Comprendre l’Italie à travers ses nuances

Le blog de Eric Valmir


Lettre ouverte à Erri De Luca

social, années de plomb, littérature, religion, culture, société, politique

 © Erri De Luca

© Erri De Luca

Carissimo,

Très cher Erri,

Cette lettre, j’aurais pu l’écrire à Fabio, Giulia, Vito, Francesca, Orlo, Marco et tant d’autres devenus des amis au fil de mes reportages à travers la péninsule et que le jargon journalistique désigne par le mot “anonyme“.

J’ai toujours détesté l’emploi de ce mot qui revient souvient dans la bouche de présentateurs ou reporters “une foule d’anonymes, des anonymes“.  Il ne veut rien dire et je sais que tu es d’accord avec moi. Personne n’est anonyme, et surtout pas les tempéraments que l’on croise par hasard au détour d’une interview. Au contraire, s’affirment avec force des personnalités.

Et si j’ai choisi de t’écrire, à toi, rien qu’à toi, (permets moi di dare del tu), ce n’est pas en raison de ta notoriété. Bien sur, le titre de ce post est plus parlant que si je m’adressais à Luca Erri, plombier à Pescara. Mais le fait que tu sois connu n’entre pas en ligne de compte.

D’ailleurs, je te vois déjà “irrité”, comme lorsque tu refuses les applaudissements quand tu montes sur une scène. Tu n’es pas “quelqu’un“  dirais tu… Ces marques d’attention à ton égard te touchent et t’embarassent. Tu réponds d’un geste géné de la main. 

Le choix de t’écrire est éminement personnel. Nous nous sommes vus trois fois en cinq ans. Deux fois chez toi. Une fois dans une trattoria. 

Tous les Italiens croisés en reportage durant mon mandat qui s’achève à la fin de l’été, je les revois et les reverrai dans les jours qui viennent. C’est l’heure des derniers verres, des derniers éclats de rire, un abbraccio fort et émouvant, des larmes contenues ou pas, c’est l’instant où les sentiments se livrent à eux mêmes. Vifs et justes. Sans fard, effets de style, excès. Sans pudeur ou fausse pudeur. 

Bref, la relations entre les hommes telle qu’elle est racontée dans tes livres et ton regard. 

Notre première rencontre. Après le succès de Gomorra de Saviano, je devais recueillir les réactions d’intellectuels et personnalités littéraires italiennes. C’était au printemps 2008. Tu m’as proposé de venir chez toi. Une pratique courante, les auteurs reçoivent souvent à domicile.

Mais toi, tu vivais à la campagne. Loin de Rome. Sans adresse. Un navigateur GPS n’aurait pas trouvé ta demeure. Alors j’ai pris le train et tu es venu me chercher à la gare. Dans la voiture, nous ne parlions pas, ou de tout et de rien, quelques échanges brefs… le véhicule glissait au milieu des champs… Une route cahotée… Une maison dans sa plus simple expression… Pas de superflu… En un coup d’oeil, ce qui compose tes oeuvres se trouvait là…

Dans l’interview, j’ai apprécié ton parler vrai, ta réflexion, je n’étais pas toujours d’accord avec ce que tu disais, mais ce n’était pas grave. Il y avait dans tes propos une rare générosité. Dans les paroles dites au micro, tu as donné de toi. Ensuite, malgré l’urgence d’un agenda rempli, je n’ai pas pu m’en aller comme un voleur.  Face à un tracteur qui labourait, on a pris un café.

La deuxième fois, l’année suivante en 2009, je gardais un tel souvenir de notre rencontre que l’idée de te dédier un espace dans la série “Ciao Ragazzi” que je produisais sur France Inter est venue tout naturellement. Nous avons passé l’après midi chez toi , avons évoqué ton parcours, le militantisme de Lotta Continua, Fiat, l’Afrique, la Bosnie, l’engagement, l’écriture, ton amour de la nature, les Dolomites, l’escalade… et tu t’es livré avec justesse dans l’interview, évoquant les souvenirs douloureux et ceux que tu taisais. Les joies et les peines.

Beaucoup garde de toi l’image du militant de Lotta Continua au début des années 70, mais tu n’as jamais cédé à la violence des attentats. Tu ne les as pas cautionné. Tes armes sont restés les mots que tu utilisais, les discours et les manifestations. Et tu n’as jamais écrit au sujet des causes que tu défendais. La littérature, c’était autre chose. “le contrepoids d’une journée de travail” disais tu…

Ou encore ces mots “quand on me demande de signer une pétition, je refuse toujours. Si je veux m’engager, je manifeste, je m’implique, je ne signe rien“.

Dans tes yeux, il y a une sincerité.

Le plaisir des retrouvailles dans les allées du Parco della musica un soir de l’automne 2010 se lit dans nos prunelles, tu vas monter sur scène avec Giamaria Testa, le chanteur poète turinois. L’interview porte sur le spectacle et puis tu me demandes de venir partager une pasta et un verre de vin avec les tiens. On est en petit comité. Tu m’ouvres naturellement ton intimité.

Je repense souvent à ce que tu m’as dit dans l’interview que les lecteurs de ce blog peuvent écouter (ci dessous en Audio)… quand tu écris, tu n’utilises pas d’ordinateur, même pas une machine à écrire… Mais un cahier et un stylo… Il te faut la lenteur de la main…

Et en y réflechissant, cette lenteur se retrouve dans la lecture. On parcourt tes pages tranquillement en prenant soin de savourer la phrase, elles ne s’avalent pas à toute vitesse… C’est tout le contraire…

Prendre le temps de s’arrêter et regarder l’autre, voilà ce que je retiens de nos trois rencontres…

Erri, tu m’as dit “ci vediamo a Parigi“… Je t’assure que oui, nous nous verrons, et cette fois ci c’est moi qui ouvre les portes  de chez moi et débouche la bouteille.

Un abbraccio grande

 Eric 

 © Erri De Luca

© Erri De Luca

AUDIO : 30 minutes. Une interview chez lui réalisée en 2009. C’est la version brut qui est proposée ici. Les blancs qui séparent parfois les réponses des questions sont là pour favoriser les coupes au montage.

EV

L’ actualité d’Erri De Luca

En France : Le poids du papillon…

  © Gallimard

© Gallimard

Un texte court, vif et précis. Un vieux chamois en fin de règne qui domine pourtant la vallée depuis des années… Un vieux chasseur qui n’a plus l’agileté de l’alpiniste qu’il était… Tous les deux savent leur temps compté… L’homme cherchera à abattre l’animal… qui essaiera de lui échapper une fois de plus… Le décor : la montagne, les aigles, la nature, et la prose d’Erri De Luca

81 pages

En Italie : Le sante dello scandalo

 © Giuntina

© Giuntina

5 femmes dans les générations d’Abraham et Jésus.

5 portraits qui font de la grâce féminine une force de combat pour forcer les lois, confondre les hommes et imposer des exceptions.

60 pages

Toujours en Italie : Un spectacle avec Gianmaria Testa, chanteur turinois. Le premier s’appelait “Don Quichotte et les invisibles“…Il existe aujourd’hui en DVD. 

Le principe : des textes lus par Erri, entrecoupé de chansons de Gianmaria, les deux proses se complètent et se rejoignent…

4 commentaires pour “Lettre ouverte à Erri De Luca”

  1. Flavia dit :

    Magnifique interview audio, quelle chance de la retrouver publiée : même si je croyais bien connaitre l’histoire d’ Erri De Luca, j’ai découvert des facettes qui me manquaient.
    J’ai passé un bon moment. Merci.
    Le ton amical et humaine est typique d’ Eric Valmir, et c’est ce que j’aime
    Encore merci de nous raconter la vie sans jamais perdre la dimension humaine et ordinaire, dans la quelle je me retrouve toujours dans ces commentaires.
    Le blog d’Eric Valmir est ma liaison avec mon pays, celui duquel moi aussi “je me suis arrachée”: j’adore la façon de parler et ecrire d’Eric Valmir, j’adore les propos, les personnages à qui Eric a donne la voix, inoubliables dans ciao ragazzi, une des plus belles emissions que moi j’ai jamais écouté sur l’Italie.(Ca serait pas mal, que France Inter la retransmette en replique!)
    PS.”…mon mandat qui s’achève à la fin de l’été…” : j’espère que ce n’est pas un adieu de cette rendez-vous incontournable pour ce qui veulent connaitre l’Italia, et surtout les italiens)

  2. Gabrielle dit :

    On ne peut que souscrire à ce que dit Flavia… Moi aussi arrachée à un pays, à la France, et volontairement, pour vivre en Italie, j’ajouterais que parmi les mille et une raisons de suivre ce blog depuis la Péninsule il y a ce regard positif posé sur nos cousins transalpins, si prompts à s’autodénigrer, à se dévaluer. Sans passer sous silence bien des cotés parfois pénibles de ce pays, vous etes l’un des rares qui ne le regarde pas avec la condescendance facile, la “puzza sotto il naso” des trop nombreux Français qui sitot débarqués de ce coté des Alpes commencent à dénigrer et caricaturer.
    Je n’ai pas eu la chance d’écouter “Ciao Ragazzi”: en existe-t-il une version CD commercialisée par Radio France ?

    Grazie,
    Gabrielle

  3. Giampaolo dit :

    Buonasera, Eric,
    Buonasera, Erri,
    buonasera a tutti-e quanti-e.
    Les moyens techniques de mon bord, ne me permettent pas d’écouter l’interview d’Erri de Luca … tant pis pour moi.
    Malgré cela, je n’en suis pas à jeun : nous nous sommes rencontrés l’été dernier à la librairie Tour de Babel à Paris, le soir de la présentation de l’un de ses livres : un puro, come si dice dalle nostre parti.
    Si un jour l’une de ses oeuvres pourra voir le jour, en Italien, sur les planches d’un théâtre parisien, ce sera grâce à sa générosité (à suivre).
    Pour ce qui est d’Eric : enfin, est-ce bien raisonnable de verser autant de larmes au moment de quitter un pays, il nostro Bel Paese, qu’on a tant aimé ?
    Je suis convaincu qu’il est toujours temps de s’en faire une raison, et pourquoi pas une raison de vie.
    Au fond, il serait temps qu’”en France on commence à voire l’Italie avec un oeil plus malicieux, que celui de ceux qui nous accordent leur sempiternelle condéscendence.
    Et je crois savoir qu’Eric, même s’il songe à bloquer son blog, n’a pas envie, pour autant, d’en finir avec la dolce vita, le parfum des beaux scandales, le courage de nos magistrats (sans oublier celui de tant d’honnêtes citoyens et citoyennes), le charme des lieux et des cultures (au pluriel, svp), etc etc
    Nous l’espérons toutes et tous (à vrai dire, je ne parle que pour moi tout seul) au micro de Radio France, bleue-blanche-rouge, voire de ces radios locales qui se démènenet à Paris et banlieue pour diffuser, avec les moyens de bord, toute l’Italianité qu’on adore sur les bords de Seine.
    A bientôt, donc, tant à Erri qu’ a Eric … pour un E&E pétillant et charmant.
    Ciao, a presto
    Giampaolo

  4. Humanrace dit :

    moi ce que j’aime chez Erri de Luca c’est ce ton nostalique et ce regard qui en dit long sur son histoire mais aussi sur l’histoire de l’Italie de ce siècle et de la fin du siècle dernier. Enfin “nostalgie”, ce n’est peut-etre pas le mot, c’est plutot un sentiment de résignation; on y lit aussi la rudesse des gens qui ont lutté et qui ont perdu leur bataille, la guerre peut-etre… trop tard, trop las, trop mal…
    Pas étonnant qu’au moment de partir Eric, vous ayez envie de le rencontrer…
    L’Italie, ça fait toujours ça… quand on y est, on peste, et quand on s’en va, on est pris d’une sorte d’ennivrement, on a la tete qui tourne: tous ces monuments, ces paysages, ces éclats de rire, cet amour…
    Mais oui, en Italie, les gens savent vous aimer…pas vrai Eric que j’ai raison??? Hein?
    A très bientot j’espère et merci pour l’excellent boulot que vous avez fait…

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martinique

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