L’Am√©rique par les chemins de traverse

Le blog de Fabienne Sintes


Article(s) du 11 juillet 2011

Schneidermann, DSK et moi

Lundi 11 juillet 2011

C’est une dr√īle de mise en abyme de parler de soi, dans son blog pour √©voquer un papier qui parle de soi et son blog (!) mais bon, je suis dans Lib√© ce matin. Dans la chronique media de Daniel Schneidermann. Et ce qui y est √©crit donne √† r√©fl√©chir sur la fa√ßon de faire son m√©tier. Comme il faut √™tre abonn√© pour avoir acc√®s¬†au texte¬†sur Internet, ainsi qu’aux commentaires je vous laisse¬†un copier/coller et on en reparle en dessous.

Le myst√®re de la journaliste et de sa bo√ģte noire

Par Daniel Schneidermann

Au prix d’un petit effort de m√©moire, r√©√©coutons la musique de fond de la semaine derni√®re¬†: elle nous chantait que ¬ęl’affaire¬Ľ √©tait termin√©e. Le procureur Cyrus Vance Jr. allait abandonner les charges, toutes les charges, contre DSK. D√®s cette semaine, d’ailleurs, d√®s aujourd’hui, pourquoi pas¬†? Toute la journ√©e du mercredi, ce fut fait, pli√©, emball√©, et une r√©union imminente du procureur avec les avocats de DSK signifiait, c’est certain, le retour au bercail des Sinclair-Strauss-Kahn par le premier avion. Or donc, qu’arriva-t-il √† l’issue de cette r√©union¬†? Les avocats de DSK, la quittant, jet√®rent simplement √† la presse qu’ils l’avaient jug√©e ¬ęconstructive¬Ľ. Plouf¬†: encore rat√©.

La fin du feuilleton attendrait encore.

Comment les journalistes couvrant un m√™me √©v√©nement succombent-ils √† ces intoxications collectives¬†? L’une d’entre elles, et pas des moindres, nous offre une instructive plong√©e sur la m√©canique du ph√©nom√®ne. Correspondante de France¬†Inter √† New York, Fabienne Sintes tient un blog personnel. A l’antenne de France¬†Inter, rien ne la distingue de ses confr√®res. M√™mes papiers quotidiens sur les rebondissements du feuilleton au jour le jour, m√™mes pronostics hasardeux, parfois d√©mentis le lendemain. Et, depuis le revirement du procureur sur la cr√©dibilit√© de Nafissatou Diallo, m√™me sentiment diffus que l’affaire va s’effondrer.

Sur son blog, en revanche, elle livre de pr√©cieuses indications sur son travail. D√®s le 5¬†juillet, elle √©crivait¬†: ¬ęEntre nous, les habitu√©s du 153, Franklin Street, les for√ßats de la planque en plein jour qui ne sert √† rien, les damn√©s des quatre¬†heures de queue pour des audiences de dix minutes chrono, les sp√©cialistes en un jour du droit am√©ricain, les punis des reportages dans le Bronx, les recal√©s des sources judiciaires, on appelle √ßa “le papier¬†m√©thode Cou√©”. Celui que toutes nos r√©dactions nous demandent en boucle depuis vendredi - “Pourquoi attendre le 18¬†juillet pour plier l’affaire¬†?” - et dans lequel on explique qu’en effet, on ne voit pas pourquoi s’√©terniser. M√©thode Cou√© parce qu’apr√®s avoir tout dit et son contraire, on commence √† √™tre press√©s d’en finir. Press√©s de raconter la fin avant d’avoir √† expliquer encore pourquoi tout ce qu’on a √©crit la veille n’existe plus le lendemain. M√©thode Cou√© parce qu’√† force de vouloir cette nouvelle audience surprise qui nous d√©livrera de la patate chaude, on imagine que Cyrus Vance finira par la convoquer pour nous.¬Ľ Et deux jours plus tard, le 7¬†juillet, au lendemain du fameux mercredi¬†: ¬ęJ’avoue que moi-m√™me, qui avais pourtant expliqu√© √† mes chefs √† Paris qu’il ne fallait pas trop s’illusionner sur ce rendez-vous habituel dans une proc√©dure - les deux parties se voient tr√®s r√©guli√®rement -, j’ai eu un coup d’adr√©naline quand j’ai vu s’installer le podium et les micros. Au point que je n’ai pas os√© marcher jusqu’√† la valise satellite de Radio France, pos√©e √† deux minutes √† pied, de peur de rater le moment o√Ļ quelqu’un viendrait nous annoncer que les charges √©taient lev√©es.¬Ľ

Voil√†. Une bonne partie du myst√®re du journalisme (comment des professionnels consciencieux, bien form√©s, peuvent-ils collectivement parfois produire des emballements d√©c√©r√©br√©s, d√©connect√©s de toutes les donn√©es r√©elles dont ils disposent) se trouve dans la bo√ģte noire de ce ¬ęcoup d’adr√©naline¬Ľ. Il faut souhaiter qu’elle soit un jour retrouv√©e par les √©quipes de secours. Ceux qui ont install√© les podiums et le micro ne disposent pas de davantage d’informations que Fabienne Sintes. Elle le sait bien, qui vient d’adjurer ses chefs de¬†ne pas trop s’illusionner. Et pourtant, voyant le podium, Sintes ne peut pas s’emp√™cher de croire en l’irruption d’une Information Sup√©rieure qui viendrait bouleverser l’ordre logique des choses. Comme si ses deux h√©misph√®res ne communiquaient pas. Comme si la petite voix lucide de Fabienne n’atteignait pas Sintes, hors de port√©e, entr√©e dans la transe chamanique avec toute la tribu. L’aspect tr√®s positif de cette schizophr√©nie, que r√©v√®lent au grand jour les blogs personnels de journalistes, c’est que le diagnostic est d√©livr√© en temps r√©el.

L’antidote est d√©livr√© avec le poison. Entre deux tirades, le com√©dien vient sur le devant de la sc√®ne, s’√©ponge le front, et prend le public √† t√©moin de la boursouflure de la pi√®ce. C’est peut-√™tre la premi√®re √©tape vers la d√©sintoxication, mais ce n’est qu’une √©tape. Ceux qui souhaitent vraiment √™tre inform√©s savent d√©sormais qu’ils peuvent cesser d’√©couter Sintes sur France Inter, et lire le blog de Fabienne.

Comme je l’ai √©crit dans un commentaire au dessous du papier c ‚Äėest toujours √† la fois un honneur et une punition d’√™tre dans une chronique de Schneidermann. Ca n’est pas la premi√®re fois d’ailleurs, il y a¬†plusieurs mois, ce blog √©tait cit√© dans l’affaire de Johnny √† Los Angeles exactement pour les m√™mes raisons¬†: Le ¬ę¬†making off¬†¬Ľ derri√®re la couverture antenne¬†; ¬†ce que dit le blog et sur quel ton par rapport aux papiers que l’on laisse sur France-Inter ou France-Info¬†; ce que l’on s’autorise sur un blog et que l’on s’interdit √† l’antenne.

Evidemment je trouve qu’il en fait des tonnes sur le manque de nuance de mes papiers √† l’antenne.¬†;-) Mais sur le fond, Schneidermann a raison. Et ce c√īt√© Dr Jekyll et M.Hyde qu’il me donne n’est pas si mal vu.

Cette affaire est incroyablement schizophr√©nique √† couvrir. Et le sentiment qu’elle laisse, c’est de subir l’info. Une navigation √† vue au fil des fuites auxquelles nous n’avons acc√®s qu’avec effet retard, ou au rythme des r√©v√©lations du procureur qui lui aussi aurait peut-√™tre besoin d’une boussole. Pour notre d√©fense √† tous, la presse Am√©ricaine y compris, nous ne sommes pas partis bille en t√™te sur du vide. Nous avons d√©marr√© sur les mots d’un DA qui parlait d’affaire ¬ę¬†solide¬†¬Ľ et laissait filtrer les rapports de police ou de m√©decine-l√©gale qui ont justifi√© sa d√©cision d’arr√™ter DSK dans les conditions que l’on sait. Nous, c’est vrai, en bons otages, nous avons lu les papiers que nous tendaient les ravisseurs. Mais songez que le NewYork Times a envoy√© 7 journalistes enqu√™ter sur la plaignante, ils sont revenus avec un papier qui en faisait une femme sans histoire. J’ai la faiblesse de penser que m√™me les d√©tectives de Brafman ont re√ßu les r√©v√©lations qui ont suivi comme un cadeau inattendu. Depuis effectivement, l’affaire est enterr√©e. Et puis d√©terr√©e. Elle est finie. Et puis pas finie. Et on peut difficilement choisir d’arr√™ter d’en parler en attendant que √ßa se tasse. Au contraire, tout cela, il faut le rendre¬†√† l’antenne. Et √ßa n’est pas si facile.¬†Pas facile non plus¬†pour ceux, √† Paris, dont le travail est d’√©valuer ce qui remplira les journaux et dont la premi√®re r√©f√©rence est une d√©p√™che d’agence qui fait parfois le choix de mettre en avant des √©l√©ments que vous n’auriez pas choisis vous-m√™me. ¬†Je comprends que cela puisse donner le sentiment d’un incroyable flou sans queue ni t√™te √† certains et pourtant vous seriez √©tonn√©s d’apprendre la longueur des conversations denses que nous avons entre Paris et New-York, les engueulades m√™me parfois sur les choix des uns et les sentiments des autres.

Ce qui am√®ne √† la 2eme schizophr√©nie qui est la mienne, et le papier de Schneidermann pousse √† une r√©flexion int√©ressante¬†: le passage du blog √† l’antenne et de l’antenne au blog¬†; le changement de support qui autorise un changement de ton¬†; les 3000 signes ou plus au lieu de la minute d’antenne r√©glementaire. Subitement, le soir, quand les commandes pass√©es par Inter et Info sont boucl√©es, quand les papiers sur le mode habituel sont termin√©s d’√©crire, les barri√®res se l√®vent et c’est comme une autorisation de laisser passer toute la marchandise. ¬†La question est de savoir si l’un sert de d√©fouloir √† l’autre ou si l’un excuse l’autre et inversement. Je me cache un peu derri√®re l’id√©e que l’un est le compl√©ment de l’autre. Et je reconnais qu’il est certes tr√®s agr√©able, mais sans doute aussi un peu facile de se cr√©er un espace qui gomme les frustrations √©ventuelles tout en faisant en effet peu ou prou la m√™me chose que tout le monde dans l’ ¬ę¬†espace classique¬†¬Ľ des antennes. Le seul moment ou les deux espaces se rejoignent, ce sont les moments rares des √©missions consacr√©es aux Medias. Quand le JE est permis et le ton neutre et froid d’un journal invit√© √† s’√©clipser. Mais les journaux d’information ne sont pas l√† pour √ßa. Comme un article dans les pages politiques de Lib√© n’est ni un √©dito ni une chronique.

Au passage,¬†je constate aussi¬†de plus en plus souvent, que certains lecteurs ne sont pas du tout auditeurs. Et √ßa, pour nous les radioteurs, c’est une r√©volution !

En attendant mieux, pour que chacun y trouve sa place et moi aussi, je parle sur 1 minute, blogue sur 3000 signes, twitt sur 140, et √ßa aussi, c’est un peu schizophr√©nique. D’ailleurs est-ce que quelqu’un peut me rappeler comment je m’appelle ? ¬†Daniel Schneidermann m’a un peu embrouill√©e ;)¬†

Have a nice day.