Le blog de Franck Mathevon

Franck Mathevon, envoyé spécial permanent à Londres pour Radio France

Article(s) pour avril 2012

The Economist “se paie” François Hollande

Jeudi 26 avril 2012

“The rather dangerous Monsieur Hollande” : c’est la une de The Economist daté du 28 avril.

The Economist dans les kiosques ce samedi © DR

The Economist dans les kiosques ce samedi © DR

Inutile de traduire, le magazine libéral britannique vote Nicolas Sarkozy à la présidentielle française. On notera toutefois une légère nuance : rather dangerous, plutôt dangereux, une référence au “I’m not dangerous” prononcé par François Hollande lors de sa visite fin février à Londres. Le jugement n’est donc pas radical. Quoique…

The Economist estime que l’élection du candidat socialiste “serait une mauvaise chose pour son pays et pour l’Europe”. Il n’accorde qu’un bon point à François Hollande : sa volonté de renégocier l’exigeant Traité fiscal européen souhaité par l’Allemagne. Mais pour de mauvaises raisons, selon le journal : “c’est surtout une résistance au changement et une volonté de préserver à tout prix le modèle social français”.

Voilà pour les amabilités. Le reste de l’éditorial est totalement à charge. “Le programme de M. Hollande est une bien pauvre réponse” à tous les problèmes de la France : “une dette publique élevée, en hausse constante”, un déficit commercial permanent “depuis 35 ans”, “un chômage persistant”, “des banques sous-capitalisées”, un Etat trop fort à “56% du PIB” qui va encore “grossir” avec le recrutement de 60.000 enseignants.

N’en jetez plus. Pourtant, le magazine n’encense pas Nicolas Sarkozy à qui il reproche une politique “protectionniste”, “anti-immigration”, et un “ton anti-européen” pendant la campagne. Mais le président-candidat est un moindre mal, il faut surtout “rester à l’abri de M. Hollande”.

The Economist semble se faire une spécialité du French-bashing. Il a récemment vitupéré la campagne présidentielle française : “France in denial”, la France dans le déni (édition du 31 mars). Les différents candidats à l’Elysée étaient accusés par le journal de passer sous silence les vrais problèmes du moment, la crise de la dette et les soucis de la zone euro, auxquels Nicolas Sarkozy et François Hollande n’apportent aucune solution.

The Economist, semaine du 31 mars. © DR

The Economist, semaine du 31 mars. © DR

Bien sûr, The Economist n’a aucune influence sur la campagne électorale française. Mais bien qu’il s’agisse d’un magazine idéologiquement marquée (libéral, pro-européen, partisan d’un Etat faible), son excellente réputation, son histoire, lui donnent un certain poids dans le débat politique en Europe. C’est le journal des élites, et François Hollande aurait préféré un jugement plus clément.

Dans l’ensemble, le candidat socialiste n’est guère soutenu par la presse britannique. Les journaux conservateurs sérieux, le Times et le Daily Telegraph, votent Nicolas Sarkozy. Quand ils se penchent sur l’élection française, ce qui est rare, le Sun et le Daily Mail, les puissants tabloïdes de droite, se font un plaisir d’éreinter François Hollande.

Seul le Guardian (centre-gauche) est sans surprise du côté du PS.

Et le candidat socialiste peut aussi compter à Londres sur le discret soutien, plus inattendu, du Financial Times. Le quotidien économique européen de référence a écrit plusieurs papiers à charge sur Nicolas Sarkozy et “ses promesses non tenues”. Il approuve par ailleurs le pacte de croissance voulu par François Hollande en Europe, à l’heure où les politiques de rigueur sont de plus en plus contestées sur le continent. Le Financial Times a beau ne pas être aussi à droite qu’on pourrait le croire, difficile de ne pas s’étonner que le quotidien de la City observe d’un oeil aussi bienveillant l’adversaire du monde de la finance.

Les Français de Londres sont-ils vraiment de droite ?

Jeudi 26 avril 2012

Londres est souvent présentée comme la sixième, voire la cinquième ville française. D’après les estimations, la communauté française ici compterait environ 350.000 personnes, l’équivalent de Nice si l’on en croit Wikipedia (341.000 habitants).

Pour qui votent ces expatriés ? Précisons d’abord que le nombre d’inscrits sur la liste électorale consulaire est nettement moins élevé : 71765 Français au Royaume-Uni, dont 54371 (76%) répartis dans les vingt bureaux de vote de la capitale britannique. Pour voter à l’étranger, un expatrié doit s’inscrire au consulat, une démarche facultative dont se dispensent beaucoup de Français, surtout dans une ville comme Londres, proche de la métropole, où les séjours sont souvent courts, quelques années voire quelques mois.

L’inscription sur les listes est-elle un biais ? Sans doute, mais on peut supposer que l’échantillon est suffisamment représentatif et que l’analyse du vote des 54371 inscrits de la capitale britannique donne une idée assez fiable des opinions politiques des 350.000 Français de Londres.

RF/Mathevon. Longue file d'attente dimanche dernier au nouveau centre de vote londonien de Kentish Town, dans le nord de la ville.

RF/Mathevon. Longue file d’attente dimanche dernier au nouveau centre de vote londonien de Kentish Town, dans le nord de la ville.

Même si personne ne dispose d’enquête fouillée sur le sujet, tout le monde s’accorde à dire que la communauté française de Londres a beaucoup changé ces dernières années. Certes, un quartier comme celui de South Kensington, dans le sud-ouest de la ville, grouille toujours de banquiers faisant fortune à la City, dont les enfants usent les bancs du lycée Charles-De-Gaulle. Mais cette population d’électeurs de droite a laissé place à une communauté beaucoup plus hétérogène, composée de jeunes venus chercher un emploi ou apprendre l’anglais, d’artistes attirés par le dynamisme londonien, de Français “de couleur” qui fuient un marché du travail discriminatoire, etc.

Les résultats du premier tour de la présidentielle confirment cette tendance. Nicolas Sarkozy termine en tête, mais son avance au Royaume-Uni a fondu et la gauche est beaucoup plus haute qu’il y a cinq ans

En 2007 : Sarkozy 39%, Royal 30%, Bayrou 21%, tous les autres candidats à 2% et moins. 30% de participation.

En 2012 : Sarkozy 36%, Hollande 33%, Bayrou 13%, Mélenchon 7%, Joly 5%, Le Pen 3%, tous les autres candidats à 1% et moins. 30% de participation mais hausse de 34% du nombre d’inscrits sur les listes.

Il y a cinq ans, la droite et le centre rassemblaient 62% des voix outre-Manche contre 53,5% aujourd’hui. Bien sûr, on note aussi un recul au niveau national mais il est moindre.

A Londres même, d’après des calculs maison, Sarkozy est à 39%, Hollande à 32%, Bayrou à 13%, Mélenchon 6%, Joly 4%, Le Pen 3%. Impossible de comparer avec 2007 car étonnamment, ni l’ambassade ni le ministère de l’Intérieur n’est en mesure de fournir les résultats de la dernière présidentielle pour la capitale britannique.

Première remarque : les Français de Londres sont plus à droite que leurs compatriotes ailleurs au Royaume-Uni.

Seconde remarque : le vote diffère sensiblement selon les quartiers. Contrairement à 2007, il y a cette année deux centres de vote à Londres (en réalité trois, mais on peut ignorer le troisième, au consulat, qui ne compte qu’un bureau et une centaine de suffrages exprimés) : le lycée français à South Kensington (13 bureaux), seul centre existant jusqu’ici, et le nouveau lycée bilingue de Kentish Town, dans le nord de la ville (6 bureaux). Les résultats n’ont rien à voir entre ces deux centres de vote :

South Ken (11212 suffrages exprimés) : Sarkozy 44%, Hollande 29%, Bayrou 13%, Mélenchon 5%, Joly4%, Le Pen 3%.

Kentish Town (5260 suffrages exprimés) : Hollande 39%, Sarkozy 29%, Bayrou 13%, Mélenchon 8%, Joly 6%, Le Pen 2%.

Les électeurs de Kentish Town, nettement plus à gauche, habitent au nord de Londres, dans des quartiers plus populaires que le luxueux West End. Beaucoup de nouveaux immigrés français choisissent de vivre ici. Quand on vient voter à Kentish Town, la mixité sociale et culturelle saute aux yeux. Loin du cliché du Français de la City, en costume ou polo Ralph Lauren, soutien indéfectible de la droite.

Cette année, les Français de l’étranger doivent élire onze députés. Il n’est pas exclu que le PS puisse s’emparer de la troisième circonscription (Europe du Nord), dont le Royaume-Uni est le plus gros pourvoyeur d’électeurs.