L’Am√©rique par les chemins de traverse

Le blog de Fabienne Sintes


Article(s) de juin 2011

Le petit th√©√Ętre de DSK- suite

Vendredi 17 juin 2011

Pour que les choses soient tr√®s claires.Les extraits de dialogues contenus dans le post pr√©c√©dent sont donc la grosse partie du premier volet de ce que l’accusation DOIT donner √† la d√©fense. Nous sommes dans le fameux ¬ę¬†discovery package¬†¬Ľ dont on parle depuis plusieurs jours.

C’est le socle de son dossier que le procureur confie aux avocats de DSK qui vont maintenant √©plucher les √©changes entre DSK et la police ainsi que les autres informations contenues dans ce ¬ę¬†formulaire de divulgation volontaire¬†¬Ľ.

Par exemple¬†: dans les 10 pages de document on lit que l’identification de DSK par la victime a eu lieu en 3 fois. Le 14 mai d’abord¬†; donc le jour de l’agression √† 14h30, c’est le charg√© de la s√©curit√© de l’h√ītel qui montre une photo de DSK √† la victime. A cette heure ci, nous sommes donc encore au Sofitel et la police n’a pas encore √©t√© appel√©e. Puis √† 23h, alors que la plaignante est dans les locaux de la police, elle voit son agresseur pr√©sum√© √† la t√©l√©vision. (Le document pr√©cise d’ailleurs que cette histoire de t√©l√© s’est d√©roul√©e par inadvertance) ¬†Le ¬ę¬†line up¬†¬Ľ, c’est-√†-dire l’identification officielle au milieu d’une s√©rie d’autres hommes a eu lieu le 15 mai √† 16h.

Dans le reste du document, on apprend que le dossier médical de la plaignante, les rapports du ME (medical examiner) au sujet des prélèvements ADN, et toutes les preuves médico-légales seront bien fournies à la défense. Même chose avec les photos des lieux. Et le procureur ajoute que si des preuves électroniques des messages enregistrés existent, la défense pourra en avoir connaissance.

Ce que donne l’accusation, c’est normal, c’est obligatoire, c’est la proc√©dure, c’est classique, c’est le minimum. Vous vous souvenez peut-√™tre que la d√©fense a demand√© beaucoup plus que tout cela. Elle veut savoir si la plaignante a des ant√©c√©dents de d√©pression, de troubles √©motionnels, de d√©pendance √† la drogue ou √† l’alcool¬†; ¬†pour l’instant tout ce qu’on lit dans le VDF (Voluntary Disclosure Form), c’est que son dossier m√©dical est bien √† disposition des avocats de la partie adverse. Ils ont aussi demand√© ses conditions d’entr√©e aux Etats-Unis. Ils veulent savoir aussi notamment si l’accusation compte utiliser des actes ant√©rieurs commis par DSK y compris quand ils n’ont pas fait l’objet de plaintes, etc… On est donc encore loin d’avoir fait le tour. On verra ce que le procureur est encore dispos√© √† donner et dans quel d√©lai.

La justice prend son temps. Le premier round c’est donc le 18 juillet¬†; d’ici l√†, la d√©fense aura pass√© en revue au moins les preuves qui lui ont √©t√© confi√©es par l’accusation et d√©cid√© quelles motions il sera efficace de pr√©senter au nom de leur client.

Have a nice day.

Le petit th√©√Ętre de DSK

Vendredi 17 juin 2011

Le bureau du procureur a donc comme promis (et comme la loi l’y oblige) livr√© le premier ¬ę¬†package¬†¬Ľ des preuves diverses qu’il d√©tient contre Dominique Strauss-Kahn. Il a donn√© en fait les documents que la d√©fense a le droit d’examiner, ou ce qu’elle aura le droit de regarder et que le procureur promet de mettre √† disposition. Ca s’appelle le VDF. Le Voluntary Disclosure Form.Tout le d√©but est consacr√© aux d√©clarations qu’a pu faire DSK depuis l’appel du Sofitel au 911 jusqu’au dimanche soir, veille de la premi√®re comparution devant un juge. Et voici quasi exhaustivement ce que √ßa donne.

Acte 1 - Scène 1

Il est 15h29, DSK appelle le Sofitel¬†et ce qu’il ignore c’est que d√©j√† la police est l√†, cette conversation est donc √©cout√©e par le NYPD.

  • - Je suis Dominique Strauss-Kahn, j’ai oubli√© mon portable.
  • - Quelle chambre?
  • - 2806
  • - Donnez-moi 10 minutes pour aller voir. Comment je peux vous joindre?

DSK donne un autre numéro de portable.

15h42. Toujours en présence du policier, le Sofitel rappelle.

  • - J’ai votre t√©l√©phone, o√Ļ puis-je vous l’apporter?
  • - Je suis √† JFK.

Et l√†¬†Dominique Strauss-Kahn¬†donne tout ce que la police a besoin de savoir¬†: Son vol, l’a√©rogare, la porte. A 16h03 il va m√™me rappeler pour pr√©ciser qu’il est dans le salon Air France.

Scène 2

Il est 16h40 sur le ¬ę¬†jetway¬†¬Ľ, c’est-√†-dire le couloir qui m√®ne √† l’avion. Deux d√©tectives sont l√† et l’un d’eux va chercher DSK. .

  • - Vous avez mon portable?
  • - Vous √™tes Dominique Strauss-Kahn?
  • - Oui
  • - Puis-je voir votre passeport et voulez vous venir avec nous?
  • - Pour quoi faire ?
  • - Ca n’est pas le lieu ni l’heure d’en discuter, vous avez des bagages √† bord?
  • - Oui.

5 minutes plus tard, le deuxi√®me policier est pr√©sent aussi, c’est un sergent, il se pr√©sente.

  • - De quoi s’agit-il ?
  • - La police veut vous¬†parler d’un incident dans une chambre d’h√ītel.
  • - …

Scène 3

Dans les locaux de la Port Autority Police DSK est menotté.

  • - Est-ce bien n√©cessaire demande- il ?
  • - Oui √ßa l’est
  • - J’ai l’immunit√© diplomatique.
  • - O√Ļ est votre passeport?
  • - C’est pas dans celui l√†, j’en ai un autre. Puis-je parler √† quelqu’un du consulat? Qu’est ce que c’est que cette histoire?
  • - NYPD va vous r√©pondre.

DSK demandera ensuite √† √™tre menott√© devant plut√īt que derri√®re. En vain. Il est livr√© au NYPD √† 17h10. En chemin vers les locaux du ¬ę¬†Manhattan Special Victim Squad¬†¬Ľ il demande √† passer un coup de fil pour pr√©venir qu’il ne sera pas √† la r√©union √† laquelle il est attendu. Il se plaint des menottes qui sont trop serr√©es.

Acte 2 - Scène 1.

Dans les locaux du groupe pour les victimes. Déjà 21h.

  • - Je veux appeler mon avocat Bill Taylor. J’ai besoin de mon t√©l√©phone
  • - Attendez le retour des d√©tectives
  • - Est-ce que j’ai besoin d’un avocat?
  • - C’est votre droit dans ce pays si vous voulez, je ne sais pas si vous avez un statut diplomatique quelconque.
  • - Non non non, je n’essaie pas d’utiliser cela, je veux juste savoir si j’ai besoin d’un avocat.
  • - A vous de voir. (It’s up to you)

22h55. Le coup de fil a eu lieu semble-il puisqu’on demande √† DSK s’il souhaite parler de l’incident aux d√©tectives, il r√©pond que son avocat lui a dit de ne rien dire. J’√©tais pr√™t √† parler ajoute DSK.

A 23h20, DSK refuse de manger. Pas faim. La suite du dialogue est expurgée.

Scène 2

Les m√™mes le lendemain 15 mai. Rien. Logiquement, tout ce 15 mai est vide puisque DSK a appel√© son avocat qui lui a conseill√© de ne rien dire comme c’est le cas quasiment √† chaque fois. Les fans de s√©ries TV que vous √™tes savent que ¬ę¬†… tout ce que vous direz pourra √™tre retenu contre vous¬†¬Ľ. Donc motus.

Des oeufs le matin, un sandwich à 16h

Rideau

Have a nice day.

Thompson, l’avocat surprise

Mercredi 8 juin 2011

 © reuters

© reuters

¬†Kenneth Thompson s’est impos√© au sortir de l’audience de Lundi comme on vient d√©lib√©r√©ment provoquer son adversaire sur son propre terrain. Les cam√©ras et les micros attendaient Ben Brafman, Thompson s’est greff√© sur l’opportunit√© d’une conf√©rence de presse sans y √™tre invit√©.

Sorti de l’ombre de mani√®re aussi subite qu’inattendue, il a d√Ľ √©peler son nom devant les journalistes. Le premier avocat civil de la plaignante, Jeffrey Shapiro, habitu√© √† traiter des cas d’erreurs m√©dicales n’avait clairement pas l’envergure n√©cessaire¬†; la presse (dont moi) a annonc√© haut et fort l’arriv√©e de Norman Siegel, grand sp√©cialiste de la d√©fense des minorit√©s¬†; et finalement c’est ce jeune quadrag√©naire noir, tr√®s au fait des cas de harc√®lement sexuels qui donne une voix et un visage √† la victime pr√©sum√©e de DSK.

Son entr√©e sous les projecteurs, Thompson l’a voulue aussi remarqu√©e que possible. Parfaitement mise en sc√®ne.

D’abord son arriv√©e dans la salle d’audience (O√Ļ je ne l’ai donc pas identifi√© -voir post pr√©c√©dent-) quelques minutes apr√®s Anne Sinclair. Il vient s’asseoir sur le m√™me banc qu’elle, juste derri√®re la table de la d√©fense. Certes, tout le reste de l’espace est occup√© par les journalistes, mais l’image est d√©j√† symbolique. Thompson est un avocat civil, il n’intervient pas au p√©nal, mais il entend ne rien rater de ce qui se dit et se joue autour de sa cliente. Il se place donc au premier rang.

Les d√©clarations qui ont suivi ont confirm√© qu’il entendait contester pied √† pied la d√©fense de DSK qui maintient sa version d’une relation sexuelle consentie. Thompson vous l’avez aussi remarqu√© et peut-√™tre entendu dans un reportage sur France-Inter, joue franco la carte du proc√®s de classe. (Ici, tr√®s bon Washington Post). En d√©crivant sa cliente comme une m√®re c√©libataire travailleuse qui gagne sa vie en faisant des m√©nages face √† un homme puissant et riche il refuse √† dessein de ne voir dans cette affaire que deux protagonistes dans une chambre d’h√ītel, et un simple jeu de parole contre parole (he said / she said). Ce sont deux mondes qu’il oppose. Des mondes qui se croisent tous les jours √† Manhattan sans jamais se rejoindre. L’argent compt√© tous les jours dans un immeuble glauque du Bronx face √† des r√©sidences de tr√®s haut standing √† Washington, Paris et Marrakech¬†; le bruit assourdissant du m√©tro de la ligne D contre des taxi-limousines¬†; un ¬†repas vite aval√© avant d’aller travailler contre un martini au bar √† 18 dollars¬†; une communaut√© de gens simples face √† la fr√©quentation des chefs d’√©tats du monde entier. L’affaire Strauss-Kahn selon Kenneth Thompson c’est une collision entre ces deux univers dont l’un ignore d’ordinaire superbement l’autre.

La ficelle est certes un peu grosse. On n’est pas forc√©ment un salaud quand on est riche. Ni vertueux quand on est pauvre. Mais Kenneth Thompson ne perd pas de vue une chose essentielle¬†qui a forc√©ment aussi travers√© l’esprit de la d√©fense¬†: le jury s’il y a proc√®s sera compos√© aussi, de tous ces gens qui vivent dans des appartements bien plus petits qu’une suite du Sofitel, ou vivent de pourboire jet√©s avec arrogance. ¬†

Brafman justement lui, s’accroche pour laisser l’affaire dans la chambre d’h√ītel¬†; ¬†il entend y laisser tous les compartiments du proc√®s potentiel aussi d’ailleurs, car dans sa demande des √©l√©ments du ¬ę¬†Discovery Package¬†¬Ľ il sous-entend d√©j√† qu’il ne sera pas question de parler d’√©ventuelles attitudes ant√©rieures de son client vis √† vis des femmes. Une question qui sera l’une des plus int√©ressantes √† suivre dans les audiences √† venir. Vous avez peut √™tre entendu l’appel de Thompson sur France 2 hier soir. Sur ce point justement, il veut pousser hors de l’ombre toutes les pr√©c√©dentes ¬ę¬†victimes¬†¬Ľ de DSK. Il n’a accept√© qu’une interview. Et il n’avait que ce message √† faire passer.

Thompson sera derri√®re sa cliente √† chaque fois qu’il estimera que sa personnalit√© est mise √† mal. Il permet au procureur de continuer de se taire pendant qu’il aura lui une parole lib√©r√©e pour contester comme il l’a d√©j√† fait la relation sexuelle consentie. Il n’est pas dans le proc√®s mais il est l’allier de l’accusation. A plus d’un titre. C’est aussi lui qui aura pour t√Ęche de ne pas laisser flancher sa cliente lorsque le moment du t√©moignage approchera. Il va la pr√©parer √† un contre interrogatoire extr√™mement muscl√©.

Apr√®s √©videmment, il y aura les int√©r√™ts financiers. Mais l’heure n’est pas √† en parler c’est beaucoup trop t√īt et accr√©diterait l’id√©e que cette femme ne cherche que l’argent facile. Cette th√®se financi√®re est probablement l’une des pistes qu’explorent les d√©tectives de la d√©fense. Mais je continue √† m’√©tonner que trois semaines apr√®s, rien, rien, rien de n√©gatif n’ait encore √©t√© d√©voil√© sur cette femme. Lorsque Brafman au sortir de l’audience annonce tr√®s solennellement qu’il ne d√©voilera jamais aucune information avant le proc√®s, on peut imaginer que soit il a une bombe √† faire exploser en temps utiles¬†; soit -contrairement √† ce qu’il avait laiss√© entendre dans une lettre au procureur- ¬†il n’a rien encore trouv√© du tout qui puisse discr√©diter cette femme.

Have a nice day

Mon making off de “The good wife”

Mardi 7 juin 2011

  © Jean-Marie Porcher

© Jean-Marie Porcher

J’ai parait-il fait beaucoup rire la m√®re d’Anne Lamotte, une consŇďur de France-Info qui suivait mes twitts pendant l’audience d’hier. J’ai √©crit que 2 personnes apparemment importantes venaient de s’asseoir au premier rang, mais que franchement, je ne savais pas qui ils pouvaient bien √™tre. Dommage.J’ai compris en sortant que le plus grand d’entre eux, afro-am√©ricain, √©tait le personnage principal de la sc√®ne du jour. Plus encore sans doute que DSK.

Kenneth Thompson, l’un des avocats au civil de la plaignante, faisait sa premi√®re entr√©e sous les projecteurs. Et d√©sormais comme l’a joliment dit Franck Cognard sur France-Inter, il permet √† cette femme invisible aux yeux de tous, d’√™tre incarn√©e. On en reparlera plus longuement (post √† suivre), mais pour √™tre tout √† fait honn√™te, ce manque de physionomie patent n’a pas √©t√© la seule approximation de ces 4 minutes dans la salle 51 du tribunal, ou pour nous, tout a roul√© plus ou moins de travers.

Une matin√©e en absurdie qui par moment m’a rappel√© les pires instants de mes journ√©es interminables dans le hall de l’a√©roport LAX pendant l’affaire Johnny.

L’audience √©tait programm√©e √† 9h30¬†; √† 5h30 la plupart d’entre nous √©tions d√©j√† devant les marches √† boire du mauvais caf√© et √† textoter les retardataires de nous en apporter du meilleur. L’ambiance bon enfant a pris une tournure plus tendue √† mesure que l’heure avan√ßait, et que notre nombre grossissait. Pendant que le syndicat des femmes de chambre organisait son comit√© d’accueil devant l’entr√©e que devait emprunter DSK, notre propre entr√©e dans le tribunal a √©t√© une terrible foire suivie d’une mont√©e d’angoisse quand le gars charg√© de la presse a cit√© les trois ou quatre grands journaux Fran√ßais qui pouvaient s’asseoir dans la salle, ainsi que TF1, TF2 et TF3 (!!). On a tous b√™tement twitt√© que √ßa commen√ßait √† sentir le roussi, avant, tout √ßa pour √ßa, que le gros de notre troupeau ne finisse par convaincre ce pauvre gars de la presse qu’il √©tait inutile d’essayer de nous discipliner. On est nettement plus efficaces en jouant des coudes. C’est culturel.

Pour fêter ça, on a twitté notre soulagement.

Il aura été de courte durée.

Nos pouces en mode vitesse rapide aux arriv√©es d’Anne Sinclair puis de DSK se sont arr√™t√©s en vol au dessus des claviers de nos portables d√®s que les √©changes entre le juge et les avocats ont commenc√©. Il a dit quoi ?

Le ¬ę¬†Not Guilty¬†¬Ľ de Dominique Strauss-Kahn a √©t√© si rapide que le cameraman charg√© de distribuer les images l’a apparemment quasi rat√©.

Comme dans toutes les salles d’audience, on entend mal. Et surtout, en anglais, sur des questions juridiques et techniques complexes, on COMPREND mal¬†! Et l√†, personne n’a twitt√© qu’on √©tait tous perdus¬†!!

Le temps d’entendre ¬ę¬†18 juillet¬†¬Ľ et quelques phrases ici et l√†, on a vu sortir DSK et on nous a demand√© de partir.

Devant les ascenseurs, on a compar√© nos bribes, s√©questr√© quelques confr√®res Am√©ricains et une fois √† peu pr√®s d’accord sur l’essentiel, on s’est ru√©s sur les valises satellites qui nous attendaient dehors pour expliquer avec le plus d’aplomb possible ce qui venait de se passer en 4 minutes √† peine.

 © Jean-Marie Porcher

© Jean-Marie Porcher

Au final, pas grand-chose. La d√©fense a besoin de temps pour √©tudier le d√©but du ¬ę¬†package¬†¬Ľ de preuves que doit lui confier l’accusation dans les jours qui viennent. Le 18 juillet, c’est le premier rendez vous au cours duquel les avocats de DSK vont contester un certain nombre des pi√®ces du dossier. On n’est pas au bout de nos peines parce que plus on va avancer, plus les proc√©dures vont nous venir par morceaux. Charge pour nous de construire un puzzle intelligible et pertinent. On est entr√© dans le ¬ę¬†gras¬†¬Ľ d’une pr√©paration au proc√®s qui durera des mois. Lorsque chaque √©l√©ment de preuve sera discut√© devant le juge ou rendu par √©crit et tranch√© ensuite, autant √™tre honn√™te, les mots, les termes, les subtilit√©s vont nous √©chapper et la moiti√© du barreau de New-York qui est d√©j√† pass√© devant une cam√©ra ou un micro fran√ßais essayera de rendre compr√©hensible un langage qui nous est presque aussi √©tranger¬†que le¬†dialecte du fond d’une province.

On s’accrochera alors aux effets de manche ici et l√†¬†; aux r√©v√©lations distill√©es¬†; on guettera ce qui fait du bruit et que de part et d’autre les avocats sauront nous faire parvenir pour servir leurs int√©r√™ts.

Hier quelques minutes apr√®s l’audience, on a re√ßu un mail du bureau du procureur qui tenait √† clarifier une chose importante, probablement apr√®s avoir¬†r√©pondu √† d’innombrables coups de fils. ¬ę¬†The 18 of July is not to begin the trail¬†¬Ľ disait le message.

C’est cruel √† dire, mais √ßa rassure de voir que certains sont nettement plus paum√©s.

Ca parait pourtant facile tout √ßa devant la t√©l√© pendant un √©pisode de ¬ę¬†The Good Wife¬†¬Ľ.

Have a nice day.

DSK: Law and Order, comment ça marche

Dimanche 5 juin 2011

Passer un bout de son samedi devant le 153 Franklin par acquis de conscience pour voir sortir les poubelles, voil√† qui r√©jouit une journ√©e mollement remplie 24h avant une audience dont je lis ici et l√† qu’elle est ¬ęcruciale¬Ľ. Elle est avant tout technique. C’est un rendez-vous devant le juge au cours duquel DSK se verra signifier les 7 chefs d’accusation retenus contre lui. Il plaidera non coupable. Le contraire √† ce stade voudrait dire qu’il admet d’un bloc tout ce dont on l’accuse¬†; de la s√©questration √† l’agression, en passant par la tentative de viol. C’est impensable.

Concrètement, Que va-t-il se passer lundi ?-

(De ce que j’en ai compris¬†; ¬†Que ceux qui en savent plus que moi n’h√©sitent pas √† lever la main)

Une fois donc pass√© l’√©pisode de la lecture des chefs d’accusation et la r√©ponse de DSK, c’est d√©j√† quasiment fini. ¬†Le juge prendra acte. Et probablement va-t-il¬† fixer sinon un calendrier pr√©cis, en tout cas une date limite avant laquelle l’accusation devra avoir donn√© √† la d√©fense une¬† partie du dossier¬†; ainsi que la date √† laquelle la liste des t√©moins devra avoir √©t√© rendue. Il peut aussi donner une date th√©orique de proc√®s.

Plus anecdotique, le juge peut √©galement faire ce qu’on appelle un ¬ę¬†gag order¬†¬Ľ. L’id√©e √©tant de demander √† chacun d’arr√™ter avec les fuites. Souvenez vous que la d√©fense a officiellement protest√© contre tout ce qui a filtr√© dans la presse¬†; notamment les informations sur la pr√©sence du sperme de DSK sur le col de la chemise de la victime pr√©sum√©e. Les avocats de DSK dans une lettre avaient menac√© de r√©pondre en diffusant ce qu’ils avaient de compromettant sur la femme de chambre.

Montre en main donc, 10 √† 15 minutes. Un peu plus si les avocats de part et d’autre d√©cident d’en rajouter un peu. Dans une version plus th√©√Ętrale de cette audience, le procureur peut venir avec l’√©pais dossier sur son bureau pour bien montrer tout ce qu’il a contre DSK. La d√©fense peut aussi se lever et affirmer qu’elle saura d√©montrer que son client n’est coupable de rien de ce dont on l’accuse, et d’ailleurs, nous vous le prouverons votre honneur¬†! ¬†

Plus sobrement, les avocats peuvent demander au moins une acc√©l√©ration du rendu de ce dossier. ce qu’ils vont vraissemblablement faire.

Après le 6 juin.

C’est l√† que le temps m√©diatique va devoir d’adapter au temps judiciaire¬†: ralentir¬†!

C’est l√† aussi que la d√©fense prendra toute son sens et s’attachera √† d√©gonfler les charges qui p√®sent contre Dominique Strauss Kahn. Dans ce syst√®me accusatoire Am√©ricain, on oublie trop vite que la proc√©dure qui s’annonce est nettement plus favorable √† la d√©fense.

Cette phase préparatoire au procès est la plus importante du système judiciaire américain.

1/ Le dossier de l’accusation va donc passer dans les mains de la d√©fense. Pas toutes les pi√®ces. Pas forc√©ment d’un coup. Mais Ben Brafman l’avocat de DSK va enfin voir les relev√©s ADN et les conditions des pr√©l√®vements. Il verra les photos de la sc√®ne de crime ainsi que les vid√©os des cam√©ras de surveillance. Le t√©moignage de la plaignante en revanche, l’accusation peut le garder pour elle jusqu’√† la veille du proc√®s.

2/ La d√©fense a 45 jours pour d√©poser ce qu’on appelle des motions qui devront toutes √™tre tranch√©es avant le d√©but du proc√®s. Certaines sont tr√®s classiques¬†: La motion WADE par exemple vise √† remettre en cause les conditions d’identification du pr√©venu par la victime (Votre honneur, il n’y avait que des jeunes et 1 seul homme aux cheveux blancs dans ce ¬ę¬†line up¬†¬Ľ, comment voulez vous que mon client n’ait pas √©t√© d√©sign√©¬†?)¬†; la motion MAPP conteste les objets qui ont √©t√© pris au d√©fendeur au moment de son arrestation (Votre honneur la saisie de cette robe de bain n’est pas l√©gale)¬†; la motion HUNTLEY essaie de retirer du dossier de l’accusation tout ce que le pr√©venu a pu dire apr√®s son arrestation. La motion DONOWAY essaie de contester la ¬ę¬†cause probable¬†¬Ľ qui a men√© √† l’arrestation. Etc etc…

C’est lors de la pr√©sentation de ces motions que la d√©fense essayera aussi d’interdire √† l’accusation de parler du pass√© de DSK (Past bad acts) en particulier s’il t√©moigne. Ce qui n’est pas du tout √©vident. Voire pas recommand√©.

Chaque motion est écrite, la partie adverse y répond, le juge tranche en public.

Au fur et √† mesure de cette phase pr√©paratoire, la d√©fense si elle s’y prend bien,¬† peut faire √©liminer des preuves dont elle estime qu’elles n’ont pas √©t√© r√©colt√©es dans les conditions requises par la loi¬†; elle peut faire tomber en m√™me temps un certain nombre des chefs d’accusation. Brafman sait tr√®s bien faire √ßa. Dans le proc√®s contre un membre de la famille mafieuse Gambino, il avait fait tomber 21 des 22 chefs d’accusation qui pesaient sur son client.

Tout ce qui pr√©c√®de prend donc plusieurs mois. Des mois au cours desquels la d√©fense devra aussi s’attacher √† donner une autre image de DSK dans les medias. Pas les n√ītres. Les medias Am√©ricains. Dominique Strauss Kahn pour la moiti√© de New-York qui lit les tablo√Įds, c’est ¬ę¬†Le Perv¬†¬Ľ. Dans l’esprit des potentiels jur√©s donc aussi. Personne ne conna√ģt DSK ici. Contrairement √† chez nous, √† New York, aucune autre image ne peut se substituer √† celle du gars menott√© pris pour tentative de viol sur une femme de chambre. Il faut lui faire une image. Et ce faisant casser celle de l’accusatrice, sans en faire trop non plus pour ne pas passer pour le riche blanc qui cherche √† sauver sa peau en d√©nigrant une pauvre femme noire du Bronx.

Par ailleurs, plus cette phase pr√©paratoire est longue, plus la pression m√©diatique retombera. En l’√©tat, la centaine de journalistes fran√ßais que nous sommes qui se l√®veront aux aurores lundi pour une place dans la salle d’audience maintiennent la lumi√®re sur une affaire que les avocats veulent √©videmment plus apais√©e.

Juste avant le procès.

La d√©fense saura exactement ce qui reste du dossier de l’accusation et quel est le risque r√©el d’une confrontation devant un jury populaire.

Brafman, disait un avocat interrog√© par une consŇďur de France-Info, ne perd jamais. S’il sait qu’il a une chance de faire douter un seul membre du jury et ainsi acquitter son client, il ira sans sourciller vers le proc√®s. S’il comprend que m√™me en partie vid√©, le dossier de l’accusation est encore solide, il p√®sera de tout son poids pour pousser DSK √† n√©gocier et plaider coupable sur ce qu’il restera des charges en essayant de diminuer au maximum les ann√©es de prison qui s’annoncent.

Si le dossier perd de l’√©paisseur, si la victime pr√©sum√©e donne des signes de refus de t√©moigner, le procureur sera bien oblig√© de r√©fl√©chir √† la n√©gociation aussi. Cyrus Vance ne peut pas perdre. Il a d√©j√† pris un s√©rieux revers avec l’affaire des deux policiers acquitt√©s (voir un post pr√©c√©dent). Un DSK qui sort non coupable de son tribunal serait d√©vastateur pour sa carri√®re.

Pour ceux qui regardent trop la t√©l√©, j’ajoute que le coup du t√©moin surprise, ou de la preuve in√©dite apport√©e par un d√©tective essouffl√© juste avant la pub¬†: √ßa n’existe pas dans la vraie vie.

Pendant ce temps, devant le 153 Franklin o√Ļ passent tous les touristes fran√ßais, on a livr√© des sushis. Et…oh¬†! √áa bouge¬†!

Anne Sinclair lance un rire au cr√©pitement des appareils photos. Je me demande ce qu’elle a en t√™te en ce moment…

Have a nice day.

Pfff encore une femme de chambre qui proteste

Mercredi 1 juin 2011

Un grand banquier Egyptien a √©t√© arr√™t√© hier √† NY pour agression sexuelle sur une femme de chambre dans un grand h√ītel. (clic) L’incident s’est produit dimanche soir. S’il n’a √©t√© rapport√© √† la police que le lundi matin, c’est parce que le sup√©rieur de la femme ne travaillait pas le soir de l’incident.

Voici la vid√©o de l’arrestation du pr√©sum√© coupable. (ici). Comme vous le constatez, l’homme a des menottes. Il y avait certainement moins de monde devant lui lors de son audition pr√©liminaire qu’il n’y en avait devant DSK. Question d’importance du personnage. Mais le traitement est le m√™me. Contestable ou pas.¬†¬†

Cette affaire est juste l’occasion de rappeler rapidement que la pr√©somption d’innocence existe aux Etats-Unis autant qu’en France. Il n’y a pas d’”accus√© levez-vous” de ce c√īt√© de l’atlantique, il y a un “d√©fendeur“. Donc une personne contre laquelle est intent√©e une action en justice. Si on va au proc√®s, DSK (puisque c’est bien de √ßa qu’on parle) entrera innocent dans la salle d’audience tant qu’on n’aura pas fait la preuve de sa culpabilit√©.

Ce qui est violent aux Etats-Unis √ßa n’est pas la justice, se sont les images. Il n’y a aucune loi qui limite le droit de filmer. Le droit de la presse est presque insondable, c’est m√™me un pilier de la constitution puisque c’est le premier amendement. ¬†Le “perp walk” qui nous choque terriblement est encr√© dans la tradition Am√©ricaine au point que si DSK n’avait pas d√Ľ subir ce moment comme tout autre pr√©venu, le scandale sur sa “protection” aurait √©t√© aussi fort ici que les indignations sur les images l’ont √©t√© chez nous.

Par ailleurs traiter tout justiciable “comme un vulgaire dealer” pour reprendre une phrase de Robert Badinter entendue sur Inter, est pr√©cis√©ment un autre pilier de la justice Am√©ricaine. La protection des puissants n’existe pas.

Alors, certes, le syst√®me accusatoire Am√©ricain est parfois une machine √† enfoncer les pr√©sum√©s coupables. Lorsque le¬†District Attorney¬†se saisit d’une affaire il a les moyens illimit√©s de l’Etat pour parvenir √† ses fins. Mais une d√©fense peut aussi vider de sa substance les preuves du procureur¬†sur de multiples¬†aspects techniques¬†qui favorisent plut√īt l’accus√© pr√©sum√©. Une fois devant les jur√©s, l’accusation devra convaincre 12 hommes et femmes. Pas 8 comme chez nous. Les Etats-Unis ne fonctionnent que “par la preuve”. Il n’y a pas d’intime conviction.

Il doit y avoir un sentiment de pi√®ge infernal se refermant sur vous lorsque vous¬†√™tes confront√© au¬†syst√®me judiciaire Am√©ricain. Quand on habite ici, on sait que m√™me pour un banal contr√īle apr√®s un exc√®s de vitesse, il ne faut JAMAIS discuter avec un policier; ils ont les menottes faciles, d√©gainent l’outrage illico, n’ont aucun sens de l’humour¬†et vous terminez au poste sans comprendre. Dans le cas d’une affaire grave, ¬†je ne sais pas si le sentiment d’impuissance devant la machine est tr√®s diff√©rent¬†lors d’une incarc√©ration pr√©ventive √† la fran√ßaise sans libert√© sous caution, apr√®s une garde √† vue dont personne n’a jamais dit en sortant qu’elle avait √©t√© une partie de plaisir et devant un juge unique √† comp√©tence variable.

Mais comme cela a d√©j√† √©t√© beaucoup √©crit, la vraie violence du syst√®me Am√©ricain, c’est l’argent. Si un vulgaire dealer et un homme d’affaire sont humili√©s de la m√™me mani√®re au d√©but de la proc√©dure, l’un viendra gonfler les chiffres de surpopulation carc√©rale en n√©gociant avec le procureur parce que son avocat commis d’office n’aura aucun moyen de lancer des dizaines de d√©tectives aux quatre coins du monde¬†ou de contre-expertiser chaque preuve de l’accusation; l’autre mettra toute sa puissance financi√®re au service de son innocence pr√©sum√©e.

Le vrai scandale¬†ne sont¬†pas les menottes; ni les images. Le vrai scandale c’est que au fond, quand elle ne va pas de soi, la pr√©somption d’innocence, elle s’ach√®te.

Have a nice day.