Qu'est-ce que c'est? A partir de cette page, vous pouvez envoyer ce lien par e-mail.

E-mail

Envoyer par E-mail
16 avril 2009

Un après midi à Palerme chez Roberto Scarpinato, adversaire du Principe

Posté dans: Un après midi chez..., mafia, sicile, politique

La première phrase me déroute “on ne parle pas de Berlusconi, on est d’accord ?”. Elle me déroute parce que deux heures plus tôt, devant le théâtre Massimo de Palerme, un des acteurs économique de la lutte anti mafia m’a posé la même condition. Je rétorque que je ne suis pas là pour parler de Silvio Berlusconi mais des rouages de Cosa Nostra.

Et je répète d’un sourire entendu la même phrase à mon hôte : “Je viens chez vous pour parler de votre livre. Il ritorno del principe. “Bien sur l’entourage de Berlusconi est souvent soupçonné de collusion avec la Mafia, son bras droit Marcello Dell Utri a d’ailleurs été condamné au cours de la précédente législature, mais jamais aucune preuve n’a impliqué formellement le Président du Conseil lui même.

Roberto Scarpinato est le dernier des juges de Palerme. Le dernier de la génération des Falcone et Borsellino, les 2 magistrats assassinés en 1992 et 93.  Une mémoire historique de lajustice palermitaine qui a refusé d’aller excercer sa profession à Milan ou Verone. Il vit sous intense protection policière. C’est lui qui a instruit le procès de Giulio Andreotti pour complicité mafieuse, Giulio Andreotti aujourd’hui sénateur à vie, et 7 fois président du Conseil.

La sentence de 1er degré l’avait acquitté pour insuffisance de preuves mais la Cour d’Appel trois ans plus tard a inversé le jugement.  Andreotti coupable. Le délit “d’associations de malfaiteurs” a été reconnu mais les faits entre temps étaient tombés sous le coup de la prescription.

Il ritorno del principe (aux éditions Chiareletterre, seulement en italien)  n’est pas une description de l’affaire Andreotti. Pour Roberto Scarpinato qui s’exprime d’une voix douce, “Andreotti n’est que le fils d’un système rompu à toute épreuve, et protégé aujourd’hui par un cadre médiatique. Les conclusions de l’affaire Andreotti n’ont jamais été très clairement rapportées par la presse italienne“. Le juge Scarpinato cite dans le livre un exemple de couverture médiatique télévisuelle : Porta a Porta, le talk à succès de Bruno Vespa sur la Rai Uno (tous les soirs à 23h).

Quand Andreotti est acquitté, Bruno Vespa lui consacre une émission triomphale.

Quand il est déclaré coupable,  pas un mot.

Quand le bras droit de Silvio Berlusconi, Marcello dell Utri écope de neuf ans de réclusion criminelle pour collusion avec la Mafia, Porta a Porta propose un numéro spécial sur la sexualité des personnes âgées. Idem pour la condamnation de Bruno Contrada, numéro 3 des services secrets italiens, reconnu proche des réseaux mafieux.

Ces exemples sont presque cités à titre d’ironie dans le livre. Le reste de l’entretien démonte tout un mécanisme qui part d’un système féodal. Une minorité de puissants qui maintient son pouvoir et ses intérêts par tous les moyens. Par la corruption jusqu’à la violence et le meurtre politique.

La Mafia n’est pas une organisation criminelle, c’est une culture clientéliste. La seule qui existe, celle des cols blancs. Celle dont on a toujours nié l’existence jusque dans les années 70. La bourgeoisie mafieuse palermitaine utilisait quelques groupes pour imposer un règne de terreur, mais à l’abri de tout regard. La Mafia était une légende. Tout dérape avec les coups d’éclats de Toto Riina et Bernardo Provenzano, des hommes de mains devenus par soif de pouvoir les deux parrains légendaires de Corleone qui vont de campagnes meurtrières en campagnes meurtrières.  La Mafia est alors un fait médiatique. Le cinéma s’en empare. Et le Principe s’en accomode. La Mafia, c’est eux. Et le Principe finit par les saborder. En tôle. Cosa Nostra, c’est fini. T’as qu’à croire !

Il principe, c’est une classe dirigeante, mix de notables, d’entrepreneurs et d’élus. Un clivage qui remonte au XVIème siècle.  Dans le livre, Scarpinato écrit “d’abord sont apparues les méthodes mafieuses, puis la Mafia. En 1861 à l’unité italienne, 90% de la population était analphabète, en 1948, 60%. Ce n’était pas de sa faute, elle a été entretenue dans l’ignorance et n’a jamais pu connaitre les principes d’une démocratie. Et ce ne sont pas cinquante années de République qui peuvent modifier le cours des choses, surtout quand le Principe est au coeur de la vie publique. “

Il Principe a tremblé en 1992. Le Mur de Berlin Italien. Les 2/3 de la classe politique décimée par l’affaire “Mains Propres”, les communistes épargnés, les juges au pouvoir, alors Il Principe utilise la méthode forte. Riina et Provenzano tuent, massacrent. Falcone et Borsellino sont assassinés. Par vengeance dit on

Je ne crois pas répond Roberto Scarpinato. “Dans ce moment où tout était déstabilisé, Il Principe devait garder le pouvoir. La crainte d’une mainmise communiste était grande. Un coup d’Etat n’était pas possible. Après la défaillance du système politique, avait été pensé un attentat monstrueux au Stadio Olimpico de Rome. La bombe n’a pas marché. Ce carnage serait resté dans l’Histoire. Dans l’émotion, on aurait porté au pouvoir une nouvelle génération choisie par Il Principe. Falcone et Borsellino avait découvert ces manipulations politico mafieuses qui aurait débouché sur une réorganisation de l’Etat et un projet qu’on aurait pu comparer à une Balkanisation de l’Italie. Nous avons repris l’enquête mais jamais nous n’avons pu apporter les preuves nécessaires. Mais Il Principe voulait morceler l’Italie en 3 pour que chacun garde ses privilèges. Le Nord attelé à la locomotive européenne, le Centre technocrate, et le Sud une sorte de Singapour italienne avec les 4 Mafias aux commandes.”

Bien sur, poursuit le juge, on va me rétorquer que mon imagination est fertile, et que la Mafia appartient au passé. Moi, je ne cherche que la vérité, et rien que pour ça, je suis menacé de mort et je n’ai plus de vie privée.  Vous trouvez ça normal ?

On a parlé pendant deux heures et je n’ai pas vu le temps passer. Retourné dans le brouhaha de la rue palermitaine, je regarde les façades ocres de la via Roma. Le soleil est doux, un couple s’embrasse, les premières odeurs de l’été…… L’Italie.