Le blog de Franck Mathevon

Franck Mathevon, envoyé spécial permanent à Londres pour Radio France

Petites histoires du “no” British à l’Europe

Cameron, France, Europe, politique

On a à peu près tout dit sur le refus de David Cameron de négocier un nouveau traité européen. Une décision qui a réjoui les eurosceptiques du Parti conservateur et ébranlé la coalition avec les libéraux-démocrates. Depuis cinq jours, le Royaume-Uni est devenu une cible facile sur le continent. Les députés européens s’en sont donné à coeur joie hier au Parlement de Strasbourg.

Il faudra du temps pour mesurer l’impact de ce veto britannique qualifié d’absurde par les travaillistes, de dangereux par les milieux d’affaires, d’héroïque par les eurosceptiques, et d’anecdotique par tous ceux qui estiment (et ils sont de plus en plus nombreux) que la vraie info du sommet, c’est la faiblesse de l’accord.

Inutile donc de rajouter un commentaire à la pluie de réactions des cinq derniers jours. Mais certaines choses sont passées un peu inaperçues (ceux que l’Europe ennuie peuvent aller directement à “la technique de la vessie pleine”) :

La malhonnêteté des Français. C’est la version britannique bien sûr mais Londres ne décolère pas que Nicolas Sarkozy et ses conseillers aient été aussi fourbes. Lors de sa conférence de presse vendredi au petit matin, Sarko a déploré les “conditions inacceptables” posées par David Cameron. En substance : le Royaume-Uni a voulu protéger ses banques et laisser le secteur financier faire n’importe quoi, nous ne pouvons pas tolérer ça. Le camp français a par ailleurs affirmé que les Britanniques avaient exigé un droit de veto sur tout ce qui touchait à la City.

C’est à la fois faux et injuste.

Faux car dans le protocole d’accord qu’ils ont rédigé, les Anglais ne demandent pas que leur secteur financier soit exclu de TOUTES les futures régulations européennes. Ils exigent l’unanimité dans certains cas seulement.

Injuste car quoi qu’on pense de Londres et de ses traders (dont beaucoup de Français), la Grande-Bretagne est plutôt en avance par rapport à ses partenaires européens en matière de régulation. Par exemple, le rapport Vickers sur les banques, même s’il ne sera mis en application qu’en 2019, préconise de séparer les activités de détail de celles d’investissement (la banque casino) pour protéger les comptes des particuliers.

Cela dit, les Britanniques ont manifestement fermé la porte à tout compromis dans les négociations.

Les Anglais obsédés par la France. Beaucoup d’articles, de commentaires, ont résumé le sommet de Bruxelles à un bras de fer entre Londres et Paris, à l’image de ce dessin samedi dernier à la une du Times : Cameron en Manneken-Pis urinant sur Sarkozy. Pour les eurosceptiques, le “no” british est donc d’abord une victoire sur la France. Sans doute une conséquence de la malhonnêteté des Français à Bruxelles, mais pas seulement. Vu de Londres, la France incarne l’Europe, bien plus que l’Allemagne. Cette séquence européenne a illustré un vieux complexe des Britanniques vis-à-vis des Français. De supériorité ou d’infériorité, selon l’humeur.

David Cameron a navigué à vue. Il semble assez clair que le Premier ministre britannique n’a pas vraiment maîtrisé la situation. Hier, quatre jours après le sommet de Bruxelles, il n’excluait déjà plus que les 26 pays de la “zone euro PLUS” utilisent les institutions européennes pour négocier leur futur traité, ce dont il ne voulait surtout pas entendre parler quelques jours plus tôt. Ed Miliband, le leader travailliste, a aussi rappelé qu’en octobre, Cameron avait déclaré qu’il ne fallait en aucun cas quitter la table des négociations en Europe.

Obsédé par la frange eurosceptique de son Parti, le Premier ministre ne pouvait concevoir un retour à Londres les mains vides. Il aurait donc à peine négocié. “Take it or leave it”. David Cameron est un animal politique. Très fort en communication. Il sent l’air du temps comme personne. “Savoir changer d’avis est une force, dit-il, pas une faiblesse”. Sur l’Europe en particulier, Cameron ne s’embarrasse pas de convictions. Rien à voir avec Thatcher. Et en matière diplomatique, la presse britannique le juge beaucoup moins madré que les autres dirigeants européens, Nicolas Sarkozy en tête.

La technique de la vessie pleine. D’après le Daily Mail, David Cameron a mis toutes les chances de son côté lors des négociations à Bruxelles. Il a renoncé à aller aux toilettes pendant les 9 heures du sommet pour maintenir un niveau de tension élevé ! Le Premier ministre avait paraît-il déjà éprouvé la technique en 2005 lors d’un discours au Congrès des conservateurs. Le discours qui avait fait de lui leader du parti. Une sorte de dopage naturel.

Et l’Ecosse dans tout ça? Dommage collatéral du sommet de Bruxelles : l’Ecosse s’énerve. Son Premier ministre Alex Salmond, président du parti nationaliste écossais (SNP), reproche à David Cameron son non à l’Europe, une “bourde irresponsable”. Pas étonnant : le SNP ne s’est jamais aussi bien porté, il est majoritaire au Parlement régional, très populaire, et l’Ecosse doit organiser d’ici à 2015 un référendum sur son indépendance. Alex Salmond verrait bien les Scots rejoindre l’UE, voire la zone euro ! Ce matin encore sur BBC Radio 4, Salmond n’a pas écarté cette éventualité.

“The English spring”. Les eurosceptiques osent tout. Lundi, dans le Daily Telegraph, Boris Johnson, l’influent maire conservateur de Londres, a qualifié la future Europe à 26 de “Supra National And Fiscal Union”. En anglais, snafu c’est une terrible pagaille, un acronyme pour Situation Normal : All Fucked Up !  L’aile droite du parti conservateur n’a peur de rien. Après le non de David Cameron à Bruxelles, elle espère à terme une sortie de l’Union européenne. C’est l’objectif des mois à venir. Une mission que les eurosceptiques ont baptisée “the English spring”, en référence bien sûr au printemps arabe.

(PS : Bientôt les fêtes, rendez-vous en 2012 !)

4 commentaires pour “Petites histoires du “no” British à l’Europe”

  1. Logic dit :

    J’admire les Anglais d’avoir toujours su prendre de l’Europe ce qui leur était favorable, souvent aux dépens des Européens. Ce sont d’ailleurs des gens comme eux qui favorisent la méfiance des peuples vis-à-vis de l’Europe.
    Mais en ce qui concerne l’Ecosse, je ne parviens pas à comprendre leur désir de monter sur un bateau en train de couler !

  2. Frankly dit :

    Bye Bye, England:

    http://tinyurl.com/bpjahl9

  3. chb dit :

    Voilà encore un article sur les grandes affaires de ce monde qui rabaisse la polémique au niveau du pipeule.
    Surfant sur notre légendaire xénophobie, vous affûtez votre caustique verve sur le ridicule des british, mais cela ne fait pas pour autant du journalisme éclairant. Quels sont les véritables critères, les rapports de force, les perspectives au travers de “la crise” ?
    C’est là qu’on a besoin de vous.
    En ce qui concerne les arcanes et magouilles de l’Europe, elles ont leur pendant dans les hypocrites soupirs des élus et décideurs : “c’est l’Europe qui nous a forcés”, dès qu’ils souhaitent se dédouaner.
    La marge de manoeuvre existait-elle pour un Papandreou, viré pour avoir envisagé une procédure démocratique ? Existe-t-elle pour un prochain président français ? C’est là que vos analyses seraient utiles.
    Ceci dit, le pipi de monsieur Cameron est sûrement aussi important pour nos vies que le battement de n’importe quel papillon.

  4. Jacky dit :

    Quoi qu’on en dise, je trouve les Anglais champions en terme de pop music. En ce qui conerne le fait d’être Européens ? Je me demande ce qu’ils font dans l’UE. Ils seraient plus à leur place dans les USA. Non ?

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