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18 octobre 2009

Plutot frisquet, ce week end au Camping de L’Aquila

Posté dans: L'Aquila

A L’Aquila, fin septembre, il n’y aura plus personne sous les tentes ”. Silvio Berlusconi le 10 juillet 2009 au G8.

Au 30 septembre, selon les données fournies par la Protection Civile :

Sur les 67 500 personnes sans abris du 6 avril dernier, un peu plus de 34 000, soit la moitié, s’est débrouillée par ses propres moyens (en famille ou simplement en roulotte dans une zone pas trop éloignée de la maison endommagée). Ces populations n’entrent pas dans les statistiques gouvernementales.  

Restent à ce jour 32 949 personnes.

15 133 à l’hôtel. 9017 chez l’habitant. 8799 sous les tentes.

Deux semaines auparavant à la mi-septembre, Silvio Berlusconi dans un show télévisuel donnait les premières clés des nouvelles maisons aux sinistrés de L’Aquila. Le Président du Conseil omettait de dire que son gouvernement n’avait rien à voir avec la concrétisation de ce projet et que les maisons en question avaient été construites par les financements de la Croix Rouge et la Region Trentina.

400 maisons livrées à 1500 personnes reconnaissantes. De l’émotion et des larmes de joie.

Les coulisses montrent un tout autre visage…

Les demi saisons n’existent pas dans cette région des Abruzzes. Il existe même un proverbe qui le dit : “L’Aquila ne connait pas l’automne”. On passe de l’été à l’hiver en quelques heures. La transition s’est faite brutalement jeudi dernier et la métaphore du camping faite par Silvio Berlusconi en Avril laisse un gout amer après six mois passées sous les tentes.

Silvio Berlusconi interrogé par une télé allemande vante les qualités des bénévoles secouristes à l’écoute des sans abris et affirme que les sinistrés bénéficient de toutes les commodités possibles, et qu’ils doivent imaginer qu’ils passent un week end en camping.

 Samedi 17 octobre. 7h45. -8° sur le campo del globo. Nom donné au campement installé sur le parking de la grande surface. Le bout du nez gelé. Dehors, ciel gris, un vent du nord gifle la peau, une petite pluie glaciale. En face de la tente d’Angelo, la famille Burci sèche son linge.

 © EricValmir.RF

© EricValmir.RF

Comme le vent est fort, mieux vaut rester à l’abri à l’intérieur des tentes. A ne rien faire. Avec ce froid, personne ne songe à sortir. Fini aussi les coquetteries vestimentaires qui offraient une certaine dignité, l’illusion d’une vie normale.

Désormais, on se réfugie dans le pratique. Un vieux et gross pull, de grosses chaussettes, un duvet. On n’imagine pas se déhabiller pour se laver. On se recroqueville. Le corps enfermé sur lui même, une position qui ressemble étrangement à l’état d’esprit qui prévaut 6 mois après la tragédie. Replié sur soi , le sentiment d’être abandonné.

 © EricValmir.RF

© EricValmir.RF

Angelo est psychiatre. Quincagénaire. Il travaille sous les tentes du Campo del Globo depuis le 6 avril. Dans ce camp, de nombreuses familles refusent la proposition de la Protection Civile : être hébergé dans un hotel à 120 kilomètres dans la région de Pescara.  Personne ne veut s’éloigner de l’Aquila.

On leur a promis un toit. Ils espèrent encore. Et puis les écoles ont repris dans des installations préfabriquées. Comment gêrer cette difficulté ? Domir à Pescara et emmener les enfants à l’Aquila ? Ceux qui finissent par quitter les camps le font par nécessité médicale. Un enfant victime d’eczema causés par le froid. Une personne agée en difficulté cardiaque.

Guido Bertolaso, le patron de la protection civile s’est énervé. Ceux qui restent sous les tentes ne sont que des “irréductibles”. Une tension souterraine gronde.

Angelo : le climat de confiance a disparu et avec le froid les problèmes augmentent. Son . Audio. 2′25

ev.rf

Comment qualifier d’”irréductibles” des familles qui ont tout perdu ? Les paroles de Guido Bertolaso apparaissent déplacées dans ce contexte. Après six mois passées sous les tentes, après 6 mois de paroles réconfortantes promettant une maison à l’automne, la seule proposition formulée serait  un hotel à 120 kilomètres de chez soi ?

 Et ceux qui refusent cette offre aimable seraient des irréductibles ? Des activistes ? Arrivé à ce stade, des communistes peut être ?  

Le camp de Poggio di Roio est fermé depuis hier. Il n’y avait que 3 familles. C’était la pointe Everest de la Province, la zone la plus haute. On ne pouvait plus utiliser l’eau qui risquait de geler dans les canalisations et de tout faire sauter.

Dans un camp du centre de l’Aquila, les wc chimiques sont emportés. Ici, la douzaine de famille ne veut pas quitter les tentes. Mais la Protection civile démonte le camp avec l’aide des forces de l’ordre. ” Il y a un journaliste parmi nous, hurle Paola” dans un ultime réflexe desespéré. Les autorités me repèrent vite. “T’as une caméra ? ” C’est leur seule préoccupation. Voyant que je ne filme rien, ils poursuivent comme si de rien n’était.  

Témoigner ce que l’on voit ne vaut rien…. un témoignage, ça se dément… mais si la scène avait été filmé ?

Je ne m’attendais pas à des scènes d’une telle violence, pas seulement psychologique…  physique aussi. Il y a évidemment des mouvements extremistes qui cherchent à récupérer le malheur des sinistrés… En vain. Parmi les victimes du tremblement de terre, personne n’est dupe. Et les opérations de récupération ne fonctionnent pas. Les altermondialistes n’ont jamais réussi à infiltrer le noyau des déshérités de l’Aquila pendant le G8.  Voilà pourquoi il est injuste de ramener des revendications simples et légitimes à une protestation politique.

Mais dans le fond, tout le monde se moque pas mal de leur malheur. On est en présence de sans abris qui sont marginalisés, insultés, criminalisés.

Les journalistes ne sont pas nombreux, mais ils sont déjà trop nombreux aux yeux des autorités. Ce week end, la mini caravane de la presse n’est venu que pour recueillir la parole de ceux qui étaient encore sous les tentes en ces premières matinées hivernales.

Disparitions de tentes = suppression des témoignages. Si les sinistrés sont éparpillés dans les hotels, le seul reportage possible est de relater l’avancée du chantier et de solliciter leurs contremaitres. La parole des aquilani est définitivement effacée. Alors le rôle de la presse devient considérable, à condition qu’elle accepter de le jouer ou qu’elle s’intéresse au sort de victimes qui n’en finissent pas d’être victimisées.

Rai News 24, la chaine toute info de la Rai, a monté une spéciale la semaine dernière. On y voyait Mauro Dolce de la Protection Civile. Cet homme, très agréable au demeurant, que j’ai renconté plusieurs fois, affirme que les maisons construites ont bénéficié de normes anti sismiques avant gardiste. J’ai déjà rapporté ces propos en ajoutant que je ne disposais d’aucun élément pouvant confirmer ces dires.

Rai News 24 a invité un sismologue californien très en pointe sur ces questions. L’américain a réagi aux dires de Mauro Dolce : “aucune invention pionnière, les techniques et les matériaux utilisés à l’Aquila sont de bonne facture, mais c’est le minimum garanti.

A l’Aquila, se confirme au fil des semaines, un terrible pressentiment : l’instrumentalisation, la propagande.

Le chantier de la reconstruction n’a pas commencé, seulement la construction.  Toujours au nom de l’état d’urgence, on bétonne des lotissements pour les sinistrés en parlant de solutions provisoires et sans impliquer les principaux intéressés aux centres décisionnels.

Alessandro, 34 ans,  vit depuis 6 mois sous les tentes de Paganica. Il ne veut pas partir à Pescara dans un hôtel. 2′35

ev.rf

Et si tout le monde s’en va, l’Aquila devient une ville fantome. De 70 000 habitants, le bassin de population descendrait à 10 000 avec une vie économique réduite et des chantiers à foison en périphérie. Des hotels réquisitionnés par la protection civile et les ouvriers à l’oeuvre sur les chantiers. Une ville ouvrière, rien d’autre puisque les sinistrés pris en charge ont été envoyés en vacances forcées pour une durée indéterminée.

Le statut d’assité n’est pas aussi réconfortant qu’on le croit. Inciter les populations à vivre dans les camps de la protection civile, puis une fois l’hiver arrivé, partir dans les hôtels déserts de la cote adriatique avec des tickets repas n’est pas forcément le cadeau royal qu’imaginent les services de la Protection Civile. Que fait on de ses journées sans être informés de quoi que ce soit ? On tourne en rond et on gamberge.

Et pendant ce temps là, la maison où l’on a toujours vécu n’est pas reconstruite. Le sera t-elle un jour ? Un matin, on te donnera une clé, tu diras merci, tu n’auras rien choisi. Mais qu’importe, le secteur de l’hotellerie fonctionne sur la côte en saison morte et les métiers du bâtiment ont de belles perpectives avec l’argent de l’aide internationale.

Aucune implication des entreprises locales dans le chantier de la reconstruction. C’était pourtant une des nombreuses promesses de Silvio Berlusconi. Aucun appel d’offre, aucune transparence financière. C’est la protection civile qui décide tout. Même le vice président de la Region Abruzze pourtant berlusconien s’en est publiquement étonné. “La protection Civile n’est elle pas en train d’outrepasser ses droits ?”

Le procureur antimafia Alfredo Rossini, bien seul dans cette histoire affirme que des entreprises directement liées à la Mafia travaillent sur place. Au moins une, au vu de tous : la IGC (Impresa Genrale Costruzioni) chargé de bâtir les maisons de Bazzano. Cette société visée par les enquêtes judiciaires appartient à une famille dite mafieuse et tout le monde se demande comment ils sont arrivés là.

L’enquête révèle que le groupe était déjà impliqué dans la construction d’une rame de métro à Milan, de la portion ferroviaire haute vitesse, Parme/Reggio Emilia et de tunnels sur l’autoroute Catania/Siracusa. A l’Aquila, l’IGC aurait enlevé un contrat de 54 millions d’euros à Bazzano.

Mais à la télévision, quand on parle de l’Aquila, c’est pour donner de bonnes nouvelles. Oui, c’est vrai les habitants d’Onna (surnommé village martyre) sont heureux d’avoir un village reconstruit façon lotissement neuf avec une école. Solution provisoire dit on, mais qui va s’éterniser et s’éterniser. Personne n’est dupe.

Les maisons d

Les maisons d

Ces maisons sont construites sur les pelouses de la commune.

Et de l’autre coté de la rue, le village en ruine. Autant dire Onna, le vieux Onna, vestige d’un passé qui restera passé. Aucun travaux de déblaiement n’a été effectué depuis le 10 avril. Tout reste en l’état, comme un traumatisme qu’on ne doit pas oublier. La coexistence du quotidien se fait avec cette réalité.

Et en face, les ruines d

Et en face, les ruines d

La gestion d’un tremblement de terre n’est jamais facile.

Gerer la douleur et la préoccupation des uns et des autres non plus.

Mais ce qui est déroutant dans cette affaire, c’est la récupération. Silvio Berlusconi en tête, mais il n’est pas le seul, ont cherché à tirer profit de cette situation, sans penser un seul instant à la situation des sinistrés et à rebatir un plan urbanistique et social cohérent pour les habitants.

Silvio Berlusconi a fait un show devant les caméras de télé. Les grands de ce monde dans un geste solidaire mais sans jamais renconter un sinistré sont venus débattre des enjeux de planète sur la terre des Abruzzes. A peine un mois après le tremblement de terre, un collectif d’artistes italiens a enregistré un disque sous la houlette de Jovanotti.

Aujourd’hui les artistes chantent ailleurs, Silvio Berlusconi livrera encore quelques maisons d’ici Noel en donnant l’image du sauveur providentiel, les sinistrés seront invités à dire merci et à se taire… sur les ruines, les chacals se partagent le butin…. derrière, la magistrature verra son travail discrédité. Et tout un tissu social s’écroulera dans l’indifférence générale.

Ce qui se passe à l’Aquila porte les traits de la vulgarité dans sa définition la plus ignoble.