Passer un bout de son samedi devant le 153 Franklin par acquis de conscience pour voir sortir les poubelles, voilà qui réjouit une journée mollement remplie 24h avant une audience dont je lis ici et là qu’elle est «cruciale». Elle est avant tout technique. C’est un rendez-vous devant le juge au cours duquel DSK se verra signifier les 7 chefs d’accusation retenus contre lui. Il plaidera non coupable. Le contraire à ce stade voudrait dire qu’il admet d’un bloc tout ce dont on l’accuse ; de la séquestration à l’agression, en passant par la tentative de viol. C’est impensable.
Concrètement, Que va-t-il se passer lundi ?-
(De ce que j’en ai compris ;  Que ceux qui en savent plus que moi n’hésitent pas à lever la main)
Une fois donc passé l’épisode de la lecture des chefs d’accusation et la réponse de DSK, c’est déjà quasiment fini.  Le juge prendra acte. Et probablement va-t-il fixer sinon un calendrier précis, en tout cas une date limite avant laquelle l’accusation devra avoir donné à la défense une partie du dossier ; ainsi que la date à laquelle la liste des témoins devra avoir été rendue. Il peut aussi donner une date théorique de procès.
Plus anecdotique, le juge peut également faire ce qu’on appelle un « gag order ». L’idée étant de demander à chacun d’arrêter avec les fuites. Souvenez vous que la défense a officiellement protesté contre tout ce qui a filtré dans la presse ; notamment les informations sur la présence du sperme de DSK sur le col de la chemise de la victime présumée. Les avocats de DSK dans une lettre avaient menacé de répondre en diffusant ce qu’ils avaient de compromettant sur la femme de chambre.
Montre en main donc, 10 à 15 minutes. Un peu plus si les avocats de part et d’autre décident d’en rajouter un peu. Dans une version plus théâtrale de cette audience, le procureur peut venir avec l’épais dossier sur son bureau pour bien montrer tout ce qu’il a contre DSK. La défense peut aussi se lever et affirmer qu’elle saura démontrer que son client n’est coupable de rien de ce dont on l’accuse, et d’ailleurs, nous vous le prouverons votre honneur ! Â
Plus sobrement, les avocats peuvent demander au moins une accélération du rendu de ce dossier. ce qu’ils vont vraissemblablement faire.
Après le 6 juin.
C’est là que le temps médiatique va devoir d’adapter au temps judiciaire : ralentir !
C’est là aussi que la défense prendra toute son sens et s’attachera à dégonfler les charges qui pèsent contre Dominique Strauss Kahn. Dans ce système accusatoire Américain, on oublie trop vite que la procédure qui s’annonce est nettement plus favorable à la défense.
Cette phase préparatoire au procès est la plus importante du système judiciaire américain.
1/ Le dossier de l’accusation va donc passer dans les mains de la défense. Pas toutes les pièces. Pas forcément d’un coup. Mais Ben Brafman l’avocat de DSK va enfin voir les relevés ADN et les conditions des prélèvements. Il verra les photos de la scène de crime ainsi que les vidéos des caméras de surveillance. Le témoignage de la plaignante en revanche, l’accusation peut le garder pour elle jusqu’à la veille du procès.
2/ La défense a 45 jours pour déposer ce qu’on appelle des motions qui devront toutes être tranchées avant le début du procès. Certaines sont très classiques : La motion WADE par exemple vise à remettre en cause les conditions d’identification du prévenu par la victime (Votre honneur, il n’y avait que des jeunes et 1 seul homme aux cheveux blancs dans ce « line up », comment voulez vous que mon client n’ait pas été désigné ?) ; la motion MAPP conteste les objets qui ont été pris au défendeur au moment de son arrestation (Votre honneur la saisie de cette robe de bain n’est pas légale) ; la motion HUNTLEY essaie de retirer du dossier de l’accusation tout ce que le prévenu a pu dire après son arrestation. La motion DONOWAY essaie de contester la « cause probable » qui a mené à l’arrestation. Etc etc…
C’est lors de la présentation de ces motions que la défense essayera aussi d’interdire à l’accusation de parler du passé de DSK (Past bad acts) en particulier s’il témoigne. Ce qui n’est pas du tout évident. Voire pas recommandé.
Chaque motion est écrite, la partie adverse y répond, le juge tranche en public.
Au fur et à mesure de cette phase préparatoire, la défense si elle s’y prend bien, peut faire éliminer des preuves dont elle estime qu’elles n’ont pas été récoltées dans les conditions requises par la loi ; elle peut faire tomber en même temps un certain nombre des chefs d’accusation. Brafman sait très bien faire ça. Dans le procès contre un membre de la famille mafieuse Gambino, il avait fait tomber 21 des 22 chefs d’accusation qui pesaient sur son client.
Tout ce qui précède prend donc plusieurs mois. Des mois au cours desquels la défense devra aussi s’attacher à donner une autre image de DSK dans les medias. Pas les nôtres. Les medias Américains. Dominique Strauss Kahn pour la moitié de New-York qui lit les tabloïds, c’est « Le Perv ». Dans l’esprit des potentiels jurés donc aussi. Personne ne connaît DSK ici. Contrairement à chez nous, à New York, aucune autre image ne peut se substituer à celle du gars menotté pris pour tentative de viol sur une femme de chambre. Il faut lui faire une image. Et ce faisant casser celle de l’accusatrice, sans en faire trop non plus pour ne pas passer pour le riche blanc qui cherche à sauver sa peau en dénigrant une pauvre femme noire du Bronx.
Par ailleurs, plus cette phase préparatoire est longue, plus la pression médiatique retombera. En l’état, la centaine de journalistes français que nous sommes qui se lèveront aux aurores lundi pour une place dans la salle d’audience maintiennent la lumière sur une affaire que les avocats veulent évidemment plus apaisée.
Juste avant le procès.
La défense saura exactement ce qui reste du dossier de l’accusation et quel est le risque réel d’une confrontation devant un jury populaire.
Brafman, disait un avocat interrogé par une consÅ“ur de France-Info, ne perd jamais. S’il sait qu’il a une chance de faire douter un seul membre du jury et ainsi acquitter son client, il ira sans sourciller vers le procès. S’il comprend que même en partie vidé, le dossier de l’accusation est encore solide, il pèsera de tout son poids pour pousser DSK à négocier et plaider coupable sur ce qu’il restera des charges en essayant de diminuer au maximum les années de prison qui s’annoncent.
Si le dossier perd de l’épaisseur, si la victime présumée donne des signes de refus de témoigner, le procureur sera bien obligé de réfléchir à la négociation aussi. Cyrus Vance ne peut pas perdre. Il a déjà pris un sérieux revers avec l’affaire des deux policiers acquittés (voir un post précédent). Un DSK qui sort non coupable de son tribunal serait dévastateur pour sa carrière.
Pour ceux qui regardent trop la télé, j’ajoute que le coup du témoin surprise, ou de la preuve inédite apportée par un détective essoufflé juste avant la pub : ça n’existe pas dans la vraie vie.
Pendant ce temps, devant le 153 Franklin où passent tous les touristes français, on a livré des sushis. Et…oh ! Ça bouge !
Anne Sinclair lance un rire au crépitement des appareils photos. Je me demande ce qu’elle a en tête en ce moment…
Have a nice day.