les limites, j’aurais du me limiter à 40 ou 50 ! Ce que j’ai fait, c’est que j’ai poussé le système au bout du bout.
17h01
Le mobile de Kerviel
Jean Veil, l’avocat de la Société Générale a une idée sur la question. Kerviel n’aurait-il pas agit pour aider son frère qui connaissait des difficultés financières ?
A cette simple évocation Kerviel réagit très vivement : « mêler mon frère à cette affaire, c’est tout simplement ignoble ! »  Jean Veil, imperturbable, poursuit : « Et bien je vais continuer à être ignoble » et de rapporter que  Kerviel frère a été soupçonné d’avoir commis des malversations financières au préjudice de son employeur. Et l’avocat  de se montrer particulièrement agressif : « Que pensez vous des agissements de votre frère qui a commis des actes qui ressemblent fraternellement à ce que vous avez fait ? »
Un grand oh de réprobation retentit dans le public. Jérôme Kerviel lui préfère ne faire aucun commentaire. Â
17h 45Â : Olivier Metzner enfonce le clou.
Au fil des questions qu’il pose à son client, l’avocat tente de convaincre le tribunal que les supérieurs hiérarchiques de Kerviel avaient accès à toutes les saisies opérées par le trader. Chaque soir, ils consultaient un « reporting », une sorte de bilan des opérations de la journée. Selon le défenseur, il suffisait donc de consulter les tableaux informatiques pour connaître les prises de positions astronomiques prises par Jérôme Kerviel.
18h20 :Â Â la charge de Jean Pierre Mustier.
Quand l’affaire Kerviel éclate, Jean Pierre Mustier dirige toutes les opérations de marché. C’est donc lui qui est le grand patron de tous les traders. Au moment où la banque découvre la catastrophe, il interroge en personne Jérôme Kerviel. Devant le tribunal il livre un témoignage très tendu, d’une rare violence contre son ancien trader. « Quand j’ai interrogé Kerviel » dit-il, « il était toujours très approximatif, il me parlait d’une martingale qui lui permettait de gagner à tous les coups. En réalité  il ne disait jamais la vérité. ». A cet instant, le témoin se retourne vers le prévenu et apostrophe Kerviel « Vous nous avez menti, menti tous le temps Monsieur Kerviel !  » A l’évidence très en colère, il poursuit  sa diatribe « Il a pris des risques inconséquents,  inhumains. Il n’y a pas de mots assez durs pour cela. Je dirais presque qu’il a pris des risques criminels…Et en plus jamais, jamais il n’a présenté d’excuses. A-t-il simplement pensé une fois aux 160 000 salariés de la banque dont beaucoup ont perdu leurs économies à cause de lui ? ». Puis, Jean Pierre Mustier conclue : « Ce n’est pas robin des bois. C’est le trader qui a perdu le plus d’argent au monde, et il mourra comme le trader qui a perdu le plus d’argent au monde ». Â
Au-delà de ce cri de colère, Jean Pierre Mustier dénonce ensuite les uns après les autres tous les arguments de l’ex trader. Il parle clair et simple. Ce témoignage est dévastateur pour Jérôme Kerviel. Même si au passage Jean Pierre Mustier, ancien trader lui-même, en rajoute parfois quelque peu. Comme lorsqu’il a cette formule tout en nuance : « A la banque, on n’encourageait pas les traders à prendre des risques, on leur apprenait à savoir en prendre”.
Maître François, l’un des avocats des petits actionnaires de la Société Générale n’est pas totalement dupe : « Vous nous avez presque fait pleurer… Mais, vous-même, n’êtes vous pas un fraudeur ? » (Jean Pierre Mustier a fait l’objet de poursuites pour « manquement d’initiés » devant l’autorité des marchés financiers). Jean Pierre Mustier, l’accusateur, se retrouve dans la position d’accusé. Il se défend pied à pied. Avec beaucoup d’énergie et d’emphase. « Je suis d’une éthique irréprochable ».Puis alors qu’on lui pose quelques questions « dérangeantes », il donne de la voix « laissez moi parler ! Laissez moi parler ! ».Â
19h45 : fin de l’audition de Jean Pierre Mustier. Â














