L’Amérique par les chemins de traverse

Le blog de Fabienne Sintes


Soirées libertines Françaises contre orgies Américaines

DSK

J’ai eu cette petite discussion cette après-midi sur facebook avec quelque uns de mes amis vrais ou virtuels que je soumets à votre sagacité :

Les journaux Américains ont relayé bien entendu le garde à vue de Dominique Strauss-Kahn tout en restant très factuels. L’affaire a quitté les unes depuis bien longtemps ; le Carlton qu’on ne perd pas complément de vue puisque le volet civil du Sofitel est encore là,  est surtout perçu comme la suite franco-française d’une affaire qui a commencé ici. C’est la longue chute du puissant qui fascine les Américains. (Autant que nous d’ailleurs)

Ce qui est intéressant en revanche, c’est le choix des mots.

Aux Etats-Unis, on ne parle pas de soirées libertines. Ni de parties fines. Ou alors très peu, et lorsque c’est le cas, on met le terme systématiquement entre guillemets. Ce que nous ne faisons quasiment jamais dans la presse française.

  • From Paris, correspondent Eleanor Beardsley tells our Newscast Desk that Strauss-Kahn allegedly attended “libertine evenings” at hotels in Paris, Washington and New York City.  (npr)

  • M.Strauss-Kahn est interrogé au sujet de soirées libertines auxquelles il aurait pris part, (…) (le Monde)

  • (…) sur une petite dizaine de parties fines auxquelles il aurait participé (…) (France-Info)

Certains journaux comme ici le New York Times, ont choisi de mettre le terme en Français. Comme pour bien montrer que cette appellation est tout à fait conforme à notre perception (ou notre indulgence ?) dès lors qu’on parle de sexe.

  • (…)The soirées libertines in which he is alleged to have participated, including in Paris and Washington, have prompted a police investigation into whether he was guilty of being involved in pimping and the misuse of corporate funds.

 Les guillemets des Américains en disent aussi long que si ils étaient suivis d’un « mon Å“il ! » Le terme préféré de la presse ici, c’est -orgies- que l’on retrouve quasiment partout. Un mot plus rarement utilisé dans les journaux français. Et surtout pas en titre associé au mot -prostituées-.

Dominique Strauss-Kahn Held in Hooker Orgy Investigation

 

  •  (…)”procuring” a handful of hookers for an orgy in the northern French town, an official close to the investigation told ABC News.

Lawyer Says Strauss-Kahn Didn’t Know Women At Orgies Were Prostitutes

 

Majoritairement, et très propablement sans y penser, nous avons choisi nous et notre culture très littéraire, l’option « Marquis de Sade ». Les Américains voient tout de suite plutôt l’option film porno.

Nous avons surtout choisi de reprendre le terme employé par DSK lui-même pour appuyer sa défense.

Une orgie c’est glauque. Dans une soirée libertine, on batifole entre adultes. Une orgie est vulgaire, on y traite les femmes comme des prostituées (justement) ; dans une soirée libertine on les imagine cultivées, raffinées, bien habillée (enfin… au début), sirotant des Martinis à 18 dollars dans des hôtels chics.

DSK a imposé sans efforts une sémantique que nous avons tout de suite adoptée.

Cette différence dans le choix des mots dit des choses sur ce grand écart culturel entre nos deux pays qui a été détaillé en long en large et en travers lorsque l’affaire a éclaté. Elle dit peut-être aussi que malgré tous ces débats, nous n’avons pas encore expurgé cette relation curieuse aux hommes de pouvoir qui est la notre. Est-ce que l’on oublierait aussi les guillemets si un sportif de haut niveau par exemple, nous expliquait qu’il faisait venir quelques amies dans sa chambre avant ou après les matchs ?

Orgies ou soirées libertines, vous me direz, ça ne change pas grand-chose à l’affaire. Sauf qu’ici aux Etats-Unis, il reste encore à juger le volet civil du Sofitel. La première audience préliminaire aura lieu plus ou moins à la fin du mois. On commencera à discuter de ce qu’on appelle les motions (souvenez vous, ça marche pareil au pénal). L’une des batailles, tout de suite ou après, peu importe,  sera de savoir si les défenseurs de Nafissatou Diallo peuvent évoquer le Carlton pour appuyer la description de la personnalité de DSK. De front, ou de biais, il y a fort à parier que les avocats vont tout faire pour que le volet Lillois déborde à New-York.

Ce mot, orgie,  ne fera alors pas les affaires de DSK. « Voilà comment cet homme perçoit toutes les femmes, votre honneur ! ».

La défense pourra toujours objecter, parfois, comme dirait l’autre, la perception, c’est la réalité.

Have a nice day

7 commentaires pour “Soirées libertines Françaises contre orgies Américaines”

  1. anne-marie cattelain dit :

    Je préfère et de loin les soirées libertines…. orgies est “galvaudé”. On fait une orgie de chocolat, de chansons, de vins…. Libertine reste libertine et ça a un petit côté XVIII e voire versaillais assez aguichant. N’empêche que le personnage principal reste un gros cochon qui commet des cochonneries… Et que ton analyse, comme d’hab, FS est brillante et éclairante.
    Merci

  2. TARDREW dit :

    Une analyse très pertinente. DSK est une brute qui saute sur tout ce qui bouge, pourvu que ce soit de sexe féminin! L’illustration la plus éclatante est sans doute sa relation (consentie ou non, le problème n’est pas là) avec Nafitassou Diallo, un trou avec du poil,autour… Je reste persuadée qu’il n’a même pas compris ce qu’on lui reprochait! S’y ajoute, le puritanisme anglo saxon, qui a tout de même, sur le plan sémantique, d’appeler un chat…un chat!

  3. Tardrew dit :

    J’ ai oublié d’écrire “le mérite” après sémantique! Oops!

  4. Claude Animo dit :

    « Majoritairement, et très probablement sans y penser, nous avons choisi nous et notre culture très littéraire, l’option « Marquis de Sade » »

    Vous n’avez jamais lu Sade.
    Ou alors dans la version expurgée de la bibliothèque rose.
    Vous confondez peut-être avec “Martine chez le divin Marquis” ou alors avec “Oui Oui compisse sa maitresse” …

    Imaginez vous un seul instant faire partie, Madame Sintes, des pensionnaires de Silling, auxquels le duc de Blangis s’adresse dans les “Cent Vingt Journées…” vous vous apercevriez très vit(e) que faire référence à l’œuvre de Sade et la rapprocher du libertinage, est un immense contresens. Si je puis me permettre.

  5. fabiennesintes dit :

    C’est tout à fait juste ce que vous dites Claude; mais l’idée était de montrer que DSK n’a jamais cherché à nous faire croire non plus que ces rencontres étaient des goûtés d’anniveraire.

  6. Gofman dit :

    Difficile de lire Sade jusqu’au bout, madame Sintes est toute excusée, mais ele peut se mettre à Crébillon en toute quiétude! DSK serait-il “Régence”? Faute d’italiques voilà de nouveau les guillemets du débat.

    L’auditeur aurait donc raison contre le professionnel. Mais l’inconscient de madame Sintes est aussi professionnel que son conscient et combien plus puissant. Sur ce plan le passage du sexe pour le sexe à la mort, qui rend justement Sade illisible à la longue, me semble s’appliquer avec beaucoup de justesse au cas de M. DSK, hélas pour lui et peut-être pour nous. A lui de se débrouiller avec et victoire par KO pour la pro!

    Mais la sémiologie est d’un charme discret, et les boys qui dansaient dans les couloirs du Sofitel ce jour là y sont certainement peu sensibles. Que deviennent-ils ceux-là? Les journaux américains s’y intéressent, eux.

  7. Bolzano dit :

    “Eyes wide shut” est pourtant bien un film américain ?

    Les avocats du prévenu voudraient nous montrer le luxe, les partages de plaisirs entre gens bien élevés ; l’accusation cherche les traces de tarification des échanges et d’addiction ou de violence.

    Chacun reste dans son rôle mais peut-être autant que le point de vue français ou américain, s’opposent celui de l’accusation et de la défense.

    La France et les États-Unis ont aussi une frontière différente entre vie privée et publique : le directeur du Canard tient à s’arrêter “à la porte de la chambre à coucher”, ce qui interdit de qualifier ce qui s’y passe, la pornographie de l’un pouvant être l’érotisme de l’autre, on peut appeler orgie ce qu’un autre qualifierait de partie fine, donc le journal français reste du côté “soft” qui n’attire pas d’ennuis judiciaires et ne prend pas parti sur un sujet privé.

    Le journal américain est soutenu par le premier amendement, les avocats de DSK sont moins actifs et moins puissants de l’autre côté de l’Atlantique, ça rapporte plus de lecteurs et moins d’ennuis, donc les titres des journaux ne font pas que refléter des sensibilités différentes, même si ça semble moins noble, ils correspondent aussi à des intérêts économiques.

Laisser un commentaire

loire

Recopiez le code ci-dessus afin que votre commentaire soit pris en compte.