L’Amérique par les chemins de traverse

Le blog de Fabienne Sintes


Il était un foie en Californie

En ville

Heureux comme un canard en Californie !

Finies les files d’attente avant les repas alors qu’on n’a même pas faim, plus de ballonnements à l’heure de la sieste ; finis les cauchemars d’entonnoirs et les croix sur le calendrier à l’approche de noël. Plus de sueurs froides à l’arrivée du fermier et son drôle de tuyau, plus de questions chuchotées dans la basse cour sur ces « réveillons » dont on entend parler mais dont personne n’est jamais revenu pour raconter ce que c’est vraiment.

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Les palmes en éventail à Malibu ! A partir de ce lundi, la Californie devient pour les canards ce que la Floride est pour les retraités : L’eldorado des vieux jours. Enfin… croient-ils… Comme l’Américain de base, le canard moyen de la côte ouest n’est pas forcément le mieux informé : la loi contre le foie gras qui entre en vigueur n’empêche pas de faire des civets de canard, des confits, des aiguillettes, des magrets, des cuisses ; elle ne dit pas qu’il faut arrêter les mariages forcés à l’orange, aux navets, à l’anis, au miel, aux pommes ou aux olives ; le canard sera toujours laqué, poêlé, épicé ; il sera toujours zigouillé sans procès, comme ses amis d’infortune les veaux, vaches, cochons, poulets ; mais désormais il mourra avec un foie de taille normale.

Le temps de la prohibition a sonné, le foie gras, en Californie, ne doit plus être produit ni vendu. Chaque restaurateur pris en flagrant délit devra payer une amende de 1000 dollars, même si on imagine assez mal la police de Los Angeles ou de San Francisco transformée en brigade anti-foie gras, faire des descentes dans les cuisines à la recherche d’un Al Capone en toque blanche étoilé par le Michelin.  

La loi qui prend effet date de 2004 ; elle a été concoctée par John Burton, un sénateur démocrate aujourd’hui patron du parti, elle a été signée par Arnold Schwartzenegger le gouverneur d’alors, sous les applaudissements et la pression des groupes de protection des animaux dont le plus puissant s’appelle PETA (People for Ethical Treatment of Animals). Dans un pays où l’on organise des gardes partagées des chiens après une séparation (mon ex-voisin !), où l’on trouve des hôtels ou des compagnies aériennes pour animaux -Pet-Air (!!)- où on organise des bénédictions de toutes sortes de bêtes à plumes ou à poils une fois l’an dans la capitale (je vous jure !), où 16 millions de gens sont végétariens dont certains refusent même jusqu’aux produits laitiers (mon meilleur ami ici. Un calvaire pour l’inviter à dîner !), les ligues de protection des animaux sont non seulement puissantes, elles sont riches. Très riches. Et capables d’arroser les politiciens.

En 2004 donc, début de l’offensive. Il n’y a que 3 producteurs de foie gras aux Etats-Unis, dont un seul est installé en Californie. A Sonoma, tout près de la Napa Valley. Guillermo Gonzalez a d’abord refusé de s’inquiéter, persuadé que les choses allaient rentrer dans l’ordre. A force de négociations, il a obtenu un délai pour se retourner. Il a demandé 15 ans de répit, en a obtenu 7 et demi, avec la promesse qu’une étude serait faite sur les méthodes de gavage et le degré réel de cruauté du processus. Cette étude n’a jamais vu le jour. “Parce-que, m’a dit textuellement John Burton, les Canards ne peuvent pas parler, comment voulez-vous qu’ils disent si ça leur fait mal“. Guillermo et tous les restaurateurs ont essayé d’expliquer justement que les canards n’avaient pas de « gag reflex », qui nous empêche à nous, les humains d’étouffer sous la nourriture. L’INRA semble d’ailleurs aller dans ce sens.

Peine perdue. Guillermo a fermé boutique ces derniers jours. Non sans avoir été au cours des années vandalisé, menacé ; son matériel, ses camions peints couleur sang. Il n’est pas le seul. Laurent Manrique qui tient aujourd’hui le « Café de la presse » à San Francisco et qui était associé de la ferme de Sonoma avec un restaurant dans les environs et 2 autres dans l’Etat, a reçu des photos et des vidéos de sa famille chez lui. « On sait où tu habites, on sait où sont tes enfants ». Police, FBI, Des méthodes de mafieux probablement encouragées par les outrances de John Burton : il a comparé le gavage au waterboarding (une méthode de torture interdite depuis Obama aux Etats-Unis qui consiste à simuler la noyade pour faire parler les terroristes présumés) ; il a publiquement dit qu’il souhaitait mettre les Chefs cuisiniers autour d’une table et les gaver pour voir ce qu’ils en pensaient. Il persiste, il l’a redit exactement dans les mêmes termes dans mon micro mercredi dernier.

Le débat sur le gavage existe même chez nous en France. Et on oublie peut-être un peu vite que certains de nos voisins immediats ont livré et gagné le combat pour la défense des oies et des canards, à commencer par l’Italie. Mais si en France, toucher à notre gastronomie c’est s’attaquer au patrimoine national, aux Etats-Unis le foie gras fait vivre grosso-modo 600 personnes quand l’élevage des bovins représente 11 millions d’emplois. Une cible facile qui n’a pas la puissance financière des lobbies de la viande ou de la volaille. Et pourtant une dinde à qui on coupe le bec et termine à 7 kilos cernée par les patates douces et la Cranberry sauce aurait elle aussi certainement son mot à dire à l’approche de Thanksgiving.

Pendant ces 7 ans et demi, les amateurs et producteurs de foie gras ont par ailleurs eu d’autres chats à fouetter (C’est une image hein ! Personne ne martyrise les chats sous les yeux des canards !) : Chicago en 2006 a elle aussi décidé de s’en prendre à la pratique inhumaine (sic) du gavage, et a interdit le foie gras. La bataille a duré toute une année avant que la directive ne soit retoquée devant les tribunaux au nom de la loi sur le commerce. L’Etat d’Hawaii a également attaqué ce qui a mobilisé les efforts de ceux qui travaillent autour du foie gras, et en particulier d’Ariane Daguin (la fille de..) grande prêtresse du canard dans les assiettes aux Etats-Unis. Un personnage, qui n’a rien perdu de son accent gascon, et qui avec son site internet (dartagnan.com) fournit tous les amateurs de cuisine. Une association de chefs a été créee (C.H.E.F), et la guerre est ouverte.

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Ariane Daguin et quelques autres, ont donc décidé -peut-être un peu tard-, d’attaquer devant les tribunaux, mais pas seulement. Au pays des opportunités, on sait jouer avec le système. Il est là pour ça.

Dans son restaurant « La Folie » à San Francisco, Roland Passot reçoit quotidiennement des kilos de foie gras et il organise des dîners foie gras. Un menu spécial à 175 dollars sur lequel il est marqué, en Français dans le texte : « ce n’est pas un adieu mais un au revoir ». Il met aussi à disposition des photos de canards en train de gober un énorme poisson pour bien faire comprendre que les canards n’ont pas nos problèmes de larynx. On se précipitait chez lui ces derniers jours pour goûter une dernière fois à cette Ambroisie à l’état solide que les Américains prononcent en accentuant les « o », fôôa gwooa, comme si justement, ils en avaient encore plein la bouche.

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 « Chef Roland » comme on l’appelle dans son restaurant, a prévenu ses meilleurs clients qu’il ne fallait pas désespérer : Si le foie gras est désormais interdit à la production et à la vente, il n’est pas interdit d’aller l’acheter ailleurs. Et pas interdit non plus de le donner. Avec Ariane Daguin et d’autres, il a imaginé plein de méthodes qui permettent de contourner la loi sans jamais la violer, nul besoin d’organiser des « speakeasy » de foie gras, sur le même modèle que les bars clandestins pendant la prohibition : Si vous venez avec votre foie acheté dans l’état voisin, Roland Passot vous le prépare, et vous le donne, en l’accompagnant d’un verre de vin qu’il vous fera payer plus cher. On envisage aussi des « foie gras boats », sur le modèle des casinos qu’on installe ici sur l’eau dans les Etats qui interdisent le jeu : Mouiller des bateaux-restaurants hors des eaux territoriales de la Californie (12 miles nautiques) et faire venir les clients en zodiac.

La côte ouest sera certainement plus difficile à faire plier que la seule ville de Chigaco, et son exemple peut faire dangereusement tâche d’huile. Mais en attendant de voir, si tu ne viens pas au foie gras, le foie gras viendra à toi !

Have a nice day

9 commentaires pour “Il était un foie en Californie”

  1. brigitte dit :

    La décision en Californie s’est appuyée sur le rapport scientifique européen de 1999 qui concluait que le gavage était préjudiciable au bien-être des oies et des canards ( http://www.stopgavage.com/rapport.php ). Le gavage ne se résume pas seulement au passage de l’embuc mais aussi aux conséquences de la suralimentation forcée (en particulier le développement de la stéatose hépatique). Les études de l’INRA sont financées par la filière et ont un biais manifeste (voir par exemple http://www.stopgavage.com/inra/ )

    Quant aux budgets des filières et des associations aux USA, Erik Marcus les a comparés (uniquement sur la pub du côté de l’industrie, budget complet du côté des assos) :
    http://www.countinganimals.com/meat-industry-advertising/

    Vous soulignez très bien que le traitement des animaux est funeste, pas seulement pour les canards. C’est une véritable question de société : sachant que les produits d’origine animale ne sont pas nécessaire à notre santé, à notre alimentation, comment se fait-il qu’au 21e siècle, nous tuons encore des animaux par milliards chaque année ?

  2. Larbi dit :

    When the beef was born, he was already dead… But he didn’t knew it !

    Fabienne, j’habites a Tulsa (sorry !) et ici pas de foie gras mais on peut porter une arme a feu, pas de gavage mais des sermons a qui en veut, les temps changent mais pas nous.

    S’il vous plait, laissez nous tranquille, on ne vous a rien demande, laissez nous consommer notre deli en paix, if you don t like my fire then come around cuz….

    Period

  3. Jean-Michel dit :

    L’enfer est pavé de bonnes intentions. Autant choisir de ne plus s’alimenter car si on examine bien l’offre alimentaire, elle n’est pas recommandée pour notre survie ! Tout ou presque est néfaste à la santé. Et pour terminer sur une boutade : la vie est une maladie mortelle.

  4. carmen cru dit :

    Madame Sintes, vous oubliez “juste” une chose : la méthode de gavage est exactement la même que celle utilisée au moyen-âge dans la torture dite “de l’eau”. Les normes agro-alimentaires utilisées par l’industrie du foie gras préconisent de gaver “à la limite”, cette limite étant l’éclatement de l’estomac.
    Vous avez probablement déjà connu ce que l’on éprouve après avoir beaucoup trop mangé, imaginez ce que peut être un éclatement de l’estomac….
    Cette méthode est ILLEGALE MEME EN UNION EUROPEENNE et cela les journalistes se gardent bien de le rappeler, il existe simplement une tolérance pour la France qui a réussi à faire passer son “exception”, mais qui doit trouver et adopter une autre méthode d’ici peu, le délai accordé arrivant à son terme.
    Que les gens se mobilisent à ce point pour exiger que l’on continue à torturer des animaux uniquement pour pouvoir manger un aliment malsain, extrêmement cher même quand il est de mauvaise qualité, et qui n’est en aucun cas garantie de gastronomie, me laisse perplexe.
    Quand on fait un article sur un dossier, on connaît son dossier. Ce n’est visiblement pas votre cas. Renseignez vous sur la legislation de la communauté européenne, renseignez vous sur la dérogation, le délai accordé, le lobbying ahurissant fait par les industriels du foie gras (oui car c’est une industrie, en aucun cas un artisanat de haut niveau comme on voudrait le faire croire) et vous aurez un peu plus de crédibilité. Il ne s’agit d’attraper au vol un sujet tendance et de faire une centaine de lignes qui ne veulent pas dire grand-chose….. le journaliste, c’est autre chose, mais il semble que plus personne ne s’en souvienne.

  5. carmen cru dit :

    petite précision : “chef Roland” a l’air de ne pas savoir que les canards utilisés pour le foie gras ne migrent pas (donc ne se gavent pas naturellement), ni que cette race n’avale pas non plus de poissons énormes comme vous pensez judicieux de le citer, que les canetons femelles sont jetés vivants dans une vis sans fin qui les broie, et que ce mode de production génère entre 45 et 50% de ppm. AUCUNE industrie, AUCUN process qui occasionne autant de perte ne serait imaginable dans quelqu’entreprise que ce soit.
    “Chef Roland” comme beaucoup de cuisinier allie l’ignorance à la bétise, considérer comme normal de traiter des êtres qui ressentent le stress, la peur, la douleur, de cette façon, simplement parce que ce sont des “races inférieures” à nous autres Etres Humains, peut mener très, très, très loin……………….

    décidément, personne ne pense à une seule chose, un canard est VIVANT.

  6. Juan-Lucas dit :

    Brigitte, Nous avons mangé des tomates farcies hier soir, à la saucisse de porc et au hachis de boeuf. J’ai trouvé cela bon. Ma famille aussi. Nous tuons des animaux car leur viande est appréciée. Bon week-end.

  7. PetitLapinBleu dit :

    Merveilleuse région que voilà, où l’on protège les canards pour des raisons humanitaires alors qu’on y maintient la peine de mort pour les humains!

  8. BOUFI976 dit :

    Pays de liberté ?
    La puissance et la force ont toujours été les raisons de leur domination, pas leur intelligence.
    Pour eux la bêtise humaine doit être un vaste sujet….!

  9. Tom dit :

    “où 16 millions de gens sont végétariens dont certains refusent même jusqu’aux produits laitiers ” au lieu de vous moquez de ces gens dans un commentaire arrogant allumez votre cerveau. les vegans ont tout à fait raison : http://fr.pourelles.yahoo.com/blogs/coach-bien-etre/id%C3%A9e-re%C3%A7ue-n-6-les-produits-laitiers-145234567.html le lait est mauvais pour la santé

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