Allô, ici Shakespeare…
Coup de fil ce matin vers 9h15 :
- Hi, are you Franck ?
- Speaking…
- Nicolas Shakespeare on the phone.
Jeudi dernier, l’écrivain-journaliste anglais, lointain descendant de William, avait décliné une interview pour Radio France. François Hollande, croyant faire référence à l’auteur de Hamlet, l’avait semble-t-il cité par erreur dans son discours du Bourget il y a huit jours (toute “l’affaire” ici). Une histoire totalement anecdotique mais amusante. Nous avions échangé quelques emails vendredi.
Ce matin, Nicholas semble quelque peu… disons… embarrassé. Il a passé une partie du week-end au pub à relire La vision d’Elena Silves, l’ouvrage d’où la phrase reprise par Hollande est tirée. Du moins le croyait-il car il n’a pas trouvé la moindre trace de : “They failed because they did not begin with a dream” (ils ont échoué parce qu’ils n’ont pas commencé par un rêve)!!! Il a cherché dans la traduction française, dans un autre de ses romans, mais non. Rien à faire. Nicholas Shakespeare n’a manifestement jamais écrit cette phrase.
Il aimerait donc, “si possible”, accorder une interview à un média français pour présenter ses excuses à François Hollande. J’accepte de bonne grâce bien qu’il soit peu probable que les antennes de Radio France s’intéressent encore à la micro-polémique. Nicholas Shakespeare m’explique alors que cette citation lui est attribuée depuis plusieurs années sur Internet, relayée d’abord par un blogueur. “J’ai donc toujours pensé, dit-il, sans jamais le vérifier, que cette phrase était bien de moi. Quand le correspondant du Telegraph à Paris m’a appelé pour me demander confirmation, j’ai aussitôt acquiescé. J’étais même flatté! Aujourd’hui bien sûr, je suis mortifié et présente mes excuses à François Hollande”.
Nicholas Shakespeare ne peut s’empêcher de sourire en racontant cette histoire. Naturellement, moi aussi. Pourtant, vendredi, mea culpa, j’ai fait état de la fausse bourde de François Hollande sur les antennes de Radio France. Je n’avais pas pris le temps de lire La Vision d’Elena Silves, roman publié il y a vingt ans, aujourd’hui épuisé. Ce n’est pas une excuse. Que le candidat socialiste me pardonne également!
Jeudi soir au téléphone, le correspondant du Daily Telegraph à Paris, Henry Samuel, s’étonnait que Nicholas Shakespeare n’ait pas encore répondu à ma demande d’interview. “C’est bizarre, ça lui ferait de la pub. J’espère qu’il ne s’est pas trompé”, avait-il plaisanté. Eh bien si, Nicholas s’est trompé. En beauté ! Il confie dans une tribune payer ses enfants 20 pence par chapitre pour éplucher son œuvre dans l’espoir de trouver la citation. Il juge regrettable que les médias ne s’intéressent plus qu’aux petites phrases des hommes politiques sans s’attacher au sens du propos (pas faux). Et conclut dans un éclat de rire : “Décidément, les journalistes ne lisent pas assez”.











31 janvier 2012 à 17:25
Le plus préoccupant dans l’affaire, c’est le nombre de journalistes qui ont rapporté la citation de Shakespeare (en précisant qu’elle était de William, ce que n’avait pas fait François Hollande) sans vérifier, dans un premier temps, avant de l’attribuer à Nicholas Shakespeare dans un second temps, toujours sans aucune vérification…
La citation était pourtant suspecte dès le début : on voit mal qui parmi les personnages shakespeariens pourrait dire une telle phrase. La vérification était simple : les oeuvres complètes de Shakespeare sont disponibles sous forme de texte électronique où il est très facile de constater l’absence de cette citation, à l’aide d’une simple fonction de recherche.
Par ailleurs, quinze minutes sur Internet auraient suffi après le discours de Hollande pour constater que :
1) La citation ne se trouve que sur des pages Internet en français, et est attribuée généralement à William Shakespeare, sans précision de l’oeuvre d’où elle est tirée. Aucune ne trace en anglais. De quoi conclure qu’elle était apocryphe.
2) dès 2008, un internaute demandait sur ici, sur “yahoo answers” ( http://fr.answers.yahoo.com/question/index?qid=20081124140852AAmC4nE ) d’où venait précisément cette citation. On lui répondait qu’elle provenait de “La Vision d’Elena Silves” de Nicholas Shakespeare. Pourtant, je n’ai pas connaissance que le nom de Nicholas Shakespare ait été mentionné dans la presse française avant qu’il ne se manifeste dans le Telegraph.
3) Le livre en question est bien épuisé en librairie, mais est disponible chez Amazon, sous forme de livre électronique, lisible sur Mac, pc, téléphone iPhone ou Android, liseuse Kindle. Pour la modique somme de 6 euros et 1 centime, tout journaliste aurait pu constater que la phrase en question ne s’y trouve pas. À nouveau, la technologie permet une recherche de mot automatique.
Une erreur individuelle, je la comprends. Que toute une profession mette des jours à parvenir à un résultat qu’il était possible d’obtenir en quelques minutes sur Internet, c’est plus surprenant, voire inquiétant.