La douche du 14 mai 2011
Posté dans: DSK
Le 14 mai dernier j’étais sur une plage à Maui.
Dans ma quête des 50 états Américains j’avais décidé d’aller chercher le plus lointain puisque l’actualité chaude, du printemps arabe à la centrale de Fukushima persistait à éviter les Etats-Unis. La mort de Ben Laden l’avant-veille de mon départ aurait dû m’alerter ; elle avait réveillé mon « syndrome du 11 septembre ». Le cauchemar du journaliste : être tout à fait ailleurs quand le monde s’emballe - Je suis probablement l’une des seules personnes dotée d’une carte de presse à avoir appris le 13 septembre 2001 seulement, que le monde ne serait jamais plus comme avant. Depuis j’évite la rando dans les endroits déserts, le camping au pied des volcans et les pays dont je ne parle pas la langue-
Ironiquement, au début du mois de mai, tous les journalistes en poste à Washington avaient eu pour consigne de raconter la vie de DSK dans la capitale Américaine. L’équipe qui préparait sa candidature à Paris était visiblement en phase d’offensive médiatique : DSK trop invisible en France perdait des points dans les sondages il fallait le remettre dans les colonnes des journaux. L’opération a très bien fonctionné, toutes les rédactions ou presque se sont manifestées en même temps. Terriblement en peine pour trouver des gens prêts à parler de lui, nous avons tous décrit l’homme discret, très peu mondain mais fort apprécié au FMI qu’était Dominique Strauss-Kahn. Histoire de mettre un peu de couleur dans nos papiers, avec ma collègue du Point nous avons même rendu visite au fameux tailleur –Georges de Paris- qui confectionnait ses costumes sur mesure. A peine quelques jours plus tard, après l’affaire de la Porsche, les costumes de luxe évoqués aussi par d’autres allaient subitement monter en mayonnaise médiatique. Hélène (du Point) m’a appelé à Hawaï pour me tenir au courant, nous étions le 13 mai.
Ce samedi 14, il était 3 heures de l’après midi dans mon coin du monde quand j’ai fouillé dans mes chaussures pour récupérer mon téléphone qui venait de m’annoncer l’arrivée d’un mail. J’ai regardé sans le voir ce titre du New York Times: « The managing director of the International Monetary Fund apprehended in NY ». J’ai levé un sourcil et reposé mon portable. Il m’a bien fallu 3 grosses secondes pour réagir. Ouvrir cette fois les deux yeux et regarder mon i phone comme s’il allait me répéter à haute voix ce que je venais de lire.
Ensuite… Ensuite j’ai vite débronzé. Appelé Aurélien qui couvre l’actualité New-Yorkaise et faisait déjà des papiers à la file devant le commissariat, frénétiquement lu ce qui transpirait sur les sites internet et faisait l’objet de tous les statuts facebook, puis filé à l’hôtel. Trop tard pour modifier mon billet retour qui était de toute façon prévu pour le lendemain. Maui-Honolulu-Chicago-Washington. Le temps de traverser le pacifique et tout le continent, mes collègues parisiens avaient franchi l’atlantique et nous voilà tous à essayer de comprendre en 24h comment marche ce système judiciaire Américain qui semblait soudain nettement plus complexe qu’un épisode de « Law and Order ».
Nous sommes le 16 à peine, j’ai tout juste posé mes valises, et ce « rickers island correctionnal facility » qui précède le coup de marteau final de l’audience de ce lundi n’est que le premier des rebondissements multiples de cette affaire.
Pendant les jours, les semaines, les mois qui ont suivi nous avons attendu dans et devant le tribunal, expliqué le « perp walk » et disserté sur la présomption d’innocence ; nous avons attendu devant la prison de Rikers, écrit des pages entières sur des tâches de sperme et l’intégrité d’une femme sans visage ; nous avons attendu devant le 71 Broadway, écouté puis retranscrit les récits d’un procureur sûr de lui ; nous avons attendu devant le 153 Franklin, écouté puis retranscrit les récits d’un procureur subitement nettement moins sûr de lui ; Nous avons attendu de trouver des choses à raconter en arpentant le petit périmètre entre Gerard et la 165eme rue du Bronx, et quand on nous a lâché son nom, Nafissatou Diallo venait de passer de femme de chambre modèle à menteuse pathologique ; nous avons attendu les mots trop rares des avocats, et assisté par fuites dans la presse Américaine interposées aux empoignades entre le tribunal et la victime ; nous avons attendu des dates d’audience perpétuellement en mouvement et commenté un plat de pâtes aux truffes.
D’un rendez-vous express devant le juge à une “Une” improbable du New-York Post, d’une nouvelle révélation à une plongée dans le droit Américain, de l’arrivée impromptue de Tristane Banon dans l’affaire à 6 semaines de conjectures sur l’abandon des poursuites, j’ai découvert comme tout le monde la puissance de Twitter. Et en même temps que certains auditeurs et lecteurs pestaient contre les informations contradictoires et incertaines qu’ils entendaient ou lisaient, mon compte est passé de 126 à 4000 followers dès la première semaine. A moi comme aux autres on a reproché de dire tout et son contraire, mais ce blog a multiplié ses entrées par 5 à chaque post sur DSK. Nous avons accusé la justice Américaine de violence inouie, puis la presse Américaine de nous donner des leçons. Mais c’est elle aussi loin de l’émotion en France, qui a le mieux bousculé nos rapports ambigus à la vie privée de nos politiques.
Aujourd’hui un an après, j’ai presque oublié le goût incertain du café que l’on sert dans le train de 5h du matin Washington/New-York. Celui qui permet d’être à l’heure à une audience matinale. Je me souviens juste d’y avoir laissé une paire de lunettes et deux chargeurs de portable. Il reste un procès civil à venir très loin d’être ouvert; et surtout depuis le retour ultra médiatisé d’un homme qui s’est dit « blanchi », l’affaire du Sofitel a été remplacée par une autre.
New-York n’est plus seulement le lieu qui a provoqué la chute de DSK, c’est le premier épisode d’une longue dégringolade. Au point que les théories du complot n’ont guère fait recette. 48h d’agitation et de remous, et puis presque un haussement d’épaule qui semblait dire « A quoi bon… ». Le livre d’Edward Epstein n’existe qu’en version électronique, il n’a pas même été traduit en Français. Un autre ouvrage Américain plus intéressant sortira le 15 juin prochain. Cette fois il est signé par John Solomon, l’un des journalistes de Newsweek à avoir pu parler avec Nafissatou Diallo. Il secouera le shaker à nouveau en expliquant notamment que d’après son enquête, si le procureur a abandonné les charges, c’est avant tout pour masquer les multiples erreurs de procédure qui ont été commises et auraient été révélées lors d’un procès. Il dit aussi que DSK a bien empêché Nafissatou Diallo de sortir de la chambre ce qui met à mal la théorie de ces 6 minutes d’un rapport consenti pour ceux qui y croient encore dur comme fer.
Aujourd’hui, un an après, Nafissatou Diallo vit dans un endroit secret. Elle est toujours payée par le Sofitel mais n’a rien pour occuper son temps. Elle est redevenue la femme sans visage qu’elle était au début de l’affaire. Elle dit d’après John Solomon qu’elle ne veut plus jamais travailler dans un hôtel. Il raconte aussi qu’ironiquement, pour tromper son ennui à la fin de l’été, elle a passé ses journées devant les multiples rediffusions de « Law and Order »…
Aujourd’hui, un an après, la veille de l’investiture du nouveau président Français, on sait que le destin tient à peu de chose : une douche tardive un samedi de printemps, dans un hôtel de luxe.
Have a nice day.