L’AmĂ©rique par les chemins de traverse

Le blog de Fabienne Sintes


Article(s) du 25 juin 2012

La cour suprĂŞme, l’Etat et la santĂ©

Lundi 25 juin 2012

Ce lundi peut-ĂŞtre, dans la semaine Ă  coup sĂ»r, la cour suprĂŞme AmĂ©ricaine va rendre la dĂ©cision la plus importante sinon de son histoire, en tout cas dĂ©finitivement, du mandat de Barack Obama. Elle tranchera sur des questions purement juridiques,  mais les implications politiques de son jugement n’ont pas fini de noircir du papier. Aux 9 sages, il n’a pas Ă©tĂ© demandĂ© de dire si la loi sur la santĂ© passĂ©e dans la douleur en mars 2010 est une bonne loi. On leur a demandĂ© si certaines des dispositions de cette loi sont bien conformes Ă  la constitution.

Le point principal Ă©tant de savoir si l’Ă©tat fĂ©dĂ©ral a le droit ou pas, d’imposer Ă  tout AmĂ©ricain de s’assurer. Et si en fonction du rĂ©sultat, c’est toute la loi qui saute, ou une partie seulement.

Il y a donc 3 scénarios possibles:

  • La cour dĂ©cide de retoquer toutes les dispositions dans leur ensemble. Le coup serait très dur pour Obama. Ce serait mĂŞme un revers majeur. Ca ne le tue pas politiquement, mais ça le met dans une position d’extrĂŞme faiblesse. Ne perdez pas de vue que 56% des AmĂ©ricains sont en dĂ©saccord avec la loi mĂŞme s’ils sont majoritairement incapables de l’expliquer. Et ça n’est pas parce qu’ils sont idiots. C’est parce que ce travail a Ă©tĂ© mal fait. Vous comprendrez au fil de cette tentative d’explication que les nouvelles mesures, prises individuellement sont pour beaucoup jugĂ©es indispensables, mais que l’ensemble du package reste parfaitement impopulaire. Les RĂ©publicains n’ignorent pas cela. Une fois les rĂ©jouissances passĂ©es, ils vont se retrouver avec un dilemme: Qu’est-ce qu’on fait des dispositions dĂ©jĂ  en vigueur? Autant de dispositions très populaires dans le public. Le fait par exemple que les familles peuvent dĂ©sormais continuer Ă  assurer leurs enfants jusqu’Ă  26 ans. Donc globalement jusqu’à la fin de leurs Ă©tudes. Le fait aussi que certains soins de prĂ©vention sont dĂ©sormais remboursĂ©s Ă  100%. Il ya par ailleurs dĂ©jĂ  60000 personnes souffrant de ce qu’on appelle une «condition prĂ©existante», donc des malades, qui Ă©taient autrefois refusĂ©s par toutes les assurances et sont dĂ©sormais couverts par un fond spĂ©cial (pour faire court).
  • Option 2, la cour dĂ©cide que l’assurance obligatoire est effectivement inconstitutionnelle. Mais elle ne raye pas d’un trait de plume les autres dispositions de la loi. LĂ  aussi gros casse tĂŞte. L’idĂ©e d’assurer tout le monde Ă©tait de faire baisser les coĂ»ts. Aux Etats-Unis, il n’y a pas que ceux qui ne peuvent pas se la payer qui n’ont pas d’assurance. Il y a aussi une multitude de gens -les plus jeunes forcĂ©ment- qui choisissent de ne pas se couvrir parce qu’ils estiment que c’est une dĂ©pense inutile. Si chacun attend d’ĂŞtre malade pour contracter une assurance, alors les primes seront nettement plus chères. Et quand les primes sont plus chères, il y a encore moins de gens capables de les payer. CQFD. Par ailleurs, l’obligation de s’assurer telle que les dĂ©mocrates l’ont pensĂ©, permettait de financer les dispositions de la loi les plus populaires: les assurances avaient dĂ©sormais l’interdiction de refuser des patients en fonction de leur âge ou de leur histoire mĂ©dicale; elles n’avaient plus le droit non plus de faire grimper leurs prix en fonction de l’âge et l’Ă©tat de santĂ© de leurs clients. Comment devient-il possible de demander aux assurances d’accepter les moins bien portants pour un prix raisonnable, si les bien-portants n’entrent pas dans le circuit? Après tout, c’est bien le principe des assurances auto, qui sont obligatoires autant aux Etats-Unis qu’en France. Tout est affaire de calcul des risques dans le temps.
  • 3eme possibilitĂ©: la cour suprĂŞme juge que rien n’est anticonstitutionnel, pas mĂŞme cette affaire d’assurance obligatoire (qui est soumise Ă  l’impĂ´t en cas de refus), et les dĂ©mocrates boivent du petit lait. Non seulement la rĂ©alisation la plus importante de Barack Obama sauve sa peau (pour l’instant), mais en plus -mais surtout!- une telle dĂ©cision serait majeure dans les dĂ©bats qui secouent l’AmĂ©rique depuis 4 ans sur le rĂ´le et la place de l’Ă©tat.

Tout ceci Ă©tant dit, est-ce que les rĂ©publicains s’ils reprennent le pouvoir peuvent toujours voter un retrait total de la loi ? Absolument. Est-ce que les Etats peuvent mettre en place tous seuls leurs propres systèmes de santé ? Absolument aussi. Le Massachussetts l’a fait par exemple alors que Mitt Romney Ă©tait gouverneur ; ce qu’il continue Ă  trainer comme un boulet auprès de certains de ses Ă©lecteurs vu que la loi de Barack Obama s’est inspirĂ©e très largement de ce qui a Ă©tĂ© dĂ©cidĂ© Ă  Boston.

Ce que ça veut dire, c’est que lorsque la cour aura parlĂ©, et en particulier si une partie de la loi seulement est jugĂ©e non-conforme, DĂ©mocrates comme RĂ©publicains vont sans doute bien se garder de donner des dĂ©tails sur leurs plans B respectifs. S’il faut revoter un texte remaniĂ©, les RĂ©publicains savent qu’ils doivent ĂŞtre prudents avec certaines dispositions populaires ; les DĂ©mocrates s’ils perdent les Ă©lections vont-ils voter NON Ă  une nouvelle loi rĂ©publicaine qui aura des morceaux de loi dĂ©mocrate Ă  l’intĂ©rieur ? Tout le monde s’attachera probablement Ă  gagner les Ă©lections d’abord, et rĂ©flĂ©chir après.

Cette histoire d’assurance est probablement la chose la plus compliquĂ©e Ă  comprendre pour nos esprits Jacobins. Chez nous, nous sommes volontaires pour un Etat fort et habituĂ©s Ă  système de gouvernement assureur/payeur qui permet l’Ă©galitĂ© financière de chacun devant la maladie. Il nous parait parfaitement naturel de payer pour les autres quand les autres payent pour nous et de confier le dossier Ă  l’Etat. Il serait facile ici de donner des exemples de gens ruinĂ©s par des accidents de santĂ©, j’en ai fait de multiples sujets ces 3 dernières annĂ©es. J’ai comme tout le monde Ă©tĂ© choquĂ©e par ses immenses cliniques gratuites itinĂ©rantes qui s’installent dans des stades et arrachent 3000 dents dans un week-end ; je n’ai pas pu retenir un regard effarĂ© quand une femme m’a expliquĂ© un jour qu’elle avait divorcĂ© de son mari qu’elle aime toujours pour faire croire aux services concernĂ©s qu’elle Ă©levait son fils malade sur un salaire unique afin de continuer Ă  toucher une aide financière indispensable Ă  l’achat des mĂ©dicaments ; j’ai vu des gens Ă  qui on avait remboursĂ© une lourde opĂ©ration chirurgicale mais pas la reconstruction indispensable qui vient derrière.

L’AmĂ©rique est un dĂ©sastre de santĂ© publique.

Mais ça n’est pas le sujet de la cour suprĂŞme.

On pourra toujours - ce sera le cas - disserter sur les couleurs politiques de ces 9 sages, 5 rĂ©publicains, 4 dĂ©mocrates, et l’immense pouvoir qui est le leur. Sur le fond, ils ne se penchent que sur la constitution et son interprĂ©tation.

Or, il faut bien comprendre que les Etats-Unis se sont construits autour de leurs Etats. Pas autour du pouvoir exĂ©cutif qui les fĂ©dère. Bien au contraire, on a soumis le FĂ©dĂ©ral aux Etats. C’est la constitution qui autorise le FĂ©dĂ©ral Ă  agir, elle qui dĂ©cide dans quelles limites. L’exĂ©cutif n’est supĂ©rieur Ă  rien ni personne. La cour suprĂŞme aura donc pour tâche de dire si lorsqu’il demande Ă  chaque citoyen de prendre une assurance, l’Etat FĂ©dĂ©ral outrepasse les droits et le rĂ´le que lui donne la constitution. Rien de moins. C’est une dĂ©cision qui fera date. Mais rien de plus. A aucun moment elle ne dira si oui ou non il faut assurer tous les AmĂ©ricains dans un souci d’Ă©galitĂ©.  

Have a nice dayÂ