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13 novembre 2009

La nostalgie à la place de la mémoire

Posté dans: mémoire, société, culture

“Je hais les touristes”

A la façon d’un Boris Vian, ce romain sexagénaire élégant de la Piazza San Lorenzo in Lucina fulmine entre ses dents après avoir bu son café du matin.

La Via del Corso qui descend de la Piazza del Popolo jusqu’à la Piazza Venezia, rue commerçante ne desemplit pas. Une artère centrale souvent empruntée par les touristes pour aller de la Fontaine de Trevi au Panthéon, de la Piazza di Spagna alla Piazza Navona. On achète le maillot d’une équipe italienne ou une photo agrandie d’Anita et Marcello dans la fontaine de Trevi.

Ici, se vendent les souvenirs de Rome. Les posters de Vacanze Romane ou de la Dolce Vita. Les affiches des films de Rossellini et Vittorio de Sica. Des scènes incontournables du cinéma devenues vitrines romaines.

Le “Marcello, Come here” d’Anita Ekberg

 Et surtout le délire en Vespa de Gregory Peck et Audrey Hepburn.

 

Comble de l’ironie, on ne décèle aucun trait de la culture italienne dans ce film dont le titre original est “Roman Holiday” tourné par l’excellent Billy Wilder, film américain avec des scènes élevées au rang de références par les boutiques à souvenir. Et chacun repart avec le poster d’Audrey Hepburn photographié sur la Vespa.

Des images entrées dans l’inconscient collectif pour se formaliser dans un sentiment nostalgique qui se substitue à la mémoire.

Vu de l’étranger, l’Italie existe à travers les représentations merveilleuses du belpaese, entre douce lumière, pins, cyprès, oliviers et merveilles architecturales, mais aussi à travers des icones.

La Vespa.

 © VespaPiaggio

© VespaPiaggio

L’évocation de l’incontournable Fiat 500 des années 50 dessine immédiatement un sourire charmé sur les lèvres.

Et ce spot d’époque de 5 minutes qui vante les qualités techniques de la voiture est quasiment d’anthologie.

Sans compter les inventions design devenu pan de culture populaire à travers le monde. Les fauteuils de Zanotta et d’Urbino.

 © Zanotta

© Zanotta

Ou encore le téléphone Grillo de Marco Zanuso.

 © Zanuso

© Zanuso

Merci les icônes d’hier pour servir l’image d’une société.

Mais à bien y réfléchir quelles sont les représentations de l’Italie d’aujourd’hui ?

Journalistes et universitaires essaient souvent d’analyser les tenants et les aboutissants de notre quotidien… Et  à coté des historiens, la culture (littérature, cinéma, théâtre, peinture)  joue un rôle essentiel pour évoquer notre présent à partir du passé et de la mémoire. (non une spécificité italienne, s’adapte à toutes sociétés)

Et si j’en parle aujourd’hui, c’est pour signaler un ouvrage italien passionnant (malheureusement non publié en France), L’invenzione della nostalgia” d’Emiliano Morreale publié chez Donzelli Editore.

 © Donzelli Ed

© Donzelli Ed

Cinecittà n’est plus. Le cinéma d’aujourd’hui, surtout un cinéma d’auteur, peine à trouver des financements et l’on se souvient avec nostalgie d’un âge d’or où Hollywood, Godart et Truffaut venaient tourner à Rome, et les cinéastes italiens signaient des oeuvres exportées et reconnues à travers le monde. 

Dans ce livre, Emiliano Morreale parle d’une société contemporaine qui préfère aujourd’hui la nostalgie à la mémoire pour mieux affronter les angoisses du présent. Ce qu’il y a de désagréable et honteux dans la mémoire est gommé par une nostalgie qui permet l’autoconservation de l’individu dans un modèle qui le rassure puisqu’il s’agit de ces propres origines “enjolivées”.

Ce que nous croyons être les émotions de notre histoire sont celles que le cinéma aurait laissé dans notre vie quotidienne. Mais cette nostalgie est une fabrication des médias pour les médias. La génération née dans les années 60 a commencé à expérimenter des formes nouvelles d’auto perception, non plus sur le plan politique ou social mais à partir de sa propre mémoire de consommateur de cinéma et de télévision.”

Dans L‘invenzione della nostalgia, Emiliano Morreale distingue plusieurs époques de cinéma qui raconte l’Italie dans un mode différent. A titre d’exemple, les films qui ont évoqué pendant des années la période fasciste.

1ère génération : La lunga notte de Vancini,  La ragazza di Bube de Comencini et Un estate violente de Zurlini sont des plaintes douloureuses.

2 ème génération : Una giornata particolare de Scola et Il Cristo si è fermato a Eboli de Rosi. Deux chefs d’oeuvre, mais deux films qui racontent le fascisme désormais sur un mode doux amer. Avec distance et observation, le passé est raconté comme s’il s’agissait du présent. Existe aussi une forme onirique : Armarcord de Fellini, oscarisé.

3 ème génération  : les années 80. C’est un autre monde. L’explosion de la mode et de la télévision change les règles. On se souvient des films précités non pas pour ce qu’il raconte mais pour la période dans laquelle ils ont été tourné. Les coulisses.

Le succès de Sapore di Mare le film des frères Vanzina en 1982 en est une parfaite illustration. La nostalgie des années 60, le cabriolet de Vittorio Gasman, les coiffures, les toilettes et les costumes élégants, les coulisses des films de Fellini. Voilà les belles images d’autrefois. Et l’on s’arrête à cette vitrine sans aller plus loin.

L’invenzione della nostalgia s’arrête aussi sur La meglio juventù. Nos meilleures années en français. 40 ans de l’Italie à travers la vie de deux frères.

A l’étranger, on avait l’impression que le film racontait l’Italie mais il relatait seulement (avec brio et force) l’histoire de ses personnages. Une histoire universelle dans un décor italien. Le fond n’était qu’un catalogue : les inondations à Florence, les années de plomb, la crise de Fiat et de l’emploi, Aldo Moro.

Là où les étrangers ont vu un film qui revoyait l’histoire italienne, le réalisateur Marco Tulio Giordana a simplement posé une question : “et vous, vous souvenez vous de ce que vous étiez et ce que vous faisiez à ce moment là ? Au moment des inondations de Florence, du tremblement de terre à Naples, de la mort d’Aldo Moro, de l’assassinat de Falcone ?”

Finalement, la nostalgie est une affaire personnelle. La mémoire est encombrante. Le flux d’infos contradictoires avec les nouvelles technologies a pour effet de tout rendre confus. On préfère aller vers le plus simple, on préfère retourner surtout à son enfance.

Comme le dit Emiliano Morreale, tout est conçu pour substituer la nostalgie à la mémoire pour revenir à un temps doré où tout était forcément plus beau. Pourquoi les télés rediffusent à outrance des séquences qui nous renvoie à notre enfance ? Une manière de nous entrainer dans une régression ? Parce que tout était plus agréable et plus tranquille dans ce cocon où l’on chantait  “nano nano la tua mano/ nano nano apri piano” avec Mok le martien, venu des States.

Forcément gagnant, comme cette pub de Fiat. Comme par hasard un enfant au cinéma (clin d’oeil à Cinema Paradiso) qui voit défiler devant lui les temps forts, les personnages et les valeurs d’une identité italienne qui n’est ici qu’un clip pour vendre une voiture. Mais un clip terriblement efficace.

Ciao belli, je vous laisse sur l’idée d’un week end à Rome, le souvenir d’une jolie chanson de Daho, mais un week end à Rome où l’on n’entend pas de variet melo à la radio, où les vespa et même les piaggio  se font rares… Non plutôt un week end à Rome où toute rencontre reste à inventer sans se laisser encombrer par une nostalgie sentimentaliste qui ne relève ni du sentiment ni de la mémoire, mais d’une idée toute faite, prête à être vendue.

Bon week-end