L’Amérique par les chemins de traverse

Le blog de Fabienne Sintes


Article(s) de avril 2012

Trayvon Martin, la ville, les noirs, les blancs, les armes et le procureur

Mardi 10 avril 2012

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Si Trayvon Martin avait été tué de sang-froid par un imbécile aviné et ouvertement raciste, les choses auraient sans doute été -si j’ose dire- plus faciles. D’ailleurs il n’y aurait pas d’affaire Trayvon Martin. Mais l’histoire n’est pas aussi simple.

Si le tireur, quoi qu’il ait eu en tête, avait été arrêté, questionné sérieusement par la police et mis au moins devant un juge, il n’y aurait pas d’affaire non plus. Mais rien ne s’est passé comme ça.

Trop tard.

De multiples fractures sont rouvertes, chacun est prié de choisir son camp, d’entrer dans une boite bien pré-déterminée et jouer son rôle politique alors qu’il manque de multiples piéces dans un puzzle qui mélange racisme ordinaire, port d’arme, police, vieux sud et politique. Voici juste quelques petits choses vues et entendues à Sanford Florida, mises simplement à plat dans cette affaire qui est peut-être le premier gros fait divers racial de l’ère d’un président noir.

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LE QUARTIER : Voici le bout de terrain où a été tué Trayvon Martin. Une contre allée dans cette « gate community » fermée par un grillage, dans laquelle on n’entre pas à moins d’y être invité. Les petites maisons, toutes les mêmes, sont alignées comme à la parade et les gazons taillés comme des coupes de cheveux. La population est mixte, surtout depuis que la crise de l’immobilier a fait chuter considérablement les prix. Il n’y a personnes dans les rues. Les rares habitants qui acceptent de parler n’ont pas grand-chose à dire. Sauf peut-être cet homme qui habite tout près, et affirme qu’il a pu observer George Zimmerman lorsqu’il a été mis dans la voiture de police après la mort du jeune noir. Il a vu, depuis le pas de sa porte et à travers les vitres du véhicule de police, que Zimmerman avait une coupure à l’arrière du crâne et le visage tuméfié. « Peut-être qu’il n’aurait pas dû sortir de sa voiture dit-il, mais il y a clairement eu une bagarre. Trayvon n’aurait jamais dû mourir mais si j’avais été battu comme ça et que j’avais senti que ma vie était menacée, j’aurais tiré ». Il ne veut pas donner son nom, et très franchement je m’étonne de ne pas l’avoir vu parader sur CNN. Mais voilà ce qu’il dit de manière assez catégorique.  Dans l’ensemble, les autres veulent juste qu’on leur fiche la paix. Une personne croisée au hasard se souvient d’avoir rencontré George Zimmerman il y a quelques semaines alors qu’il cherchait à recruter pour son “neighborhood watch”. Beaucoup considèrent que l’affaire a pris des proportions gigantesques à cause des medias, et l’arrivée en fanfare des Al Sharpton et autre Jesse Jackson, vieilles gloires très controversées d’une époque des droits civils qui n’a guère trouvé de relève. Ils ont prouvé qu’ils peuvent encore, sur leur notoriété, attirer des caméras déjà finement alertées par les avocats quelques jours plus tôt.

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LA POLICE :A peine plus loin le même jour, un petit groupe de 40 jeunes termine une marche de 40 miles, pour marquer les 40 jours depuis la mort de Trayvon Martin. Le chemin s’achève dans une église du quartier noir transformée en forum politique. Les seuls blancs sont les journalistes, et le maire, qui suit à la trace ces manifestants pour tenter d’endiguer la montée d’éventuelles violences raciales. La plus en pointe, c’est Velma Williams, conseillère municipale d’un quartier noir, élue depuis 12 ans, 2eme noire à ce poste. 1ere femme. Elle connaît tous les habitants ici qui viennent l’embrasser pour lui dire bonjour. Contrairement au maire de la ville, qui doit préserver le calme de Sanford côté noir mais est élu par une majorité blanche (72% de la population), Velma Williams n’a que des électeurs noirs. Ils connaissent son passé d’activiste. Elle a été arrêtée il y a plus de 40 ans lors des sit-ins de Greensboro qui ont marqué le début de la lutte pour les droits civils. Velma est donc celle qui inspire toujours confiance et ne doit pas laisser monter trop haut la colère. Elle doit maintenir la confiance dans les institutions dont elle fait partie, tout en donnant de sérieux gages à une population qui en a réellement besoin. Provoquée par une étudiante qui demandait la démission de toute la mairie, elle n’hésite pas, en tribune, à lancer que le « cancer » de la ville, c’est la police. Une police désormais sous le coup d’une investigation conduite par le département de la justice, parce que « l’affaire Trayvon Martin », n’est qu’un épisode de plus, dans une longue histoire de ce que la communauté noire appelle un racisme institutionnalisé. Tout le monde a une histoire à raconter sur ce sujet. Des meurtres de noirs étouffés lorsqu’ils sont commis par les blancs, des officiers à la gâchette trop facile quand la victime est noire. Se sont ces policiers qui le soir de la mort de Trayvon Martin ont laissé repartir George Zimmerman chez lui sans une analyse d’alcool ou de sang, sans conserver ses vêtements, en lui rendant son arme, et croyant sur parole sa version des faits: la légitime défense. Le chef de la police s’est volontairement retiré du jeu. Il est celui qui a jugé que la loi « Strand your ground », qui autorise à tirer en état de légitime défense était pertinente sur ce cas. Le procureur a perdu le dossier lui aussi. Il a semble-t-il refusé une « mise en examen » pour homicide involontaire qui a avait été pourtant préconisée par un officier. La police qui garde le silence évidemment se contente de rappeler que Sanford est la première ville de Floride en terme de subventions pour permettre l’augmentation de nombre d’uniformes. Ils sont 119. Dont 20 noirs et 20 hispaniques. Leur lecture à eux est bien différente que le “Sanford petite ville tranquille” qu’on a pu lire ici et là. Certains portent d’ailleurs au poignet le petit bracelet qui circule en ville comme un signe de ralliement pour ceux qui veulent la réinstallation du chef de la police.

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LA VILLE : Juste en face du commissariat de police, qui est tout neuf, il y a justement l’entrée du quartier noir. Mieux que ça même, c’est l’entrée de l’ancienne ville noire, Goldsboro, qui entre 1891 et 1911 était entièrement administrée par les noirs. La Floride a été la première à avoir des villes de ce type après l’abolition de l’esclavage. Goldsboro a été littéralement annexée par Sandfort au début du 20eme siècle. les noms de rues qui rappelaient l’histoire noire ont été changés pour des numéros, et la plaque “Goldsboro” a été remise en place il y a 10 ans seulement, sous l’impulsion de Velma Williams.  Un musée a ouvert l’an dernier, pour raconter Goldsboro. Il est tenu par une femme étonnante, Frances Oliver, qui se trouve être la mère d’une des avocates de Trayvon Martin. Elevée dans un quartier noir, éduquée dans les écoles noires, elle dit volontiers qu’au début de sa carrière d’enseignante (elle a aujourd’hui 69 ans), elle ne supportait pas de travailler dans une école blanche “parce que tout le monde se ressemblait”, et qu’elle n’était pas à sa place. Elle est partie au bout d’un an.  ”Les noirs, dit-elle,  ont eu un sentiment de dépossession” en perdant Goldsboro. Un sentiment qui perdure aujourd’hui encore et a été ranimé par l’affaire Trayvon Martin. L’idée de perdre ses droits au profit des blancs. Frances admet ausi qu’elle est “stuck in the 60’s”, toujours coincée dans les années 60.  

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LE RACISME : On ne va pas faire semblant de découvrir que les Etats-Unis n’ont pas réglé leur problème de racisme avec l’arrivée d’un président noir. D’ailleurs quand on demande si quelque chose a changé, on nous répond facilement que « c’est une question de blancs ». On ne découvre pas non plus que certaines villes sont encore aussi séparées qu’à l’époque de la ségrégation. Ni encore qu’il y a plus de noirs incarcérés ou en conditionnelle aujourd’hui dans ce pays qu’il y a avait d’esclaves en 1850. Mais on sait aussi, parce que c’est une statistique, que sur les 150 noirs qui sont tués chaque semaine aux Etats-Unis, 94% le sont par d’autres noirs. Et chacun de ces crimes passe inaperçu.

La famille de George Zimmerman, qui a ouvert un site de soutien -clic- clame qu’il n’est pas raciste, ceux de la famille de Trayvon Martin répondent qu’en effet, ce qu’on reproche au tireur c’est d’avoir fait du profilage. D’être sorti de sa voiture pour suivre sa future victime, parce que dans l’esprit collectif, un noir est forcément sur le point de faire quelques chose de mal ; parce qu’un noir n’a rien à faire dans la rue à cette heure ci ; parce qu’un noir est forcément violent ; parce qu’un noir est forcément suspect ;  parce qu’un noir a besoin d’être contrôlé. Les associations qui réfléchissent loin de la tension de Sanford disent que ce pays s’est laissé endormir par le sentiment qu’on ne voyait plus les différences de couleur et par l’apparence de progrès raciaux grâce à l’accession de nombreux noirs à des postes de pouvoir ou de responsabilité et par-dessus l’élection d’Obama. Mais en réalité, le roi est nu.

L’une des avocates de la famille de Trayvon Martin qui est de Sanford, (la fille de Frances Oliver) reprenait hier à son compte cette phrase de MLK qui disait : « Vous ne pouvez pas changer le cÅ“ur des gens, mais vous pouvez au moins légiférer sur leur comportement ». Même si c’est vrai, comment prouver que George Zimmerman a été au contact de Trayvon Martin juste parce qu’il était noir ? Les officiels (Velma y compris), marchent un peu sur des Å“ufs et préfèrent mettre en avant la manière dont cette affaire a été menée par la police et le premier procureur. “Est-ce que tireur aurait été traité de la même façon s’il avait été noir et la victime blanche ?”.

Les blancs d’ailleurs, ne sont pas dans les manifestations. Certains ont suivi la grande marche quand Al Sharpton est venu, et depuis, plus rien. La plupart préférent qualifier l’affaire d’ “unfortunate incident”, et ne reconnaissent pas leur ville inter-raciale dans le portrait que certains en font. Samuel, un Marocain propriétaire du “Bistrot Rouge”, dans le centre ville de Sanford, constate surtout que son chiffre d’affaire a chuté parce que Sanford est désormais associée au désordre et aux manifestations.

LES ARMES : 1 habitant sur 17 est armé à Sanford. Il y a 6 millions de porteurs d’arme en Floride pour 17 millions d’habitants. Devant le Texas même, la Floride est presque un état laboratoire en matière de législation permissive. « Stand Your Ground » n’a été qu’une étape de plus qui a commencé avec la « shall issue law » il y a une quinzaine d’années. Avant « shall issue » il fallait expliquer pourquoi on souhaitait posséder une arme. Depuis “shall issue” c’est à l’Etat de prouver que vous ne devriez pas en avoir une. Cette loi a ouvert les vannes.

Avant « Stand your ground », il existait ce qu’on appelle un « duty to retreat », une obligation de battre en retraite si on en avait la possibilité et l’obligation de ne tirer qu’en dernier ressort. Les « gun fanatics » ont considéré qu’il était injuste de les forcer à fuir. Il y avait déjà dans les textes une « castle doctrine », qui autorisait à défendre sa maison, on a en quelque sorte prolongé la maison dans la rue. Désormais, vous êtes votre propre château (!) et vous pouvez tirer où que vous soyez. Il suffit que vous ayez une “peur raisonnable” que votre vie est en danger. Vous ne pouvez pas être arrêté, ni condamné, ni au pénal, ni au civil.  Les « homicides légitimes » ont doublé au début de la mise en application de « Stand your ground » en 2005, avant de se stabiliser. George Zimmerman affirme que Trayvon Martin s’est jeté sur lui et lui a frappé la tête par terre. Au nom de « stand your ground », et faute de trouver un témoin pour prouver le contraire, il est théoriquement couvert.

LA JUSTICE : La procureure spéciale Angela Corey a donc décidé hier qu’elle ne convoquerait pas le Grand Jury. Si vous avez bien appris votre DSK par cÅ“ur, vous vous souvenez que le grand jury c’est une manière pour un procureur de « passer la balle » au peuple. De demander à 23 personnes de la ville, de prendre la décision d’enclencher des poursuites ou pas. En n’utilisant pas cette étape, la procureure affirme qu’elle peut prendre cette décision toute seule. Elle dit en creux à la communauté noire de Sanford que le système judiciaire est fiable et fonctionnera normalement ; elle admet aussi qu’un jury populaire en l’état des tensions de la ville peut rendre une décision qui ne sera pas forcément perçue comme juste. Mais sur le fond, les problémes raciaux ne la concernent pas et n’entrent pas une seconde en ligne de compte: pour demander l’arrestation et la mise en accusation de George Zimmerman devant un juge, il lui faut une « cause probable » qui tienne malgré la loi  “stand your ground”.  Quel est son levier ? Est-ce qu’elle a des éléments de réponse à de multiples questions: Qui a commencé s’il y a eu altercation ? Qui a eu réelement peur pour sa vie ? Pourquoi Zimmerman est-il sorti de son camion et a poursuivi Trayvon Martin ? Qu’est ce qui était suspicieux à ses yeux ? Quel est l’élément précis qui a poussé Zimmerman à tirer ? Qui appelle au secours dans un appel au 911 composé par un voisin ? Si vous vous souvenez de DSK (encore) vous savez aussi qu’un procureur n’a pas le droit de demander une mise en accusation et donc un procès futur s’il sait d’avance qu’il perdra. Or dans cette affaire, puisque la police n’a pas même gardé les vétements de Zimmerman, il reste surtout la parole de l’un, celui qui avait l’arme à la main, contre celle d’un mort, qui transportait du thé. Une arrestation de George Zimmerman pourrait calmer les esprits, mais ne veut pas dire qu’il sera mis en accusation. Et encore moins jugé.

Have a nice day

- Pour finir sur une note moins lourde, je vous signale que les délégués de la convention républicaine de Tampa cet été auront le droit de porter leur arme dans le bâtiment. C’est donc ça une convention ouverte ! On prend les candidats qui restent, on tire dans le tas et on garde le dernier vivant -