Le blog de Franck Mathevon

Franck Mathevon, envoyé spécial permanent à Londres pour Radio France

Les 6 leçons du référendum écossais

Ecosse, politique

Quatre jours se sont écoulés depuis le résultat du référendum sur l’indépendance de l’Écosse, mais les Britanniques ne se sont pas encore remis de la semaine de doutes et d’angoisse qui a précédé le vote. La nette victoire du NON (55,3%-44,7%) n’a ni enterré le débat ni permis à Londres de bomber le torse.

On retiendra au moins six leçons de ce référendum :

1) Les seniors ont sauvé le Royaume. D’après l’enquête post-référendum de Lord Ashcroft, 73% des plus de 65 ans ont voté NON à l’indépendance de l’Écosse, essentiellement par peur des risques économiques. Sans eux, le résultat aurait été extrêmement serré. À l’inverse, 54% des moins de 55 ans ont voté OUI. L’avenir du nationalisme est assuré.

2) Gordon Brown bouge encore. De l’avis général, l’ancien Premier ministre travailliste, Écossais, a livré, la veille du vote, le meilleur discours de la campagne. Un discours sans notes, puissant, émouvant. C’est lui qui a proposé, après l’alarmant sondage du Sunday Times donnant le OUI vainqueur, un nouveau plan de transferts de pouvoirs à l’Écosse approuvé par les trois partis traditionnels britanniques. Dans le sprint final, Brown a pris à Alistair Darling les commandes de la campagne Better Together, devenant ainsi le héros des unionistes. Et il a même sauvé la tête de son successeur David Cameron. Un comble.

3) Le camp du OUI n’a pas fini de faire parler de lui. Depuis vendredi, des milliers de personnes se sont inscrites au SNP, le Parti nationaliste écossais. 21500 nouveaux membres en 4 jours. Yes Scotland a programmé une grande fête du OUI le 4 octobre pour entretenir l’enthousiasme de la campagne. D’après les sondages, la moitié des électeurs écossais comptent voter SNP aux élections régionales de 2016. Certes, l’indépendance de l’Écosse ne sera pas remise au vote demain. Mais certains événements pourraient changer la donne. Un référendum sur l’Europe, par exemple. Les Écossais courraient alors le risque d’une sortie de l’UE décidée par leurs voisins europhobes anglais. Une excellente occasion de promouvoir un nouveau référendum sur l’indépendance.

4) Nicola Sturgeon, nouveau visage du nationalisme écossais. Quelques heures après la publication des résultats, Alex Salmond, figure du SNP depuis un quart de siècle, a tiré sa révérence. Dans les semaines à venir, il quittera à la fois son poste de First minister et la présidence du Parti nationaliste écossais. Il ne fait aucun doute qu’il cédera la place à Nicola Sturgeon, vice-Premier ministre d’Écosse. Ambitieuse, sérieuse, populaire, elle devrait être adoubée par les militants du SNP lors du Congrès du parti en novembre.

Alex Salmond et sa numéro 2, Nicola Sturgeon, probable futur leader du SNP et Premier ministre d'Écosse. © DR

Alex Salmond et sa numéro 2, Nicola Sturgeon, probable futur leader du SNP et Premier ministre d’Écosse. © DR

5) Les Écossais ont donné au monde une leçon de démocratie. Impossible de démentir Alex Salmond qui présente la campagne référendaire comme l’une des périodes les plus exaltantes de l’histoire de l’Écosse. Le débat a été à de très rares exceptions près convivial, bon enfant, passionné. Et au final, 85% des électeurs ont voté jeudi 18 septembre. Une participation record.

6) La campagne électorale de 2015 a commencé. Certes, elle a commencé bien avant le référendum, mais le vote écossais en a donné le coup d’envoi officiel. Le premier discours de David Cameron, au matin du 19 septembre, a fait exploser l’union des trois grands partis historiques. Le Premier ministre a assuré que la promesse faite aux Écossais d’accorder plus de pouvoirs à Édimbourg serait tenue, mais il a aussi jeté une pierre dans le jardin travailliste en demandant que ce nouveau processus de “dévolution” soit aussi appliquée au Pays de Galles, à l’Irlande du Nord et surtout à l’Angleterre, où les conservateurs récoltent le plus de voix. David Cameron espère mettre fin à ce que beaucoup considèrent comme une injustice: les députés d’Écosse peuvent voter sur des lois concernant l’Angleterre, mais l’inverse n’est pas possible. C’est la question dite du West Lothian. Les travaillistes, actuellement en Congrès à Manchester, ne savent comment y répondre habilement. Tout cela est un peu technique, pas sûr que les Britanniques soient fascinés par ce débat, mais il s’agit de la première passe d’armes avant mai 2015. Il y en aura beaucoup d’autres.

L’Ecosse indépendante, le jour d’après

Ecosse, politique

Nous sommes le vendredi 19 septembre 2014. Il est 10h du matin. A Edimbourg, le résultat vient d’être confirmé par la Commission électorale. Le OUI à l’indépendance est sorti vainqueur du référendum sur l’indépendance de l’Écosse. Une victoire par la plus petite des marges, 50,3% contre 49,7%. Cris de joie, concert de klaxons, les indépendantistes jubilent, ils s’embrassent, trinquent. Ils ont gagné leur pari et humilié Londres.

Des indépendantistes en campagne à Glasgow. © F Mathevon / RF

Des indépendantistes en campagne à Glasgow. © F Mathevon / RF

Que va-t-il se passer maintenant ? Le Premier ministre écossais Alex Salmond a fixé la date officielle de l’indépendance au 24 mars 2016. 18 mois de négociations commencent entre Holyrood et Westminster.

La monnaie : C’est LA grande question de la campagne. Les indépendantistes veulent garder la livre sterling. Pas question, dit Londres. D’après Alex Salmond, les Anglais bluffent, il est dans leur intérêt comme dans celui des Écossais d’avoir une union monétaire. Les alternatives ? Garder la livre sans la coopération de Londres (mais l’Écosse serait soumise à la politique monétaire d’un pays étranger), rejoindre l’euro (mais il faut avoir une monnaie pour cela, et puis l’Écosse n’est pas encore membre de l’Union européenne), ou créer une nouvelle monnaie.

L’Union européenne : Vraisemblablement, malgré l’opposition de pays comme l’Espagne qui ne veulent pas donner de munitions aux séparatistes, l’Écosse rejoindra l’UE. Mais les discussions pourraient prendre du temps. D’après les textes, les nouveaux pays membres doivent adhérer au mécanisme de taux de change européen en vue d’adopter l’euro à terme. Une perspective qui n’enchante guère les Écossais, pourtant bien moins europhobes que leurs voisins anglais. D’ailleurs, le risque d’une sortie de Londres de l’UE augmenterait fortement en cas d’indépendance de l’Ecosse.

Le pétrole en mer du Nord : C’est la principale ressource naturelle d’Écosse. Une manne fiscale considérable, même si elle ne durera pas éternellement. Comment répartir le trésor ? En traçant une frontière fictive en mer, plus de 90% du pétrole revient à l’Écosse. Mais l’Angleterre est-elle d’accord ?

La dette : Près de 1100 milliards de £. Quelle part pour l’Écosse ? Alex Salmond veut bien en assumer une partie. A condition bien sûr qu’on lui offre l’union monétaire qu’il réclame. Malin.

La BBC : La British Broadcasting House ne garderait pas son nom dans une Écosse indépendante. Le SNP veut créer une filiale écossaise baptisée SBS (Scottish Broadcasting Service) financée par la redevance prélevée dans la province… dans le pays, pardon. La BBC voudra certainement qu’Édimbourg mette la main à la poche.

La Reine : Elle sera atterrée par l’explosion du Royaume mais restera Reine d’Écosse. Salmond l’a promis.

La défense : Les indépendantistes ne veulent plus d’armes nucléaires. Les sous-marins britanniques Trident devront donc quitter la base navale de Faslane, à l’ouest de Glasgow. L’Écosse espère toutefois rejoindre l’OTAN.

David Cameron : Le Premier ministre démissionnera. Ce n’est pas une certitude bien sûr, et lui-même a toujours affirmé qu’il resterait en poste. Mais on voit mal comment le responsable de l’éclatement du Royaume-Uni pourrait s’en sortir indemne. En cas de panique sur les marchés, Cameron pourrait toutefois rester afin de ne pas ajouter de l’instabilité politique à la tempête économique.

Le parti travailliste : Il serait profondément affaibli. Le Labour a 40 députés écossais à la Chambre des communes, 39 de plus que les conservateurs ! Il perdrait presque tout espoir d’accéder au pouvoir à Londres en 2015 (ou plus tôt en cas d’élections anticipées).

Et ce ne sont là que quelques unes des questions sur la table. Quid du drapeau, de l’hymne écossais, de l’influence du Royaume-(dés)uni dans le monde, des institutions financières écossaises, etc?

Une victoire du OUI au référendum déclencherait un tremblement de terre en Grande-Bretagne, une crise constitutionnelle, politique, et peut-être économique.

Et si le gouvernement Valls II rapprochait Paris et Londres…

France, politique

Naturellement, la crise politique en France a d’abord suscité des sarcasmes outre-Manche.

Sans surprise, la presse de droite, qui n’a jamais porté François Hollande dans son cœur, a savouré cette tempête au sommet de l’Etat chez le voisin et meilleur ennemi français. “France’s malaise” (€), a titré hier le Times dans un édito à charge. “French lessons”, a renchéri le Daily Telegraph. Le message des journaux conservateurs anglais est simple : si vous votez Labour l’an prochain, vous aurez droit à la France de François Hollande, à un budget non maîtrisé, à une croissance en berne, à un chômage en hausse… alors que l’économie britannique sous David Cameron se porte bien malgré l’austérité (les bémols à lire ici). Bref, la gauche n’a pas les solutions. Et en plus, Hollande ajoute à la crise économique une crise politique. Tout faux ! Même le Guardian publie une tribune assassine.

Dessin de l'excellent Morland dans le Times. Allusion bien sûr au retour sur scène hier à Londres de Kate Bush, 35 ans après son dernier concert.

Dessin de l’excellent Morland dans le Times. Allusion bien sûr au retour sur scène hier à Londres de Kate Bush, 35 ans après son dernier concert.

Oui mais aujourd’hui, la tonalité de la presse anglaise est plus nuancée. François Hollande a “purgé” le gouvernement Valls de son aile gauche, écrit le Telegraph. Il s’est débarrassé du “quasi-marxiste” Montebourg qui “ne tolère ni ne comprend l’économie de marché”. Emmanuel Macron est “une bouffée d’air frais”, selon Allister Heath, pourtant un adversaire virulent des politiques de François Hollande. De son côté, le Financial Times salue les “intentions réformistes” du président français dont la nouvelle équipe gouvernementale apparaît “plus cohérente”. Un président qui doit toutefois gagner son “pari politique”.

Certes, les Britanniques n’en sont pas à tresser les lauriers de François Hollande mais dans un pays où le socialisme est presque un gros mot, où le centre de gravité de la vie politique est indiscutablement plus à droite qu’en France, on ne peut que se réjouir de l’étouffement de l’aile gauche du PS. En supposant bien sûr que les exclus du gouvernement ne fassent pas trop de bruit.

D’après un diplomate, cette séquence politique en France est donc a priori “plutôt une bonne chose” pour les relations entre Paris et Londres.

La magie des Highlands

Ecosse

A un peu plus d’un mois du référendum sur l’indépendance de l’Ecosse, voici un florilège des merveilles que réservent les Highlands, la partie septentrionale de la province. Les nationalistes sont toujours distancés dans les sondages, à 10 bons points des unionistes, mais les esthètes s’en fichent. Quelle que soit l’issue du scrutin, l’Ecosse est d’abord une région magnifique qui mérite bien un post “carte postale”.

Calgary Bay, plage tropicale (!) sur l'île de Mull ©F Mathevon / RF

Calgary Bay, plage tropicale (!) sur l’île de Mull ©F Mathevon / RF

L'île de Skye, côte nord-est. © F Mathevon / RF

L’île de Skye, côte nord-est. © F Mathevon / RF

Un mouton prend gentiment la pose. © F Mathevon / RF

Un mouton prend gentiment la pose. © F Mathevon / RF

Neist point, extrémité ouest de l'île de Skye. © F Mathevon / RF

Neist point, extrémité ouest de l’île de Skye. © F Mathevon / RF

Neist Point, encore. © F Mathevon / RF

Neist Point, encore. © F Mathevon / RF

Urquhart Castle... et le Loch Ness. (y a une forme bizarre à gauche non?) © F Mathevon / RF

Urquhart Castle… et le Loch Ness. (y a une forme bizarre à gauche non?) © F Mathevon / RF

Une ferme à Plockton, deux lamas. © F Mathevon / RF

Une ferme à Plockton, deux lamas. © F Mathevon / RF

Coucher de soleil à Oban. © F Mathevon / RF

Coucher de soleil à Oban. © F Mathevon / RF

Portree, île de Skye. © F Mathevon / RF

Portree, île de Skye. © F Mathevon / RF

Calgary Bay, encore, île de Mull. © F Mathevon / RF

Calgary Bay, encore, île de Mull. © F Mathevon / RF

Eilean Donan Castle. © F Mathevon / RF

Eilean Donan Castle. © F Mathevon / RF

Non, le Royaume-Uni ne va pas si bien

économie

En apparence, le Royaume se porte à merveille. Les indicateurs économiques sont presque tous au vert. La croissance dépasse 3% sur un an. Le chômage est tombé sous la barre des 7% de la population active. L’inflation est jugulée. Le déficit public est passé de 11% du PIB en 2008-2009, pendant la crise financière, à 6,5% cette année.

Manifestation de fonctionnaires grévistes jeudi 10 juillet à Londres, devant le siège de la BBC. © F Mathevon / RF

Manifestation de fonctionnaires grévistes jeudi 10 juillet à Londres, devant le siège de la BBC. © F Mathevon / RF

Mais beaucoup de Britanniques ne ressentent pas les effets de la reprise. Les emplois à temps partiel se sont multipliés ces derniers temps. Les entreprises ont fait signer à leurs salariés plus d’un million 400.000 contrats “zéro heure”, ces contrats précaires sans aucune garantie d’un minimum horaire. Dans le secteur public, des centaines de milliers de postes ont été supprimés. Les salaires des fonctionnaires ont été gelés de 2010 à 2012, puis les augmentations ont été plafonnées à 1% par an. L’inflation a dépassé 15% sur cette période, entraînant une forte baisse du pouvoir d’achat. Et l’Etat sera au régime sec jusqu’en 2018, a annoncé le ministre des Finances George Osborne. Pour protester contre cette cure d’austérité, un million de salariés de la fonction publique, enseignants, agents municipaux, pompiers… étaient en grève jeudi 10 juillet. Ils subissent de plein fouet la crise du coût de la vie (cost of living crisis) dont parle sans cesse l’opposition travailliste.

La reprise n’est donc pas perçue par tous et elle n’est pas aussi spectaculaire que le prétend le gouvernement. Certes, la croissance est de retour mais en 2008, la récession fut vertigineuse dans un pays très dépendant de son secteur financier. Ainsi l’économie britannique n’a-t-elle pas encore retrouvé son niveau d’avant-crise. De ce point de vue, même la France, pourtant cancre de l’Europe, fait mieux. Par ailleurs, la dette publique continue à augmenter, au moins jusqu’en 2016. Et il faut ajouter à cela trois inquiétudes pointées récemment par le Financial Times : la faible productivité, le lourd déficit commercial, et le gonflement de la bulle immobilière (26% de hausse des prix sur un an à Londres!).

Alors bien sûr, il ne faudrait pas peindre un tableau trop sombre de la situation britannique. L’économie du pays s’est clairement redressée, dans des proportions inattendues, et la coalition au pouvoir n’y est sans doute pas étrangère. Mais il faut prendre avec des pincettes les éloges de la presse anglaise de droite qui tresse opportunément des lauriers à David Cameron à moins d’un an des élections générales.

La colère du secteur public n’infléchira pas la politique du gouvernement. Elle sera sans doute vite oubliée dans un pays où les lendemains des mouvements sociaux chantent rarement. Elle traduit pourtant un vrai malaise, et la crainte d’une rechute.

Ukip-FN, beaucoup de points communs, tant de différences

Europe, politique

Il est tentant de comparer le succès du FN au triomphe du UKIP (youkip). Les deux partis sont arrivés en tête des européennes en France et au Royaume-Uni. Une première pour ces deux formations dans un scrutin national. 23,85% pour Marine Le Pen, 27,5% pour Nigel Farage.

UKIP et FN ont effectivement plusieurs points communs. Ils ont trois obsessions : l’Union européenne, dont il faut sortir ; l’immigration, qu’il faut stopper ; et le système, l’establishment, qu’il faut combattre. Leurs campagnes reposent sur ces piliers.

Ce sont deux votes protestataires, même si les deux partis s’en défendent. On trouve beaucoup de similitudes entre leurs électorats : personnes âgées, classes populaires, populations peu éduquées, peu qualifiées, habitants des zones rurales… Mais le UKIP séduit aussi une droite traditionnelle, les white English de la middle class nostalgiques de la vieille Angleterre et de ses traditions, ce qu’on retrouve moins au Front national.

Les plateformes politiques des deux formations sont sensiblement différentes. Le UK Independence party est plus libéral, moins protectionniste que le FN. C’est même un mouvement libertaire, une sorte de Tea Party à l’anglaise. Exemple anecdotique : Nigel Farage, amateur de Rothmans, veut rétablir l’autorisation de fumer dans les lieux publics.

Surtout, les deux partis n’ont pas la même histoire. Le UKIP est un parti jeune né en 93 en réaction au Traité de Maastricht. Le FN a un lourd passé, entaché de nombreux dérapages racistes ou antisémites au plus haut niveau de responsabilité. Le UKIP a aussi fait l’objet de polémiques, il n’échappe pas aux accusations d’extrémisme, mais Farage se veut plus tolérant, plus respectable. Il a d’ailleurs repoussé les avances de Marine Le Pen à Strasbourg. Pas question de faire partie du même groupe au Parlement européen.

Enfin, le Parti pour l’Indépendance du Royaume-Uni n’a pas les mêmes ambitions que le Front National. Il ne veut pas accéder au pouvoir et ne fait même pas semblant d’y croire. Il serait “absurde” (“ridiculous”), dit Nigel Farage, de viser la victoire aux élections générales l’an prochain. Il sait que son parti n’y est pas préparé, qu’il ne pourra pas profiter du vote protestataire comme aux européennes, que son appareil politique est encore faible, mal implanté localement, et que le scrutin majoritaire à un tour le dessert. Et surtout, il n’en a pas envie. Il dirige un puissant groupe de pression eurosceptique, pas un parti de gouvernement.

Marine Le Pen se rêve en présidente. Nigel Farage est un agitateur, un trublion. Il s’en contente.

3 ans, 4 votes

politique

A l’approche des élections européennes, retour au blog après une longue absence.

Le Royaume-Uni entre dans une période de grande incertitude politique avec quatre votes cruciaux d’ici à 2017 :

Elections européennes (et locales) - 22 mai 2014 : “Crucial”, on exagère un peu. Ce scrutin est naturellement secondaire, toujours marqué par une forte abstention. Mais il va conditionner le climat politique des prochains mois et donner une idée du rapport de forces. Le Royaume-Uni doit élire 73 députés européens, un de moins que la France. Il faudra suivre en particulier le score des eurosceptiques du Ukip (youkip) dont on a parlé sur France Info ici et . Plusieurs sondages donnent le parti de Nigel Farage vainqueur avec plus de 30% des voix, devant les travaillistes et les conservateurs. Ce serait une progression spectaculaire pour ce mouvement populiste longtemps considéré comme marginal. Le Ukip a déjà obtenu de bons résultats aux européennes, plus de 16% en 2004 et en 2009, mais s’est effondré ensuite aux élections générales. Cette fois il espère perturber le jeu politique durablement et entrer au Parlement l’an prochain. Farage a toutefois besoin d’une victoire. Il l’a annoncée. Tout autre résultat l’affaiblirait.

Pronostic : courte victoire du Ukip, les travaillistes et les conservateurs dans un mouchoir.

Référendum sur l’indépendance de l’Ecosse - 18 septembre 2014 : Un vote fondamental qui peut changer le visage du Royaume-Uni. Les indépendantistes n’avaient semble-t-il aucune chance de l’emporter mais ils ont rattrapé une bonne partie de leur retard dans les sondages. Il n’est plus absurde d’imaginer l’Ecosse quitter le pays (les enjeux ici et ). La classe politique ne survivrait pas au divorce. On voit mal David Cameron, l’homme qui a autorisé le référendum, rester Premier ministre après un tel camouflet.

Pronostic : les indépendantistes s’inclinent avec les honneurs, 47%-53% ; l’Ecosse demande et obtient une autonomie renforcée.

Elections générales - 7 mai 2015 : Si les unionistes l’emportent en Ecosse, la vie politique suivra son cours jusqu’aux élections générales. Le scrutin le plus indécis au Royaume-Uni depuis 70 ans, selon le Guardian. Plusieurs scénarios possibles : un gouvernement travailliste ou conservateur, une coalition Tories/Lib-dem ou Labour/Lib-dem, voire Tories/Ukip… Les derniers sondages sont favorables aux conservateurs, pour la première fois en tête depuis deux ans. Le redressement de l’économie joue en leur faveur mais de nombreux Britanniques ne perçoivent pas la reprise et sont sensibles aux arguments du Labour sur “la crise du coût de la vie”.

Pronostic : Ed Miliband ne convainc pas les Britanniques ; David Cameron refait alliance avec les Lib-dems et reste à Downing Street.

Le référendum sur l’appartenance à l’UE - fin 2017 (?) :  Cette consultation n’aura peut-être jamais lieu mais elle est inscrite dans le débat politique. A Londres comme à Bruxelles, chacun a désormais à l’esprit une possible sortie du Royaume-Uni de l’UE. David Cameron a promis ce référendum en cas de réélection. Il a même annoncé que s’il ne pouvait pas tenir son engagement, il renoncerait au poste de Premier ministre. Cela l’oblige soit à remporter une victoire franche en 2015, soit à convaincre les libéraux-démocrates qu’un vote sur l’UE est nécessaire. Si le travailliste Ed Miliband s’installe à Downing Street, il n’y aura sans doute pas de référendum.

Pronostic : David Cameron a obtenu en 2015 un nouveau mandat de Premier ministre, le référendum sur l’Europe a donc bien lieu fin 2017 ; les Britanniques votent pour le maintien dans l’UE à une courte majorité.

(Naturellement, l’auteur se donne le droit de corriger les pronostics ci-dessus dans les semaines/mois à venir pour préserver un semblant de crédibilité) ;-)

12 Years A Slave, le film dont tout le monde parle

culture

À Telluride, à Toronto, à Londres, 12 Years A Slave est acclamé partout où il passe. Le film est qualifié de “chef d’œuvre” par la presse du monde entier, du New York Times au Guardian, du Wahington Post au Daily Telegraph. Une unanimité critique (cf le site Rottentomatoes) quasi suspecte.

12 Years A Slave (qui sortira en janvier en France) raconte l’histoire vraie, au XIXème siècle, de Salomon Northup, Afro-Américain de l’Etat de New York, père de famille éduqué, violoniste talentueux, homme libre. En 1841, alors qu’il participe à la tournée d’un cirque, il est enlevé à Washington puis vendu comme esclave dans une plantation du Sud où il va passer 12 années, loin de ses proches, privé de son identité et de son honneur.

Présenté fin octobre au London Film Festival, 12 Years A Slave est une œuvre bouleversante, intense, violente. Le film est signé Steve McQueen, réalisateur britannique auteur des remarquables Hunger et Shame. D’autres cinéastes auraient proposé un récit didactique sur l’esclavagisme mais McQueen choisit de raconter l’aventure tragique d’un homme seul. Sa caméra ne quitte presque jamais le personnage principal incarné par Chiwetel Ejiofor qui tient le rôle de sa vie.

Tourné dans les magnifiques paysages de Louisiane, le film n’échappe pas tout à fait au conformisme. C’est la nature même de cette histoire qui met aux prises un innocent victime d’une injustice et un esclavagiste pervers campé par Michael Fassbender, acteur fétiche du cinéaste. Mais l’intelligence de McQueen, la subtilité d’Ejiofor et plusieurs personnages secondaires apportent à cette œuvre les nuances et la complexité que le sujet commande : Alfre Woodard dans le rôle d’une femme noire émancipée partageant la vie de son patron blanc, Benedict Cumberbatch esclavagiste au visage humain, Brad Pitt (également producteur du film) charpentier sudiste abolitionniste.

McQueen joue avec le temps. Il s’attarde sur les visages, fait durer certaines scènes, parfois jusqu’à l’écœurement, pour en souligner la dureté. Northup, qui a osé défier un négrier, est pendu à une corde une journée entière, faible et assoiffé, la pointe de ses pieds traînant dans la boue. Une torture infligée dans l’indifférence de ses pairs captifs.

Le fouet claque et lacère le dos d’une esclave devenue l’objet sexuel du personnage joué par Fassbender. La scène est longue, insupportable. Le film est une expérience sensorielle dont on ne sort pas indemne. On pense à Hunger qui ne cachait rien de la lente agonie du gréviste de la faim nord-irlandais Bobby Sands.

12 Years A Slave conjugue l’audace, la radicalité d’un réalisateur génial et l’exemplarité d’une histoire extraordinaire. Prenons aujourd’hui les paris : succès international, critique et public, Oscar du meilleur film et du meilleur acteur.

Ed Miliband vs Daily Mail, le match de la semaine

médias, politique

Cette semaine, un important responsable politique britannique a déclaré la guerre à l’un des plus puissants journaux du pays.

Le Daily Mail est le 2ème quotidien le plus lu au Royaume-Uni, après le Sun. Près de 2 millions d’exemplaires chaque jour. C’est un tabloïd de droite qui accorde une large place à l’actualité politique. Sa ligne éditoriale est clairement conservatrice, tendance traditionnelle : anti-Europe, anti-immigration, anti-aides sociales, anti-mariage gay, anti-impôts.

Le Mail n’hésite pas à grossir le trait, à fouiller dans les poubelles. Samedi dernier, il a consacré un long papier au père d’Ed Miliband, leader de l’opposition travailliste. Titre de l’article : “L’homme qui haïssait la Grande-Bretagne”. Ralph Miliband, Juif né en Belgique, a trouvé refuge en Angleterre en mai 1940. Il fut après la guerre un ardent militant d’extrême-gauche, un penseur marxiste réputé. Tout ce que déteste le Daily Mail.

 © DR

© DR

Le tabloïd multiplie les raccourcis pour viser le fils à travers le père défunt. Dans la première version publiée en ligne, une photo de la tombe de Ralph Miliband illustre l’article avec la mention “Grave socialist” (grave signifie à la fois tombe et grave, sérieux).

Ed Miliband s’indigne. Il appelle le journal et passe un savon au rédacteur en chef adjoint Jon Steafel. Ce dernier admet que la photo de la sépulture n’est pas du meilleur goût, il accepte de la retirer, mais refuse de présenter ses excuses. Ses arguments : Miliband fait souvent référence à son père, il est normal que la presse s’y intéresse.

Le leader travailliste obtient tout de même un droit de réponse publié dans le journal de mardi : “Pourquoi mon père aimait la Grande-Bretagne”. Ed rappelle que Ralph a combattu dans la marine britannique pendant la guerre. Sur la même page, le Mail se défend dans un édito sanglant : “Un héritage diabolique, pourquoi nous ne présenterons pas d’excuses”.

L’affaire (the Mili-Mail wars) prend un tour politique. De nombreux élus, de gauche comme de droite, prennent le parti d’Ed Miliband. Cette fois le Daily Mail est allé trop loin. Même David Cameron soutient, timidement, le chef de l’opposition.

Mardi soir, dans l’émission Newsnight, un débat entre Alastair Campbell, l’ancien conseiller de Tony Blair, et Jon Steafel, tourne au vinaigre. Le premier accuse le second de suivre aveuglément la ligne imposée par son rédacteur en chef Paul Dacre, l’une des terreurs de Fleet Street , “un tyran et un lâche” (voir à partir de 4′40).

On croit en rester là. Ed Miliband annonce qu’il n’ira pas plus loin.

Jeudi, coup de théâtre. On apprend qu’un journaliste du Mail on Sunday, l’autre titre du groupe, s’est invité la veille aux obsèques d’un oncle d’Ed Miliband. Le chef de l’opposition écrit cette fois directement au propriétaire, Lord Jonathan Harmsworth, pour dénoncer “l’indécence” du plumitif et lui demander de réfléchir à “la culture” et aux pratiques de ses journaux.

Le Mail on Sunday présente ses excuses “sans réserve” et suspend deux journalistes. Le patron lui-même se fend d’une lettre à Miliband.

Toute cette affaire n’aurait sans doute jamais eu lieu sans le scandale News of the World. Les dérapages de l’empire Murdoch, les mois d’auditions devant la commission Leveson, le débat sur la création d’un nouveau régulateur des médias autorisent aujourd’hui les responsables politiques à défier la puissante presse britannique. Ils peuvent enfin s’en prendre publiquement au redoutable Daily Mail qu’ils n’osaient jusqu’ici fustiger qu’en coulisses.

Ne mettons pas en doute Ed Miliband, sans nul doute blessé par l’article sur son père et par la présence intrusive d’un journaliste aux obsèques de son oncle. Mais le leader travailliste sait que l’opinion est désormais de son côté, que son indignation sera politiquement payante. Il n’y a guère que le ministre de l’Education Michael Gove pour défendre encore le Mail.

Même si le tabloïd s’acharne sur Miliband dans les semaines et les mois à venir, il risque d’en faire un martyr. En défiant le Mail, le chef de l’opposition a marqué des points.

Les temps changent, la presse britannique n’est plus intouchable.

Punchdrunk, formidable expérience théâtrale

culture

“C’est le regardeur qui fait le tableau”. On pense à la phrase de Duchamp en découvrant Punchdrunk.

Encore méconnue en France, cette compagnie de théâtre britannique créée en 2000 est l’une des plus excitantes du moment, couverte d’éloges en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. Felix Barrett et sa troupe sont passés maîtres dans l’art du théâtre d’immersion, immersive theatre ou promenade theatre.

Un spectacle de Punchdrunk est une expérience unique, personnelle. Chacun vit sa propre aventure.

Pour son dernier show, The Drowned Man : A Hollywood Fable, la compagnie a investi un ancien entrepôt postal près de la gare de Paddington à Londres. Quelques jours avant la représentation, un email vous met en garde : vous serez parfois plongé dans le noir, dans des espaces confinés, prévoyez de bonnes chaussures, évitez si possible de porter des lunettes…

Le soir même, à l’entrée, une ouvreuse vous remet un petit billet sur lequel est brièvement résumée la pièce, librement inspirée de Woyzech de Büchner. L’histoire tragique de deux amants, en 1962, dans les studios de cinéma Temple, sorte de Hollywood britannique. Dernières consignes : pendant la représentation, vous devrez porter en permanence un masque et faire silence absolu.

Vous découvrez alors sur quatre étages des décors stupéfiants, un bar, une chambre à coucher, un terrain vague, des caravanes d’artistes, un cabinet médical, une chapelle, une forêt, un désert…  À vous de choisir votre itinéraire. Vous ouvrez une porte, dévalez un escalier, courez après un personnage, errez dans une pièce, suivez un groupe de spectateurs ou restez seul. Certaines scènes vous raccrochent à l’intrigue, d’autres vous égarent.

Vous devenez voyeur, tous les sens en éveil. Vous êtes surpris par des odeurs, des bruits, des ambiances. La danse, magnifiquement chorégraphiée par Maxine Doyle, se mêle au théâtre. Les dialogues sont rares, parfois inaudibles, couverts par une bande-son étourdissante. Punchdrunk joue avec les atmosphères, la lumière et la pénombre, le rêve et la réalité.

On peut être perturbé, déstabilisé, voire déçu par A Drowned Man, on peut passer à côté de la pièce, ne rien comprendre à l’intrigue, rater des scènes majeures, mais on ne peut rester indifférent à la beauté des décors, à l’inventivité de la mise en scène, à la sensualité des corps en mouvement.

Il faut venir à Londres et ne surtout pas manquer Punchdrunk.

(Billets ici jusqu’en décembre, quelques détails supplémentaires sur le site du National Theatre et sur le site de Punchdrunk)

NB : Felix Barrett a peut-être lu Antonin Artaud. « Le spectacle, ainsi composé, ainsi construit, s’étendra, par suppression de la scène, à la salle entière du théâtre et, parti du sol, il gagnera les murailles sur de légères passerelles, enveloppera matériellement le spectateur, le maintiendra dans un bain constant de lumière, d’images, de mouvements et de bruits. » (Le Théâtre et la Cruauté)