Le blog de Franck Mathevon

Franck Mathevon, envoyé spécial permanent à Londres pour Radio France

Article(s) pour juin 2012

Une socialiste londonienne à l’Assemblée

Lundi 18 juin 2012

La candidate du PS, Axelle Lemaire, est devenue hier la première députée de la 3ème circonscription des Français de l’étranger, celle d’Europe du nord, dont 80% des électeurs vivent au Royaume-Uni.

Elle a rassemblé 54,76% des suffrages (9679 voix) contre 45,24% (7997) pour la candidate de l’UMP Emmanuelle Savarit. Une députée mal élue puisque la participation est à peine de 20%, encore moins qu’à la présidentielle (30% environ). Cette forte abstention s’explique par plusieurs facteurs : les ratés du vote par internet (je n’ai moi-même jamais reçu l’identifiant me permettant de voter alors que le consulat m’a confirmé que mes coordonnées étaient exactes et avaient été transmises dans les délais), le manque d’information des électeurs, leur aquoibonisme (à quoi peut bien servir un député des Français de l’étranger?), leur faible implication dans une campagne plus nationale, plus domestique, que la présidentielle, etc.

Axelle Lemaire, la députée des Français d'Europe du nord.

Axelle Lemaire, la députée des Français d’Europe du nord.

Depuis la présidentielle et la nette victoire de François Hollande dans les 10 pays de la circonscription d’Europe du nord (53,1% des voix au second tour), l’élection d’Axelle Lemaire ne faisait guère de doutes. Plus surprenant, 8 des 11 circonscriptions de l’étranger créées en 2008 par le gouvernement Fillon sont revenues à la gauche. Quand l’UMP a découpé le monde pour offrir des sièges de députés aux Français expatriés, ce scénario semblait impossible. Même après la présidentielle, un tel fiasco de la droite était impensable. Nicolas Sarkozy était arrivé en tête dans 7 circonscriptions au second tour. La défaite la plus cinglante est assurément celle de l’UMP Frédéric Lefebvre battu par la socialiste Corinne Narassiguin en Amérique du nord, où l’ancien ministre a réussi l’exploit de perdre 9 points par rapport à Nicolas Sarkozy le 6 mai.

La victoire d’Axelle Lemaire et de ses collègues socialistes montre une fois de plus que la population des quelque 2 millions de Français expatriés a changé ces dernières années. La France hors de France ressemble de plus en plus à la France. Elle vote en tout cas de la même manière, y compris au Royaume-Uni où les banquiers de South Kensington ont longtemps cru être les seuls vrais représentants bleu-blanc-rouge outre-Manche. D’ailleurs, ces banquiers, ces Français de la finance, votent-ils tous à droite ? Plus maintenant sans doute.

La Londonienne Axelle Lemaire (son portrait sur son site internet) va donc porter à l’Assemblée la voix des expatriés du Royaume-Uni, mais aussi d’Irlande, d’Islande, du Danemark, de Norvège, de Suède, de Finlande, d’Estonie, de Lettonie, de Lituanie. Drôle de mission. C’est bien sûr une première, une curiosité aux yeux des médias britanniques à qui Axelle Lemaire accorde de plus en plus d’interviews. Elle était même ce matin l’invitée du Today programme, la prestigieuse matinale de BBC Radio 4 (à écouter ici à partir de 38′15″). Pas facile de se faire une place : on lui a à peine laissé la parole!

Le phénomène Elizabeth II

Lundi 4 juin 2012

Quel chef d’Etat au monde peut rassembler, à sa gloire et sans contraintes, plus d’un million de personnes sous la pluie ? La fièvre qui s’est emparée de Londres hier, jour de parade navale sur la Tamise, et aujourd’hui, lors d’un concert spectaculaire devant le Palais de Buckingham, sera en bonne place dans les manuels d’histoire britanniques.

Eh oui, sur les berges, on ne voyait presque rien de la parade navale! © F Mathevon / RF

Eh oui, sur les berges, on ne voyait presque rien de la parade navale! © F Mathevon / RF

Il suffit de se promener ces jours-ci dans les rues de Londres pour mesure la ferveur populaire autour de la Reine. Même Londres la Républicaine s’est habillée aux couleurs de l’Union Jack. On ne compte plus les maisons, les commerces, les quartiers enguirlandés pour l’occasion.

Rewind button. Dans les années 90, la famille royale fait sourire. On se moque gentiment, cruellement parfois, des déboires sentimentaux des enfants d’Elizabeth, les trois divorces de 1992. En 97, annus horribilis, la mort de Diana marque une rupture, la première incompréhension entre la Reine et son peuple quand la souveraine reste plusieurs jours terrée à Balmoral refusant de s’associer au deuil des Britanniques pour une femme qui n’a plus, estime-t-elle, de liens avec la royauté.

Peu à peu, dans les années 2000, la Reine regagne le respect de ses sujets. Sans éclat mais grâce à une constance, une fidélité sans faille à l’institution monarchique qui rassurent. Cela dit, l’indifférence est encore, sans doute, le sentiment le plus répandu dans la population britannique.

Aujourd’hui, le Jubilé de Diamant surpasse le Jubilé d’Or de 2002 et Elizabeth II devient un objet d’admiration, de fascination, d’affection. “Everybody loves Her!”, “She’s a fantastic figurehead for our country!”, ou tout simplement “Thank you!”, voilà ce qu’on entend actuellement dans les rues de Londres. Les yeux des spectateurs pétillaient hier au passage de la barge royale. “I’ve seen Her!”. On ne distinguait pourtant qu’une lointaine silhouette blanche sur le vaisseau rouge et or Spirit of Chartwell. C’est ainsi, les Britanniques aiment leur Reine.

Deuxième enseignement : la famille royale sait y faire. Elle s’est offert les services d’excellents communicants qui se sont employés à redorer son image. Deux exemples récents : le prince Charles qui joue au présentateur météo sur BBC Scotland (la vidéo ici) ; le même prince Charles qui, accompagné de son épouse Camilla, ouvre le Big Lunch de Picadilly en prélude à la parade navale, ce qui aurait été impensable il y a quelques années. Le message est limpide : la famille royale se mêle au peuple, elle sait rire, faire la fête. Le cortège de 1000 bateaux sur la Tamise et le concert aux portes de Buckingham Palace peuvent aussi être perçues comme de savantes opérations marketing, de formidables pages de publicité pour la monarchie britannique.

Troisième leçon : le Royaume-Uni vit les cérémonies royales comme des fêtes nationales. Dans un pays qui n’a pas de 14 juillet (et pour cause!), célébrer la royauté constitue un moment rare de communion, de partage. Les Britanniques participent au Jubilé de Diamant dans une ambiance intensément patriotique. Il suffit pour s’en convaincre de recenser le nombre de drapeaux de l’Union Jack qui ont envahi la ville, sous toutes les formes : fanions, chapeaux, lunettes, perruques, etc. Qui oserait de tels accoutrements en France où le patriotisme est généralement considérée comme une vieillerie ?

Sur l'avenue du Mall, avant le concert du Jubilé à Buckingham Palace, on vérifie le célèbre adage populaire : le patriotisme ne tue pas! © F Mathevon / RF

Sur l’avenue du Mall, avant le concert du Jubilé à Buckingham Palace, on vérifie le célèbre adage populaire : le patriotisme ne tue pas! © F Mathevon / RF

 © F Mathevon / RF

© F Mathevon / RF

Les Britanniques affichent une profonde fierté d’appartenir à leur nation, à son Histoire millénaire. Une fierté peut-être ressentie en France mais rarement exprimée, et surtout pas avec autant d’ostentation. Le Royaume-Uni est pourtant un pays divisé, entre communautés (les limites du modèle multiculturel), entre classes sociales, entre régions (l’Ecosse doit organiser prochainement un référendum sur son indépendance).

On peut se moquer éperdument de la famille royale, juger l’institution monarchique ridicule et anachronique, mais la Reine, qui n’exerce officiellement aucun pouvoir, est la seule à unir ainsi son peuple. Ce Jubilé de Diamant en est l’illustration. Le prince Charles s’est tourné vers sa mère ce soir en conclusion du grand concert de Buckingham : “Merci de nous rendre fiers d’être Britanniques!”