Le blog de Franck Mathevon

Franck Mathevon, envoyé spécial permanent à Londres pour Radio France

La magie des Highlands

Ecosse

A un peu plus d’un mois du référendum sur l’indépendance de l’Ecosse, voici un florilège des merveilles que réservent les Highlands, la partie septentrionale de la province. Les nationalistes sont toujours distancés dans les sondages, à 10 bons points des unionistes, mais les esthètes s’en fichent. Quelle que soit l’issue du scrutin, l’Ecosse est d’abord une région magnifique qui mérite bien un post “carte postale”.

Calgary Bay, plage tropicale (!) sur l'île de Mull ©F Mathevon / RF

Calgary Bay, plage tropicale (!) sur l’île de Mull ©F Mathevon / RF

L'île de Skye, côte nord-est. © F Mathevon / RF

L’île de Skye, côte nord-est. © F Mathevon / RF

Un mouton prend gentiment la pose. © F Mathevon / RF

Un mouton prend gentiment la pose. © F Mathevon / RF

Neist point, extrémité ouest de l'île de Skye. © F Mathevon / RF

Neist point, extrémité ouest de l’île de Skye. © F Mathevon / RF

Neist Point, encore. © F Mathevon / RF

Neist Point, encore. © F Mathevon / RF

Urquhart Castle... et le Loch Ness. (y a une forme bizarre à gauche non?) © F Mathevon / RF

Urquhart Castle… et le Loch Ness. (y a une forme bizarre à gauche non?) © F Mathevon / RF

Une ferme à Plockton, deux lamas. © F Mathevon / RF

Une ferme à Plockton, deux lamas. © F Mathevon / RF

Coucher de soleil à Oban. © F Mathevon / RF

Coucher de soleil à Oban. © F Mathevon / RF

Portree, île de Skye. © F Mathevon / RF

Portree, île de Skye. © F Mathevon / RF

Calgary Bay, encore, île de Mull. © F Mathevon / RF

Calgary Bay, encore, île de Mull. © F Mathevon / RF

Eilean Donan Castle. © F Mathevon / RF

Eilean Donan Castle. © F Mathevon / RF

Non, le Royaume-Uni ne va pas si bien

économie

En apparence, le Royaume se porte à merveille. Les indicateurs économiques sont presque tous au vert. La croissance dépasse 3% sur un an. Le chômage est tombé sous la barre des 7% de la population active. L’inflation est jugulée. Le déficit public est passé de 11% du PIB en 2008-2009, pendant la crise financière, à 6,5% cette année.

Manifestation de fonctionnaires grévistes jeudi 10 juillet à Londres, devant le siège de la BBC. © F Mathevon / RF

Manifestation de fonctionnaires grévistes jeudi 10 juillet à Londres, devant le siège de la BBC. © F Mathevon / RF

Mais beaucoup de Britanniques ne ressentent pas les effets de la reprise. Les emplois à temps partiel se sont multipliés ces derniers temps. Les entreprises ont fait signer à leurs salariés plus d’un million 400.000 contrats “zéro heure”, ces contrats précaires sans aucune garantie d’un minimum horaire. Dans le secteur public, des centaines de milliers de postes ont été supprimés. Les salaires des fonctionnaires ont été gelés de 2010 à 2012, puis les augmentations ont été plafonnées à 1% par an. L’inflation a dépassé 15% sur cette période, entraînant une forte baisse du pouvoir d’achat. Et l’Etat sera au régime sec jusqu’en 2018, a annoncé le ministre des Finances George Osborne. Pour protester contre cette cure d’austérité, un million de salariés de la fonction publique, enseignants, agents municipaux, pompiers… étaient en grève jeudi 10 juillet. Ils subissent de plein fouet la crise du coût de la vie (cost of living crisis) dont parle sans cesse l’opposition travailliste.

La reprise n’est donc pas perçue par tous et elle n’est pas aussi spectaculaire que le prétend le gouvernement. Certes, la croissance est de retour mais en 2008, la récession fut vertigineuse dans un pays très dépendant de son secteur financier. Ainsi l’économie britannique n’a-t-elle pas encore retrouvé son niveau d’avant-crise. De ce point de vue, même la France, pourtant cancre de l’Europe, fait mieux. Par ailleurs, la dette publique continue à augmenter, au moins jusqu’en 2016. Et il faut ajouter à cela trois inquiétudes pointées récemment par le Financial Times : la faible productivité, le lourd déficit commercial, et le gonflement de la bulle immobilière (26% de hausse des prix sur un an à Londres!).

Alors bien sûr, il ne faudrait pas peindre un tableau trop sombre de la situation britannique. L’économie du pays s’est clairement redressée, dans des proportions inattendues, et la coalition au pouvoir n’y est sans doute pas étrangère. Mais il faut prendre avec des pincettes les éloges de la presse anglaise de droite qui tresse opportunément des lauriers à David Cameron à moins d’un an des élections générales.

La colère du secteur public n’infléchira pas la politique du gouvernement. Elle sera sans doute vite oubliée dans un pays où les lendemains des mouvements sociaux chantent rarement. Elle traduit pourtant un vrai malaise, et la crainte d’une rechute.

Ukip-FN, beaucoup de points communs, tant de différences

Europe, politique

Il est tentant de comparer le succès du FN au triomphe du UKIP (youkip). Les deux partis sont arrivés en tête des européennes en France et au Royaume-Uni. Une première pour ces deux formations dans un scrutin national. 23,85% pour Marine Le Pen, 27,5% pour Nigel Farage.

UKIP et FN ont effectivement plusieurs points communs. Ils ont trois obsessions : l’Union européenne, dont il faut sortir ; l’immigration, qu’il faut stopper ; et le système, l’establishment, qu’il faut combattre. Leurs campagnes reposent sur ces piliers.

Ce sont deux votes protestataires, même si les deux partis s’en défendent. On trouve beaucoup de similitudes entre leurs électorats : personnes âgées, classes populaires, populations peu éduquées, peu qualifiées, habitants des zones rurales… Mais le UKIP séduit aussi une droite traditionnelle, les white English de la middle class nostalgiques de la vieille Angleterre et de ses traditions, ce qu’on retrouve moins au Front national.

Les plateformes politiques des deux formations sont sensiblement différentes. Le UK Independence party est plus libéral, moins protectionniste que le FN. C’est même un mouvement libertaire, une sorte de Tea Party à l’anglaise. Exemple anecdotique : Nigel Farage, amateur de Rothmans, veut rétablir l’autorisation de fumer dans les lieux publics.

Surtout, les deux partis n’ont pas la même histoire. Le UKIP est un parti jeune né en 93 en réaction au Traité de Maastricht. Le FN a un lourd passé, entaché de nombreux dérapages racistes ou antisémites au plus haut niveau de responsabilité. Le UKIP a aussi fait l’objet de polémiques, il n’échappe pas aux accusations d’extrémisme, mais Farage se veut plus tolérant, plus respectable. Il a d’ailleurs repoussé les avances de Marine Le Pen à Strasbourg. Pas question de faire partie du même groupe au Parlement européen.

Enfin, le Parti pour l’Indépendance du Royaume-Uni n’a pas les mêmes ambitions que le Front National. Il ne veut pas accéder au pouvoir et ne fait même pas semblant d’y croire. Il serait “absurde” (“ridiculous”), dit Nigel Farage, de viser la victoire aux élections générales l’an prochain. Il sait que son parti n’y est pas préparé, qu’il ne pourra pas profiter du vote protestataire comme aux européennes, que son appareil politique est encore faible, mal implanté localement, et que le scrutin majoritaire à un tour le dessert. Et surtout, il n’en a pas envie. Il dirige un puissant groupe de pression eurosceptique, pas un parti de gouvernement.

Marine Le Pen se rêve en présidente. Nigel Farage est un agitateur, un trublion. Il s’en contente.

3 ans, 4 votes

politique

A l’approche des élections européennes, retour au blog après une longue absence.

Le Royaume-Uni entre dans une période de grande incertitude politique avec quatre votes cruciaux d’ici à 2017 :

Elections européennes (et locales) - 22 mai 2014 : “Crucial”, on exagère un peu. Ce scrutin est naturellement secondaire, toujours marqué par une forte abstention. Mais il va conditionner le climat politique des prochains mois et donner une idée du rapport de forces. Le Royaume-Uni doit élire 73 députés européens, un de moins que la France. Il faudra suivre en particulier le score des eurosceptiques du Ukip (youkip) dont on a parlé sur France Info ici et . Plusieurs sondages donnent le parti de Nigel Farage vainqueur avec plus de 30% des voix, devant les travaillistes et les conservateurs. Ce serait une progression spectaculaire pour ce mouvement populiste longtemps considéré comme marginal. Le Ukip a déjà obtenu de bons résultats aux européennes, plus de 16% en 2004 et en 2009, mais s’est effondré ensuite aux élections générales. Cette fois il espère perturber le jeu politique durablement et entrer au Parlement l’an prochain. Farage a toutefois besoin d’une victoire. Il l’a annoncée. Tout autre résultat l’affaiblirait.

Pronostic : courte victoire du Ukip, les travaillistes et les conservateurs dans un mouchoir.

Référendum sur l’indépendance de l’Ecosse - 18 septembre 2014 : Un vote fondamental qui peut changer le visage du Royaume-Uni. Les indépendantistes n’avaient semble-t-il aucune chance de l’emporter mais ils ont rattrapé une bonne partie de leur retard dans les sondages. Il n’est plus absurde d’imaginer l’Ecosse quitter le pays (les enjeux ici et ). La classe politique ne survivrait pas au divorce. On voit mal David Cameron, l’homme qui a autorisé le référendum, rester Premier ministre après un tel camouflet.

Pronostic : les indépendantistes s’inclinent avec les honneurs, 47%-53% ; l’Ecosse demande et obtient une autonomie renforcée.

Elections générales - 7 mai 2015 : Si les unionistes l’emportent en Ecosse, la vie politique suivra son cours jusqu’aux élections générales. Le scrutin le plus indécis au Royaume-Uni depuis 70 ans, selon le Guardian. Plusieurs scénarios possibles : un gouvernement travailliste ou conservateur, une coalition Tories/Lib-dem ou Labour/Lib-dem, voire Tories/Ukip… Les derniers sondages sont favorables aux conservateurs, pour la première fois en tête depuis deux ans. Le redressement de l’économie joue en leur faveur mais de nombreux Britanniques ne perçoivent pas la reprise et sont sensibles aux arguments du Labour sur “la crise du coût de la vie”.

Pronostic : Ed Miliband ne convainc pas les Britanniques ; David Cameron refait alliance avec les Lib-dems et reste à Downing Street.

Le référendum sur l’appartenance à l’UE - fin 2017 (?) :  Cette consultation n’aura peut-être jamais lieu mais elle est inscrite dans le débat politique. A Londres comme à Bruxelles, chacun a désormais à l’esprit une possible sortie du Royaume-Uni de l’UE. David Cameron a promis ce référendum en cas de réélection. Il a même annoncé que s’il ne pouvait pas tenir son engagement, il renoncerait au poste de Premier ministre. Cela l’oblige soit à remporter une victoire franche en 2015, soit à convaincre les libéraux-démocrates qu’un vote sur l’UE est nécessaire. Si le travailliste Ed Miliband s’installe à Downing Street, il n’y aura sans doute pas de référendum.

Pronostic : David Cameron a obtenu en 2015 un nouveau mandat de Premier ministre, le référendum sur l’Europe a donc bien lieu fin 2017 ; les Britanniques votent pour le maintien dans l’UE à une courte majorité.

(Naturellement, l’auteur se donne le droit de corriger les pronostics ci-dessus dans les semaines/mois à venir pour préserver un semblant de crédibilité) ;-)

12 Years A Slave, le film dont tout le monde parle

culture

À Telluride, à Toronto, à Londres, 12 Years A Slave est acclamé partout où il passe. Le film est qualifié de “chef d’œuvre” par la presse du monde entier, du New York Times au Guardian, du Wahington Post au Daily Telegraph. Une unanimité critique (cf le site Rottentomatoes) quasi suspecte.

12 Years A Slave (qui sortira en janvier en France) raconte l’histoire vraie, au XIXème siècle, de Salomon Northup, Afro-Américain de l’Etat de New York, père de famille éduqué, violoniste talentueux, homme libre. En 1841, alors qu’il participe à la tournée d’un cirque, il est enlevé à Washington puis vendu comme esclave dans une plantation du Sud où il va passer 12 années, loin de ses proches, privé de son identité et de son honneur.

Présenté fin octobre au London Film Festival, 12 Years A Slave est une œuvre bouleversante, intense, violente. Le film est signé Steve McQueen, réalisateur britannique auteur des remarquables Hunger et Shame. D’autres cinéastes auraient proposé un récit didactique sur l’esclavagisme mais McQueen choisit de raconter l’aventure tragique d’un homme seul. Sa caméra ne quitte presque jamais le personnage principal incarné par Chiwetel Ejiofor qui tient le rôle de sa vie.

Tourné dans les magnifiques paysages de Louisiane, le film n’échappe pas tout à fait au conformisme. C’est la nature même de cette histoire qui met aux prises un innocent victime d’une injustice et un esclavagiste pervers campé par Michael Fassbender, acteur fétiche du cinéaste. Mais l’intelligence de McQueen, la subtilité d’Ejiofor et plusieurs personnages secondaires apportent à cette œuvre les nuances et la complexité que le sujet commande : Alfre Woodard dans le rôle d’une femme noire émancipée partageant la vie de son patron blanc, Benedict Cumberbatch esclavagiste au visage humain, Brad Pitt (également producteur du film) charpentier sudiste abolitionniste.

McQueen joue avec le temps. Il s’attarde sur les visages, fait durer certaines scènes, parfois jusqu’à l’écœurement, pour en souligner la dureté. Northup, qui a osé défier un négrier, est pendu à une corde une journée entière, faible et assoiffé, la pointe de ses pieds traînant dans la boue. Une torture infligée dans l’indifférence de ses pairs captifs.

Le fouet claque et lacère le dos d’une esclave devenue l’objet sexuel du personnage joué par Fassbender. La scène est longue, insupportable. Le film est une expérience sensorielle dont on ne sort pas indemne. On pense à Hunger qui ne cachait rien de la lente agonie du gréviste de la faim nord-irlandais Bobby Sands.

12 Years A Slave conjugue l’audace, la radicalité d’un réalisateur génial et l’exemplarité d’une histoire extraordinaire. Prenons aujourd’hui les paris : succès international, critique et public, Oscar du meilleur film et du meilleur acteur.

Ed Miliband vs Daily Mail, le match de la semaine

médias, politique

Cette semaine, un important responsable politique britannique a déclaré la guerre à l’un des plus puissants journaux du pays.

Le Daily Mail est le 2ème quotidien le plus lu au Royaume-Uni, après le Sun. Près de 2 millions d’exemplaires chaque jour. C’est un tabloïd de droite qui accorde une large place à l’actualité politique. Sa ligne éditoriale est clairement conservatrice, tendance traditionnelle : anti-Europe, anti-immigration, anti-aides sociales, anti-mariage gay, anti-impôts.

Le Mail n’hésite pas à grossir le trait, à fouiller dans les poubelles. Samedi dernier, il a consacré un long papier au père d’Ed Miliband, leader de l’opposition travailliste. Titre de l’article : “L’homme qui haïssait la Grande-Bretagne”. Ralph Miliband, Juif né en Belgique, a trouvé refuge en Angleterre en mai 1940. Il fut après la guerre un ardent militant d’extrême-gauche, un penseur marxiste réputé. Tout ce que déteste le Daily Mail.

 © DR

© DR

Le tabloïd multiplie les raccourcis pour viser le fils à travers le père défunt. Dans la première version publiée en ligne, une photo de la tombe de Ralph Miliband illustre l’article avec la mention “Grave socialist” (grave signifie à la fois tombe et grave, sérieux).

Ed Miliband s’indigne. Il appelle le journal et passe un savon au rédacteur en chef adjoint Jon Steafel. Ce dernier admet que la photo de la sépulture n’est pas du meilleur goût, il accepte de la retirer, mais refuse de présenter ses excuses. Ses arguments : Miliband fait souvent référence à son père, il est normal que la presse s’y intéresse.

Le leader travailliste obtient tout de même un droit de réponse publié dans le journal de mardi : “Pourquoi mon père aimait la Grande-Bretagne”. Ed rappelle que Ralph a combattu dans la marine britannique pendant la guerre. Sur la même page, le Mail se défend dans un édito sanglant : “Un héritage diabolique, pourquoi nous ne présenterons pas d’excuses”.

L’affaire (the Mili-Mail wars) prend un tour politique. De nombreux élus, de gauche comme de droite, prennent le parti d’Ed Miliband. Cette fois le Daily Mail est allé trop loin. Même David Cameron soutient, timidement, le chef de l’opposition.

Mardi soir, dans l’émission Newsnight, un débat entre Alastair Campbell, l’ancien conseiller de Tony Blair, et Jon Steafel, tourne au vinaigre. Le premier accuse le second de suivre aveuglément la ligne imposée par son rédacteur en chef Paul Dacre, l’une des terreurs de Fleet Street , “un tyran et un lâche” (voir à partir de 4′40).

On croit en rester là. Ed Miliband annonce qu’il n’ira pas plus loin.

Jeudi, coup de théâtre. On apprend qu’un journaliste du Mail on Sunday, l’autre titre du groupe, s’est invité la veille aux obsèques d’un oncle d’Ed Miliband. Le chef de l’opposition écrit cette fois directement au propriétaire, Lord Jonathan Harmsworth, pour dénoncer “l’indécence” du plumitif et lui demander de réfléchir à “la culture” et aux pratiques de ses journaux.

Le Mail on Sunday présente ses excuses “sans réserve” et suspend deux journalistes. Le patron lui-même se fend d’une lettre à Miliband.

Toute cette affaire n’aurait sans doute jamais eu lieu sans le scandale News of the World. Les dérapages de l’empire Murdoch, les mois d’auditions devant la commission Leveson, le débat sur la création d’un nouveau régulateur des médias autorisent aujourd’hui les responsables politiques à défier la puissante presse britannique. Ils peuvent enfin s’en prendre publiquement au redoutable Daily Mail qu’ils n’osaient jusqu’ici fustiger qu’en coulisses.

Ne mettons pas en doute Ed Miliband, sans nul doute blessé par l’article sur son père et par la présence intrusive d’un journaliste aux obsèques de son oncle. Mais le leader travailliste sait que l’opinion est désormais de son côté, que son indignation sera politiquement payante. Il n’y a guère que le ministre de l’Education Michael Gove pour défendre encore le Mail.

Même si le tabloïd s’acharne sur Miliband dans les semaines et les mois à venir, il risque d’en faire un martyr. En défiant le Mail, le chef de l’opposition a marqué des points.

Les temps changent, la presse britannique n’est plus intouchable.

Punchdrunk, formidable expérience théâtrale

culture

“C’est le regardeur qui fait le tableau”. On pense à la phrase de Duchamp en découvrant Punchdrunk.

Encore méconnue en France, cette compagnie de théâtre britannique créée en 2000 est l’une des plus excitantes du moment, couverte d’éloges en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. Felix Barrett et sa troupe sont passés maîtres dans l’art du théâtre d’immersion, immersive theatre ou promenade theatre.

Un spectacle de Punchdrunk est une expérience unique, personnelle. Chacun vit sa propre aventure.

Pour son dernier show, The Drowned Man : A Hollywood Fable, la compagnie a investi un ancien entrepôt postal près de la gare de Paddington à Londres. Quelques jours avant la représentation, un email vous met en garde : vous serez parfois plongé dans le noir, dans des espaces confinés, prévoyez de bonnes chaussures, évitez si possible de porter des lunettes…

Le soir même, à l’entrée, une ouvreuse vous remet un petit billet sur lequel est brièvement résumée la pièce, librement inspirée de Woyzech de Büchner. L’histoire tragique de deux amants, en 1962, dans les studios de cinéma Temple, sorte de Hollywood britannique. Dernières consignes : pendant la représentation, vous devrez porter en permanence un masque et faire silence absolu.

Vous découvrez alors sur quatre étages des décors stupéfiants, un bar, une chambre à coucher, un terrain vague, des caravanes d’artistes, un cabinet médical, une chapelle, une forêt, un désert…  À vous de choisir votre itinéraire. Vous ouvrez une porte, dévalez un escalier, courez après un personnage, errez dans une pièce, suivez un groupe de spectateurs ou restez seul. Certaines scènes vous raccrochent à l’intrigue, d’autres vous égarent.

Vous devenez voyeur, tous les sens en éveil. Vous êtes surpris par des odeurs, des bruits, des ambiances. La danse, magnifiquement chorégraphiée par Maxine Doyle, se mêle au théâtre. Les dialogues sont rares, parfois inaudibles, couverts par une bande-son étourdissante. Punchdrunk joue avec les atmosphères, la lumière et la pénombre, le rêve et la réalité.

On peut être perturbé, déstabilisé, voire déçu par A Drowned Man, on peut passer à côté de la pièce, ne rien comprendre à l’intrigue, rater des scènes majeures, mais on ne peut rester indifférent à la beauté des décors, à l’inventivité de la mise en scène, à la sensualité des corps en mouvement.

Il faut venir à Londres et ne surtout pas manquer Punchdrunk.

(Billets ici jusqu’en décembre, quelques détails supplémentaires sur le site du National Theatre et sur le site de Punchdrunk)

NB : Felix Barrett a peut-être lu Antonin Artaud. « Le spectacle, ainsi composé, ainsi construit, s’étendra, par suppression de la scène, à la salle entière du théâtre et, parti du sol, il gagnera les murailles sur de légères passerelles, enveloppera matériellement le spectateur, le maintiendra dans un bain constant de lumière, d’images, de mouvements et de bruits. » (Le Théâtre et la Cruauté)

Diana le film, fuyez…

monarchie, culture

Londres a accueilli ce jeudi l’avant-première mondiale du film Diana consacré aux deux dernières années de la vie de Lady Di (sortie en France le 2 octobre).

Difficile d’être indulgent. Après 1h48 d’ennui, on se demande comment cet ambitieux projet a pu aboutir à un tel navet, éreinté par la critique britannique (exemples , et ).

Diana est incarnée par la talentueuse Naomi Watts, dirigée par l’Allemand Oliver Hirschbiegel, à qui l’on doit notamment La Chute, film discutable mais intéressant sur les derniers jours d’Adolf Hitler.

Projet séduisant donc… et résultat navrant. Un mélo mièvre, aux dialogues sirupeux dont le seul mérite est de ne pas idéaliser Diana. Le scénario s’inspire d’un livre d’enquête de Katie Snell sorti en 2001 qui raconte la love affair entre la princesse et le chirurgien d’origine pakistanaise Hasnat Kahn. De 95 à 97, Lady Di a vécu une aventure passionnelle avec cet homme qu’elle souhaitait épouser. L’histoire d’un mariage impossible entre un discret médecin musulman et la femme la plus célèbre du monde.

Naomi Watts, habitée dit-on par son personnage, minaude atrocement.  Elle campe une Diana esseulée, romantique et naïve qui assène des banalités du genre “I want to help people” ou “I get excited when I go to hospitals”.

Hasnat Khan est joué par Naveen Andrews, de la série Lost, qui a eu au moins deux mauvaises idées : rejoindre le casting du film et se couper les cheveux.

Les scènes entre les deux amants sont si peu crédibles qu’elles en deviennent gênantes. Mention spéciale au marivaudage sur une plage anglaise au son de Ne me quitte pas. Jacques Brel doit se retourner dans sa tombe.

Ce mauvais film inspire une question : Lady Di est-elle un personnage de cinéma ? D’autres réalisateurs peuvent-ils réussir là où Oliver Hirschbiegel a échoué ?

Outre les maladresses du scénario et les faiblesses de la mise en scène, Diana le film commet d’emblée une erreur majeure : il ne s’intéresse qu’à l’intimité du personnage. Il fait du spectateur un voyeur, un lecteur de presse people à qui on aurait ouvert les portes de Kensington Palace.

Il eût été plus pertinent de s’attarder sur les ambiguïtés de la princesse du peuple, ses rapports troubles avec les médias, son pouvoir d’attraction, ses relations complexes avec Buckingham…  Des thèmes à peine effleurés ici.

En voulant gommer les aspérités du personnage pour éviter les polémiques, Diana passe à côté de son sujet, qui mérite une seconde chance au cinéma.

Les conséquences du revers parlementaire de Cameron

diplomatie, France, politique

Barack Obama va donc demander l’aval du Congrès américain pour frapper la Syrie. Son administration a forcément tiré les leçons du revers de David Cameron à la Chambre des communes en s’assurant que les parlementaires étaient favorables à une action militaire.

Lors de son allocution ce samedi à la Maison Blanche, le président américain a pris soin de citer le Royaume-Uni, “notre plus proche allié”. Mais hier, en présentant les preuves de la responsabilité du régime de Bachar Al-Assad dans l’attaque chimique du 21 août, le secrétaire d’Etat John Kerry n’a même pas mentionné la Grande-Bretagne. Pire, il a mis en avant le soutien de la France, “notre plus vieil allié”. A croire que Paris a remplacé Londres dans le cœur des Américains.

C’est la première conséquence de l’échec parlementaire de David Cameron : la blessure infligée à la special relationship entre les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, dont le Sun a même annoncé la mort ce matin en une. L’enterrement aura lieu à l’ambassade de France, annonce le tabloïde dans un facétieux faire-part de décès.

 © DR

© DR

Les autres journaux britanniques sont au diapason. Pour le Daily Mail, “les USA snobent la Grande-Bretagne − et font ami-ami avec les Français“. Étonnant renversement de l’Histoire quand on se remémore les noms d’oiseaux accolés à la France lors de l’intervention en Irak en 2003. L’expression “cheese-eating surrender monkeys” (singes capitulards mangeurs de fromages) avait fait florès.

En réalité, l’axe Londres-Washington reste solide. Les deux pays sont côte à côte en Afghanistan. Leurs services de renseignement travaillent de concert, en particulier au Moyen-Orient. L’aide du MI6 sera précieuse en cas d’intervention en Syrie. Mais aux yeux de l’administration Obama, Cameron n’est plus aussi fiable qu’il y a huit jours. Le Royaume-Uni ne semble plus disposé à suivre les États-Unis sur les grandes questions diplomatiques et stratégiques. On peut y voir une émancipation salutaire mais il s’agit surtout d’une nouvelle étape vers l’isolationnisme dont témoigne aussi le débat sur l’Europe.

Londres, qui s’éloigne à la fois de Bruxelles et de Washington, perd forcément de son influence dans le monde.

Sur la scène intérieure, David Cameron ressort très affaibli de cet échec parlementaire, le plus cinglant de sa carrière politique. Ces derniers mois pourtant, les signaux économiques étaient encourageants. Sa politique d’austérité semblait porter ses fruits. Le Premier ministre croyait avoir fait le plus dur.

Retour six mois en arrière.

Cela dit, l’actualité internationale a généralement peu d’impact sur les équilibres politiques nationaux. Si l’économie britannique repart pour de bon, les électeurs pourraient ne pas tenir rigueur à Cameron de son faux pas syrien.

Cet épisode aura par ailleurs un mérite pour les conservateurs. Les libéraux-démocrates, favorables à une intervention en Syrie, n’ont pas du tout apprécié la valse-hésitation des travaillistes. Une coalition entre les deux partis après les prochaines élections semble aujourd’hui moins probable.

Les travaillistes justement… leur leader Ed Miliband, opportuniste, profite des circonstances, de l’affaiblissement du Premier ministre, mais il n’a guère brillé jeudi à la Chambre des communes. Il en faudra plus pour renforcer durablement son autorité.

L’opinion britannique pourrait donc pardonner à David Cameron ses erreurs sur la Syrie. En fait, c’est surtout aux yeux du monde que le chef du gouvernement britannique a perdu de sa crédibilité et de son aura, entraînant son pays dans sa chute.

Jeudi prochain, au sommet du G20 à Saint-Pétersbourg, sa voix sera forcément un peu moins audible.

Les erreurs de jugement de David Cameron sur la Syrie

diplomatie, politique

Comment en est-il arrivé là ?

David Cameron a subi hier soir un terrible camouflet à la Chambre des communes. Sa motion (texte intégral ici) défendant le principe d’une intervention en Syrie, “une action militaire si nécessaire”, a été rejetée de 13 voix (285 contre, 272 pour). Personne ne s’attendait à un tel résultat. Le gouvernement a aussitôt annoncé qu’il renonçait à participer à des frappes.

Ce désaveu porte un sérieux coup à l’autorité du Premier ministre britannique, déjà malmené sur l’Europe. Cameron a commis au moins trois erreurs de jugement qui mettent en doute aujourd’hui une intervention en Syrie. Les Américains ne peuvent plus compter que sur la France comme allié majeur.

D’abord, le chef du gouvernement n’a pas mesuré le traumatisme de l’engagement britannique en Irak en 2003. Les erreurs de Tony Blair ont laissé des traces. Des preuves insuffisantes, une action militaire sans mandat de l’ONU, le risque d’un enlisement… de quoi réveiller beaucoup de mauvais souvenirs. Hier, David Cameron a souligné que l’Irak ne devait pas “empoisonner” le débat et “paralyser” le pays, mais le Royaume-Uni est aujourd’hui moins va-t-en-guerre et les mots n’y changeront rien. D’après les sondages, seuls 22 à 25% des Britanniques sont favorables à une intervention en Syrie.

Deuxième erreur du Premier ministre britannique : ne pas s’être assuré que l’opposition travailliste partageait son analyse. Cameron croyait avoir convaincu Ed Miliband avec qui il s’est longuement entretenu mardi mais celui-ci lui a tourné le dos en 24h. Une volte-face liée au désir de ne pas fâcher la frange pacifiste du Labour et, sans doute, à un peu d’opportunisme. Hier, les travaillistes ont présenté un amendement demandant, entre autres, plus de preuves de la responsabilité du régime syrien dans l’attaque chimique du 21 août, et ont voté massivement contre la motion gouvernementale.

Enfin, troisième erreur : ne pas avoir réussi à convaincre son propre camp de la nécessité d’intervenir en Syrie. 39 députés de la majorité, 30 conservateurs et 9 libéraux-démocrates, ont rejeté le principe d’une action militaire. David Cameron aurait pu, aurait dû sentir que les parlementaires étaient indécis, encore sous le coup du passage en force de Tony Blair en 2003. La Chambre des communes avait alors validé la participation britannique à une invasion de l’Irak mais Blair avait longtemps ignoré les critiques.

Ces trois erreurs plongent le Royaume-Uni dans une grave crise de politique étrangère que certains comparent même à Suez, en 56, quand le pays a définitivement perdu son statut de superpuissance. Les Américains consulteront-ils Londres à l’avenir ? La special relationship entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis a-t-elle encore un sens ?

Si d’aventure Washington décidait de ne pas intervenir en Syrie en réponse à l’attaque chimique du 21 août, Bachar Al-Assad pourrait remercier… David Cameron.