L’AmĂ©rique par les chemins de traverse

Le blog de Fabienne Sintes


Michelle et Ann

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Ca n’est pas très charitable de comparer les discours de Michelle Obama et Ann Romney Ă  l’applaudimètre parce que la salle dĂ©mocrate est nettement plus remplie que l’Ă©tait la salle rĂ©publicaine. Le calcul des dĂ©lĂ©guĂ©s est si compliquĂ© que les dĂ©lĂ©guĂ©s eux-mĂŞmes n’y comprennent rien, il est surtout diffĂ©rent d’un parti Ă  l’autre, (et d’un Ă©tat Ă  l’autre !) si bien qu’au final, les dĂ©mocrates sont presque 6000, quand les rĂ©publicains tournaient autour de 3000.

Ca n’est pas très charitable de comparer l’aisance de Michelle Obama Ă  celle de Ann Romney. Après tout, la first lady a eu largement le temps de s’entrainer ces quatre dernières annĂ©es. Elle parle très rĂ©gulièrement en public, elle a prĂ©sidĂ© presque 75 levĂ©es de fond ces dernières semaines. Ann Romney elle, prĂ©sente son mari rĂ©gulièrement pendant les meetings, mais elle a commencĂ© au milieu de la saison des primaires seulement.

Ann Romney est une femme au foyer (ça n’est pas une maladie), mariĂ©e Ă  19 ans et mère Ă  22 ; Michelle Obama est une femme active (ça ne mĂ©rite pas une mĂ©daille), qui a eu de grosses responsabilitĂ©s ce qui la prĂ©pare mieux sans doute Ă  ce genre d’Ă©norme pression.

Chacune dans leur genre, les deux femmes avaient le même cahier des charges : monter au charbon pour leurs maris respectifs.

Ann Romney devait faire dĂ©couvrir et aimer un Mitt rĂ©putĂ© distant et mal perçu. Michelle Obama devait assurer que son Barack est bien le mĂŞme qu’il y a 4 ans et qu’il ne faut pas le laisser se noyer au milieu du guĂ©.

Chacune dans leur genre elles ont dit des choses finalement très similaires. Ann Romney nous avait raconté le premier bal où elle a rencontré son homme, ce grand gaillard ténébreux et timide. Michelle Obama nous a raconté les premiers rendez-vous, la voiture déglinguée de Barack et ses chaussures trop petites.

Ann Romney nous avait racontĂ© le premier appartement, la table Ă  repasser qui servait de table de cuisine : « les meilleures annĂ©es de notre vie » ; Michelle Obama nous a parlĂ© du dĂ©but de son mariage « On Ă©tait jeunes, amoureux, et endettĂ©s jusqu’au cou ».

Les deux femmes ont parlĂ© d’amour. Michelle Obama n’a juste pas eu besoin de nous le dire en prĂ©ambule. Mais nous avons eu droit Ă  la mĂŞme dĂ©claration. « Mon mari est quelqu’un de bien et il n’Ă©chouera pas » avait dit Ann Romney avant d’ajouter qu’elle etait toujours amoureuse de cet homme ». Michelle Obama a assurĂ© que son mari « travaillait dur pour le peuple AmĂ©ricain et qu’elle l’aimait plus encore qu’il y a 4 ans, plus encore qu’il y a 23 ans quand ils se sont rencontrĂ©s ».

Les deux femmes ont parlĂ© aux femmes. Celles qui Ă©lèvent leurs enfants et ne savent pas de quoi demain sera fait. Ann Romney entendait leurs soupirs parfois dans la nuit ; Michelle Obama a Ă©voquĂ© les Ă©tudes Ă  payer, et a surtout ajoutĂ© que son mari considĂ©rait que chaque femme Ă©tait libre de faire ses propres choix dès lors qu’il est question de leur corps et leur santĂ©.

L’autre point commun,  c’est qu’Ann Romney n’a jamais prononcĂ© le nom de Barack Obama. Michelle Obama a fait pareil. Pas de « Romney » dans son discours, ni de « parti rĂ©publicain » d’ailleurs. Elles n’ont pas voulu comparer les programmes de leurs maris, elles ont utilisĂ© leurs vies respectives pour donner le meilleur de leurs candidats de maris. A les entendre on comprenait très bien que si on Ă©tait dans « Desperate Housewives », l’une serait plutĂ´t Bree Van de Camp et l’autre Susan Mayer. Mais est-ce que ces deux lĂ , Ă  la fin ne cherchent pas la mĂŞme chose ?

Vous remarquerez que les Ă©pouses ont toutes les deux voulu mettre en avant la valeur travail. L’une en rappelant les fins de mois difficiles et l’impossibilitĂ© de s’Ă©lever sans une aide financière pour payer des Ă©tudes, l’autre en insistant sur la fortune construite, et pas hĂ©ritĂ©e, avec certes, un sĂ©rieux avantage au dĂ©part. L’une a expliquĂ© que son mari comprenait la classe moyenne parce qu’il en a fait partie lui-mĂŞme et n’a rien oubliĂ©. L’autre a rappelĂ© que son homme avait utilisĂ© son argent pour faire le bien.

Alors bien sĂ»r, Michelle Obama est deux fois plus Ă  l’aise ; bien sur la narrative de sa famille et celle de son homme coulent comme du lait. C’est presque trop facile pour sĂ©duire cette classe moyenne que vise le prĂ©sident AmĂ©ricain, d’insister sur l’histoire de ce fils de personne, Ă©levĂ© dans une famille oĂą l’argent fait dĂ©faut mais qui Ă  force de volontĂ© et de travail, devient prĂ©sident des Etats-Unis. En face, Ann Romney la mormone qui a choisi de ne pas travailler parce que son couple en avait les moyens fait bien pâle figure. Les Ă©tudes payĂ©es rubis sur l’ongle sans se forcer, le coup de pouce financier des parents pour dĂ©marrer une entreprise, tout cela est nettement moins sĂ©duisant.

Mais ici nous sommes aux Etats-Unis. Le pays de l’opportunitĂ©. Un mot qu’on utilise Ă  toutes les sauces dans les deux camps et se rĂ©sume Ă  un concept : saisir sa chance. Après tout, Mitt Romney aurait pu s’asseoir confortablement sur l’hĂ©ritage de son père. Mais Ann nous a expliquĂ© que ça n’Ă©tait pas avec ce genre de valeurs qu’on grandissait chez les Romney. Exactement comme Michelle Obama a mis en avant les « valeurs » de son mari, hĂ©ritĂ©e de sa mère et sa grand-mère. D’un cĂ´tĂ© comme de l’autre on nous dit que tout est possible.

« Toi aussi si tu veux tu peux rĂ©ussir comme Mitt Romney parce que l’AmĂ©rique te l’offre ».

« Toi aussi si tu veux tu peux rĂ©ussir comme Barack Obama parce que l’AmĂ©rique te l’offre ».

Les uns insistent pour dire qu’ils n’ont eu besoin de personne et que l’Ă©conomie ne saurait s’accommoder d’entraves, les autres se fĂ©licitent d’avoir pu bĂ©nĂ©ficier des aides qui ont rendu leurs ambitions rĂ©alisables. Mais Ă  la fin on parle de la mĂŞme rĂ©ussite individuelle.

D’Ann Romney Ă  Michelle Obama, de Marco Rubio Ă  Julian Castro, de Joe Biden Ă  Paul Ryan, on nous dit exactement la mĂŞme chose: c’est « ça » le rĂŞve AmĂ©ricain.

Il est usĂ© aux 4 coins ce RĂŞve, avec un grand R, tellement on le manipule dans tous les sens en pĂ©riode Ă©lectorale. Un jour confisquĂ© par les dĂ©mocrates, le lendemain par les rĂ©publicains. Il semble un peu Ă  gĂ©omĂ©trie variable. A moins qu’il y en ait plusieurs… ;)

Have a nice day

7 commentaires pour “Michelle et Ann”

  1. fran6 dit :

    Bon, Fabienne, vos badges d’accrĂ©ditation vous les prĂ©fĂ©rez nature ou avec un accompagnement (les tours de cou, par exemple ?…)
    (Il y en a au moins un qui suit…)
    Have a nice day.

  2. fabiennesintes dit :

    Arf ! Ketchup ? A l’AmĂ©ricaine ? ;)

  3. Tak dit :

    Effectivement, pas moyen d’y Ă©chapper, a ce fameux RĂŞve.
    Et qu’est-ce que c’est, en fait? Quand on y regarde de plus près, simplement l’expression exaltĂ©e d’une aspiration a vivre dĂ©cemment (aspiration bĂŞtement lĂ©gitime dans un pays du G7). Pas de quoi baver.
    Oh, bien sur, on Ă©voque toujours les rĂ©ussites spectaculaires de quelques hommes et femmes qui ont fait fortune ou ont atteint des positions de Pouvoir en partant de rien ou presque. On prĂ©tend qu’il suffit de vouloir et de travailler dur, le Pays des Merveilles s’occupe du reste. Ca permet en passant de stigmatiser les “loosers” - bon sang, ce que je hais ce terme - et de ne surtout rien remettre en question.
    Mais combien vivront cette réussite extrême? Un pourcentage infinitésimal.
    A moins d’être “dans les affaires” (grandes ou petites), je constate qu’il n’y pas plus d’opportunitĂ©s de rĂ©ussite aux Etats Unis qu’en France ou en Allemagne. Ca coute mĂŞme autrement plus cher, avec beaucoup plus d’incertitudes a la clef.
    Et, oui, les politiques, aussi bien républicains que démocrates, conservateurs ou libéraux, surfent sur cette vague onirique.
    Alors, a moins d’être russe, mexicain, ou immigré en provenance du tiers monde, je ne vois pas trop de raisons de rêver.
    Le Rêve est aux Américains ce que la Reine est aux Anglais: un antidépresseur.

  4. Tak dit :

    PS:
    il est bien, votre papier :)

  5. Claire dit :

    J’aime terriblement la manière dont vous montrez les deux cĂ´tĂ©s de l’AmĂ©rique (qui en comprend surement beaucou plus que 2) par les biais de ces “femmes de”…
    et c’est vrai que je ne sais pas trop si je dois ĂŞtre plus dĂ©solĂ©e pour votre badge ou pour votre estomac (enfin, si je sais…)
    Merci pour ce post, en bref!

  6. fran6 dit :

    @Tak : On peut le voir comme ça, pourquoi pas? Mais le rĂŞve amĂ©ricain est profondĂ©ment ancrĂ© dans tout amĂ©ricain, et Fabienne doit s’en rendre compte presque tous les jours.
    Et c’est leur moteur…
    ça me rappelle une interview d’un type qui avait 1 dent sur 2 dans son “râtelier” et qui disait qu’il prĂ©fĂ©rait plutĂ´t manger de la bouillie le reste de sa vie que de pouvoir bĂ©nĂ©ficier de la couverture mĂ©dicale gratuite pour ses dents que Obama fraichement Ă©lu comptait mettre en place. Ils y croient Ă  fond.

  7. Tak dit :

    @fran6: c’est assurĂ©ment un moteur pour une bonne partie de la sociĂ©tĂ©, et il est tout a fait vrai que cette notion leur est inculquĂ©e très tĂ´t et rabâchĂ©e a longueur de journĂ©e ou presque, au point de devenir une seconde nature. Une sorte d’optimisme forcenĂ©…et un tantinet - voire très - masochiste, comme vous le faite remarquer. C’est aussi une forme presque nĂ©cessaire de protection psychologique dans une sociĂ©tĂ© ou l’incertitude règne. Ce n’est pas non plus la jungle qu’on se plait a dĂ©crire, pour se faire peur et retrouver gout a notre sociĂ©tĂ© peut-ĂŞtre un peu insipide ,trop figĂ©e, essoufflĂ©e et Ă©touffante, et qui semble parfois avoir atteint ses limites de fonctionnement.

    Bien que rĂ©sidant aux USA, sur la cote ouest, j’ai loin d’avoir autant d’expĂ©rience du pays que Fabienne Sintes, et mes remarques n’ont certainement pas valeur de loi. Fabienne Sintes me semble avoir une petite prĂ©fĂ©rence pour les DĂ©mocrates et leurs valeurs affichĂ©es (j’insiste sur “affichĂ©es”) ;)
    Il se trouve que je suis plutĂ´t entoure de sympathisants rĂ©publicains, et cela m’a permis de me dĂ©faire de mes a priori positifs, communs a la plupart des europĂ©ens (encore plus s’ils ont travaille pour un Ministère), vis a vis des DĂ©mocrates, et d’Obama en particulier.
    Se mĂ©fier des RĂ©publicains et autres conservateurs Ă©tant une seconde nature chez un europĂ©en digne de ce nom ;)) , j’ai appris a modĂ©rer cette aversion spontanĂ©e et ai dĂ©couvert un parti et des valeurs extrĂŞmement intĂ©ressants.
    Mais n’envisagez pas de transpositions: ces deux partis sont des organismes complètement endĂ©miques, a Ă©tudier in situ exclusivement. C’est ce que beaucoup d’europĂ©ens ne comprennent pas - y compris les enthousiastes, comme notre ancien prĂ©sident, peut-ĂŞtre? ;)
    Le système britannique nous est familier car gĂ©ographiquement et culturellement très proche, mais la civilisation amĂ©ricaine nous est Ă©trangère. Ce ne sont pas les quelques leçons -certes utiles - dispensĂ©es en cours d’anglais et d’histoire, les films de grande consommation, complètement artificiels, ou ceux “d’auteurs’, beaucoup trop cibles, ni la littĂ©rature et ses infinis prismes dĂ©formants, qui vont nous apprendre grand chose. Il y a mĂŞme juste suffisamment d’apparentes ressemblances pour entretenir un fallacieux sentiment de dĂ©jĂ  vu. Tres fallacieux. Parce que si vous vous immergez complètement (ce qui sous entend ne pas frĂ©quenter d’autres expatries, ou le moins souvent possible), vous vous rendez vite compte que les États Unis, c’est une autre planète; ou plutĂ´t une autre galaxie ;) avec 50 planètes LoL Et si vous n’avez plus vingt ans ou n’avez pas une bonne capacitĂ© d’adaptation (c’est plus que de l’intĂ©gration, surtout si vous ĂŞtes amenĂ©s a repartir a zĂ©ro) le choc culturel peut ĂŞtre très rude; voire insurmontable, et c’est le retour au bercail, probablement très triste car ce pays est attachant et unique.
    TrĂŞve de digression ;)
    Have a good one

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