Comprendre l’Italie à travers ses nuances

Le blog de Eric Valmir


A Naples, un air déjà respiré

social, mafia, actualité, santé, naples, société, environnement, politique

C’était dans l’air.

A Rome, Silvio Berlusconi pouvait répeter à l’infini que la crise des déchets appartenait à une époque révolue. A Naples, on savait très bien que la réalité était tout autre. 17 ans que ça dure. Les poubelles n’étaient peut être plus visibles dans les rues, mais au dessus des décharges à ciel ouvert,  les vapeurs irrespirables chargeaient l’atmosphère.

Corruption, clientelisme, camorra. Les comités de gestion des déchetteries infiltrés par la Mafia. Un marché lucratif. 6 milliards d’euros par an, au mépris des règles environnementales et de la santé publique. Une responsabilité collective. Plutôt que d’emprunter les filières législatives couteuses, les entreprises réparties dans toute la péninsule préfèrent confier leurs déchets industriels souvent toxiques à des intermédiaires peu recommandables, sous le sceau du secret. Transactions opaques, pas de bordereaux. Des camions emmènent les ordures et les déversent dans la région napolitaine, saturée ces dernières années. Désormais le périmètre s’élargit aux Abruzzes.

Les compromissions politiques sont grandes. Au niveau local et national. A gauche comme à droite. Les citoyens ne font plus confiance aux institutions, dAlfonso Pecoraro Scanio (ministre de l’environnement de Romano Prodi) en son temps,  au chef de la protection civile Guido Bertolaso aujourd’hui. 

Et les audiences du procès d’Antonio Bassolino, ancien président de région et de vingt sept élus locaux poursuivis pour fraude sur les fournitures publiques et abus de pouvoir dans la crise des déchets vont de renvoi en renvoi.

Depuis que Silvio Berlusconi a officiellement et définitivement résolu la question du trafic des ordures, la tension est vive dans tous les sites réquisitionnés pour acceuillir des milliers de tonnes de déchets. A Chiaiano, à cinq cent mètres d’un hopital, un immense espace vert transformé en décharge. Les comités de quartier ont fini par s’épuiser à s’époumoner dans le vide. Plusieurs délégations de la commission européenne ont dénoncé cet état de fait et demandé à l’Italie de prendre des mesures. En vain.

Le plan gouvernemental prévoit de réquisitionner des espaces verts, transformer en décharge les sites choisis pour y déposer les déchets en surplus.

Curieusement, la zone de Terzigno, dans une réserve naturelle logiquement protégée, a été retenue. Pourtant, nous sommes au coeur du Parc National du Vesuve.  

 © Panneau indicateur du Parc du Vesuve

© Panneau indicateur du Parc du Vesuve

 Outre le fait qu’il est interdit de déteriorer la faune et la flore, que lit-on sur la sixième ligne de ce panneau indicateur ?

 © zoom

© zoom

Ne pas déposer de déchets, quels que soient leurs natures.

Et que trouve t-on quelques kilomètres plus loin  ?

Des amoncellements d’ordures entre Pompei et Terzigno….

 © Parc du Vesuve

© Parc du Vesuve

Parce que la première décharge est arrivée à saturation…

Au gré des vents, l’odeur pestilentielle aux alentours des déchetteries à ciel ouvert installé par le plan gouvernemental  gêne non seulement la vie quotidienne des riverains, mais surtout pose de réels problèmes de santé publique.

A proximité des décharges et de terrains où les déchets industriels sont brulés à l’air libre, les médecins de la zone ont enregistré une multiplication de cas de cancers et tumeurs ces dernières années. Seul élément statistique officiel (Conseil national de la recherche) : nombre de cancer du foie 3 fois plus élevé que la moyenne nationale.

A Terzigno, les troubles respiratoires affectent les enfants et les personnes âgées. Les yeux piquent, la gorge gratte.

Les pouvoirs publics rejettent ces allégations. Guido Bertolaso affirme que les travaux qui ont transformé les sites en décharge ont respecté les normes en vigueurs. Et qu’il existe un moyen simple de s’en apercevoir : l’absence de mouettes signifie qu’il n’y a pas de matière organique, que l’ensemble des déchets a donc été traité, et que le site ne présente, en conséquence, aucun danger. (Conférence de presse tenue dans les locaux de la stampa estera à Rome)

Malheureusement pour le chef de la protection civile, les mouettes sont partout.

 © décharge saturée

© décharge saturée

Et donc le 30/12/2010, il est décidé d’ouvrir une seconde décharge dans le Parc national du Vésuve. Les travaux de bonification commencent.

On rase vignes, pins, oliviers pour construire un chemin qui permette aux poids lourds de passer.

La zone est bouclée par l’armée : zone d’intérêt stratégique national, comme à Chaiano, et personne ne peut entrer.

 © Décharge n°2

© Décharge n°2

 Cette fois-ci, la colère l’emporte chez les habitants.

Depuis 6 mois, ils s’opposent, écrivent, argumentent, sollicitent des entrevues. Géologues, agriculteurs, médecins tirent le signal d’alarme.

Aucune réponse. Condescendance et indifférence.

Alors que le décret valide l’ouverture de la deuxième décharge, la colère explose.

 © Le face à face

© Le face à face

Et les forces de l’ordre prennent position.

Bruxelles annonce des sanctions. Dans un communiqué, la Commission estime que “les mesures prises par le gouvernement italien sont insuffisantes”. La Cour européenne de justice qui a ouvert une procédure d’infraction demande à l’Italie de se doter d’un réseau d’élimination des déchets digne de ce nom.

Silvio Berlusconi propose alors  14 millions d’euros aux communes de la zone. Mais les maires, pour la plupart (Popolo della libertà-Centre Droit, son propre parti) considèrent que la somme allouée est une manière d’acheter leur silence.

La situation se radicalise.

Les nuits d’octobre sont des nuits d’affrontements entre policiers et groupes bien organisés qui incendient des voitures

 © La Stampa

© La Stampa

Les maires de la zone condamnent ces débordements et surtout ne reconnaissent pas les fauteurs de troubles. Ce ne sont pas des gens du pays.

Classique.

Des mouvements extremistes récupèrent une cause et une colère pour venir incendier, détruire et charger les forces de l’ordre.  

 © La Stampa

© La Stampa

On voit mal les familles qui font des sit ins pacifiques la journée se transformer en mercenaires la nuit.

Mais tout est fait pour détourner l’information sur cet axe.

Comme tout a été dit sur le trafic des déchets, on se concentre sur les affrontements de plus en plus violents. Roberto Maroni (ministre de l’intérieur)  annonce des renforts sur zone, Stefania Prestigiacomo (ministre environnement) voit le bras de la Camorra derrière les manifestations et à Terzigno, on affirme que c’est le gouvernement qui est en affaire avec les camorristes.  Des citoyens qui n’en peuvent plus d’être criminalisés alors qu’ils réclament une écoute.

Les éditorialistes s’emparent du sujet. Il Giornale, sous la plume de Carmine Spadafora : “pendant que les talibans du Vésuve lancent des molotov, Bruxelles tire sur notre chef de la protection civile“, ne fait qu’attiser un feu partisan tandis que Lorenzo Mondo dans la Stampa revient au problème principal : les déchets. La dangerosité de ces sites élaborés dans l’urgence. L’inefficacité des déchets acheminés par train vers l’Allemagne ou par navire vers la Sardaigne.

Dans Il Mattino, le comédien napolitain Alessandro Siani (excédé de voir sa ville ainsi traitée) opte pour une figure métaphorique cinématographique.  “On tourne le remake de la crise des déchets avec des protagonistes qui ont des ordures dans les poumons. Un octogénaire est conduit aux urgences. De sa narine gauche, sort du verre, de la droite du plastique.”

Et les spécialistes de l’environnement ne cessent de réclamer aux pouvoirs publics la mise en place du tri sélectif qui réduirait de 30% au moins la production de déchets. Mais personne ne répond…

Parce qu’ici… ces ordures qui sentent mauvais et propagent des ondes cancérigènes ont le pouvoir magique de se tranformer en or.

Un commentaire pour “A Naples, un air déjà respiré”

  1. roberto dit :

    bonjour,
    je vous félicite pour votre article, que, en napolitain, j’ai trouvé très intéressant et bien documenté. je me permets juste une briève remarque, qui ne concerne pas que votre article mais une coûtume assez répandu dans les médias non-italiens (et tout récemment même parmi ces derniers): “mafia” est un terme géneralement utilisé pour grouper toutes les organisations criminelles italiennes et d’ailleurs ; malheureusement, ce terme met ensemble des réalités qui sont profondement différentes même au niveau structurel. pour n’en citer qu’un exemple, la mafia proprement dite (la sicilienne) est une organisation à structure fortement pyramidale avec un ou peu “grand chefs”, tandis que la camorra est plutôt horizontale (plusieurs petits clans).

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