Prisoner X et la censure militaire
On évoquait il y a quelques jours ici la censure militaire en vigueur dans l’état Hébreu, à propos d’un raid aérien mené par Israël et visant des installations syriennes (raid confirmé à demi-mots par le ministre de la Défense Ehud Barak). Nouvel épisode avec l’affaire Prisoner X et les révélations de la chaîne de la télévision australienne ABC. Nous allons revenir sur cette affaire digne des plus grands romans d’espionnage mais il est peut-être bon avant toute chose de rappeler ce qu’est ce bureau de la censure militaire.
Cet accord de « coopération » entre patrons de presse et l’Etat-major israélien est hérité du mandat britannique. Il stipule que certains sujets, avant d’être publiés, doivent impérativement passer entre les mains de la censure militaire. La liste des informations sensibles et soumises à cet examen comprend 41 points : le nucléaire, la sécurité des troupes, l’immigration des juifs en provenance des pays arabes, la localisation des impacts de roquettes tirées depuis la bande de Gaza, etc. Selon la revue française Média, « chaque jour les trois grands quotidiens que sont le Yedioth Ahronoth, Maariv et Haaretz envoient entre 40 et 50 informations différentes au bureau de la censure…/… En général, 10% de ces articles sont retouchés ». Le bureau est ouvert 7/7, 24/24. Il faut généralement entre deux et trois heures pour obtenir un feu vert, ou bien une modification, ou une interdiction de publication. Chaque média israélien est soumis à cette censure militaire tout comme les correspondants étrangers. A chaque renouvellement de notre carte de presse délivrée par le Government Press Office (document indispensable pour pouvoir travailler), nous devons signer un document stipulant que nous acceptons de soumettre nos informations « sensibles » à ce bureau de la censure militaire. Celui qui n’accepterait pas cette règle risque au mieux le retrait de son visa, au pire une peine de prison. Voici ce document :
Étonnamment, personne ne se plaint vraiment ici de ce système. Pour trois raisons : « au moins les choses sont claires, m’expliquait il y a quelques jours un confrère israélien. En France, vous n’avez pas de censure militaire mais l’armée ou le ministère de la Défense communiquent beaucoup moins d’informations » (syndrome de la grande Muette). Ensuite parce que tous les israéliens (qui ont fait l’armée ou qui comptent un membre de leur famille parmi les militaires) sont conscients de l’importance vitale pour ce pays des questions de sécurité. Peut-être aussi parce que à l’heure d’Internet et des réseaux sociaux, cette censure militaire parait de plus en plus dépassée et caduque. Facilement contournable. Et c’est d’ailleurs ce qui s’est passé avec l’affaire de ce Prisoner X.
Mardi, la chaîne de télévision australienne ABC diffuse un numéro exceptionnel de son programme « Foreign Correspondent » consacré à l’histoire d’un homme connu en Israel sous le nom de Prisoner X. Il y a deux ans, en 2010, le site israélien Ynet révèle cette affaire et affirme qu’un mystérieux détenu est emprisonné dans le plus grand secret dans la prison ultra-sécurisée de Ramleh près de Tel-Aviv, sans que l’on connaisse ni son identité, ni sa nationalité, ni les raisons de son incarcération. Mais l’information est retirée du site internet dans l’heure qui suit sa publication. Le député israélien du parti Meretz Nissan Horowitz affirme que, à l’époque, il a tenté d’en savoir plus sur l’identité de cet homme, surnommé Prisoner X mais que l’administration pénitentiaire n’a pas donné suite à sa requête.
Qu’a donc révélé ABC mardi ?
Selon cette émission (que vous pouvez découvrir ici), Prisoner X s’appelait Ben Zygier. Cet avocat juif originaire de Melbourne, serait arrivé en Israël sous le pseudonyme de Ben Alon. Il aurait ensuite vécu dans le pays, épousé une israélienne avec laquelle il aurait eu deux enfants. Recruté par le Mossad (institut de renseignement et des opérations spéciales), il aurait effectué plusieurs missions à l’étranger (Iran, Syrie, Liban) avant d’être finalement arrêté puis incarcéré dans le plus grand secret dans la prison de Ramleh dans l’aile spécialement bâtie pour héberger Yigal Amir, l’assassin de Rabin. L’homme est incarcéré dans la cellule la plus secrète et protégée du pays, décrite ici par Haaretz : même ses gardiens ne savent ni son nom ni ce qui lui est reproché. Malgré une surveillance 24 heures sur 24, l’australien se serait pendu dans sa cellule en décembre 2010. C’est le rapatriement de sa dépouille de Tel-Aviv à Melbourne qui a alerté les journalistes d’ABC.
Pendant presque 48 heures, les médias israéliens n’ont pas eu le droit d’évoquer l’affaire. Mardi à la mi-journée, le bureau du Premier ministre convoque même une réunion d’urgence des patrons de presse israéliens leur demandant de « s’abstenir de publier des informations relatives à un incident qui pourrait embarrasser le gouvernement ». Les journaux ne sont pas autorisés à reproduire les informations provenant de médias étrangers. A la Knesset, trois députés d’opposition interpellent le ministre de la Justice sur ce mystérieux Prisoner X et font une première fois voler en éclat le black-out imposé par la censure militaire. Entre temps sur Twitter, Facebook et les réseaux sociaux circulent des informations sur ce Ben Zygier, ses premières photos, celles de sa famille, et l’on peut découvrir le reportage réalisé par les journalistes d’ABC.
Mercredi, le bureau de censure autorise finalement les médias à utiliser « ce qui a été publié à l’étranger, mais l’interdiction reste totale concernant les raisons de la détention de ce ressortissant australien ».
Hier soir tard enfin, le ministère de la Justice adresse à tous les journalistes ce communiqué, un texte de six paragraphes approuvé par les autorités :
Texte dans lequel il est confirmé que « un israélien possédant une double nationalité (non précisée) a bien été détenu au secret pour des raisons de sécurité avant d’être retrouvé mort dans sa cellule il y a deux ans ». L’enquête a conclu au suicide.
Aucune confirmation en revanche de l’identité de ce Prisoner X ? Tant de questions restent en suspens : qui était cet homme ? Travaillait-il pour le Mossad ? Pourquoi la révélation de certaines informations liées à Prisoner X serait-t-elle embarrassante pour les autorités israéliennes ? Pourquoi a-t-il été arrêté en 2010 et placé au secret ? Que sait-on sur les circonstances de sa mort ? Et enfin la censure militaire peut-elle encore être en vigueur à l’heure où même les informations les plus sensibles circulent à la vitesse de la lumière sur les réseaux sociaux ? Cette affaire qui mêle espionnage, secret d’Etat, révélations, et tensions diplomatiques entre Israël et l’Australie est passionnante et devrait continuer à faire la une des médias ici pendant quelques semaines. Censure ou pas.
Dernière minute : selon plusieurs médias israéliens ce soir, Ben Zygier était, avant son arrestation, sur le point de révéler aux services secrets australiens les méthodes du Mossad. Et notamment le fait que certains de ses agents utilisent des passeports australiens.











14 février 2013 à
Passionnant en effet ! Deux questions me viennent :
- Comment les médias israéliens parlent et traitent de ces sujets (vous dites que l’affaire devrait continuer à faire la une) malgré la censure ?
- Est-ce parce que cette censure vous touche, vous Grégory Philipps, que cette affaire a été relatée sur France Info par une autre journaliste, de Paris ? (en tout cas je ne vous ai pas entendu, mais je n’écoute pas 24/24…)
Merci.
14 février 2013 à
Souvent les médias israéliens, quand ils veulent contourner la censure, citent les médias étrangers et diffusent même parfois des extraits de tel ou tel reportage réalisé par des américains, des français, etc (c’était le cas lors du raid en Syrie). Sur cet exemple précis, on peut lire aussi sur Twitter de nombreuses infos publiées par des journalistes locaux, qui contournent la censure via ce nouveau média… De plus, la censure a été partiellement levée et l’affaire fait désormais la une de tous les journaux télévisés, qui la traitent en longueur.
Pour tout vous dire, j’étais absent de Jérusalem ces derniers jours et c’est pour cette raison que Paris a traité l’info. Mais il arrive parfois, vous avez raison, que certains médias utilisent ce stratagème : faire publier des infos depuis leur siège à l’étranger et pas depuis Jérusalem pour encore une fois “contourner” la censure… Il est arrivé aussi dans le passé que des journalistes israeliens, qui souhaitent faire sortir une info, la confient à des collègues étrangers…
A bientot,
14 février 2013 à
Intéressant ! Merci pour votre réponse.