Comprendre l’Italie Ă  travers ses nuances

Le blog de Eric Valmir


Bavards comme des pies, ces mafieux repentis

mafia, justice, politique

C’est le monde à l’envers.

Autrefois, il fallait des instruments de torture pour desserer les dents des mafieux repentis. La loi du silence régnait, implacable. La moindre syllabe ou sonorité émise était analysée, décortiquée.

Aujourd’hui rebaptisĂ©s “collaborateurs de justice”, ces repentis Ă©numĂšrent des faits prĂ©cis, des dates, des chiffres et citent mĂȘme des noms. Mais personne ne semble les entendre et quand un tĂ©moignage s’affiche dans un journal ou fait les gros titres, sa crĂ©dibilitĂ© est tout de suite remise en cause.

Ces derniers jours, les paroles de Massimo Ciancimino, fils de Vito, ex-maire mafieux de Palerme a affirmé que son pÚre condamné pour collusion avec la Mafia avait été remplacé en 1992 par Marcello Dell Utri (bras droit de Silvio Berlusconi) devenu principal interlocuteur de Casa Nostra.

Massimo Ciancimino n’est pas un mafieux repenti. Il est simplement le fils d’un ex mafieux politique. Ciancimino affirme aussi Ă  la barre quela fortune d’origine criminelle gĂ©nĂ©rĂ©e par son pĂšre fut investie dans la construction du projet immobilier de Silvio Berlusconi Milano 2″.

Les avocats du PrĂ©sident du Conseil dĂ©mentent et annoncent qu’ils vont porter plainte.

Ces accusations et tĂ©moignages se font toujours en marge du procĂšs en appel de Marcello Dell Utri, ancien sĂ©nateur et condamnĂ© Ă  9 ans de rĂ©clusion criminelle en premiĂšre instance. Au centre des dĂ©bats : un pacte signĂ© entre la Mafia et la nouvelle classe dirigeante politique au lendemain de l’Affaire Mains Propres.

Pour l’accusation qui s’appuie sur des documents saisis et le tĂ©moignage de repentis, Forza Italia aurait Ă©tĂ© fondĂ© en 1994 aprĂšs un accord passĂ© avec Cosa Nostra. Et Marcello Dell Utri serait le principal artisan de cette alliance.

En dĂ©cembre, les dĂ©clarations fracassantes d’un pentito Gaspare Spatuzza mettent  en cause Silvio Berlusconi qui aurait conclut un pacte avec la Mafia pour gouverner le pays.

Le tĂ©moignage de Spatuzza s’appuie sur une conversation rapportĂ©e par son boss Giuseppe Graviano, lui mĂȘme “signataire” du pacte.

InterrogĂ© une semaine plus tard par la Cour d’Appel de Palerme, (il est incarcĂ©rĂ© depuis 1994), le dĂ©nommĂ© Graviano rĂ©torque que des problĂšmes de santĂ© ne lui permettent pas de rĂ©pondre aux questions. (on revient enfin aux bonnes vieilles mĂ©thodes oĂč les mafieux sont malades, amnĂ©siques et ne savent rien).

ConsĂ©quence, les dĂ©clarations de Spatuzza ne valent rien et c’est toutes les paroles de repentis qui sont alors frappĂ©s par un sentiment de dĂ©fiance.

Que peuvent valoir des tĂ©moignages qui se contredisent les uns les autres ? D’autant que ces gens lĂ  ont du sang sur leurs mains. Ils ont menti, trahi, tuĂ©.

Toujours en dĂ©cembre, la chambre rejette la levĂ©e de l’immunitĂ© parlementaire du sous secrĂ©taire d’Etat Ă  l’Ă©conomie Nicola Consentino. Au terme d’une enquĂȘte longue de deux ans, le magistrat napolitain Rafaelle Piricillo avait dĂ©posĂ© une demande d’interpellation. Au moins 8 repentis impliquaient Nicola Cosentino dans le trafic illĂ©gal de dĂ©chets, corruption, blanchiment d’argent et le dĂ©signaient mĂȘme comme chef camorriste.

L’accusation n’ira pas au delĂ . Le Parlement a dĂ©cidĂ© de ne pas donner une suite favorable arguant qu’il Ă©tait difficile d’accorder un crĂ©dit aux tĂ©moignages de mafieux repentis.

Mais en janvier, la Cour de Cassation (elle intervient rarement) publie un communiquĂ© : les motifs de l’accusation pour interpeller Nicola Consentino Ă©taient fondĂ©s.

Mais le secrĂ©taire d’Etat ne dĂ©missionera pas, bientĂŽt protĂ©gĂ© par la loi votĂ© epar le Parlement hier (qui doit ĂȘtre ratifiĂ©e par le SĂ©nat avant d’ĂȘtre approuvĂ©e), la loi de l’”empĂȘchement lĂ©gitime“. En clair, les ministres sont trop occupĂ©s Ă  gouverner le pays et n’ont pas le temps de rĂ©pondre aux convocations judiciaires. Ils ont donc le pouvoir de reporter et suspendre un procĂšs pendant 18 mois (maximum).

Autre Ă©clat, hier alors que je me trouvais Ă  Montecitorio pour les dĂ©bats autour de ce projet de loi, des dĂ©putĂ©s de gauche et de l’UDC m’ont affirmĂ© que certains des leurs avaient rejettĂ© la demande du Parquet de Naples, de peur que Berlusconi provoque des Ă©lections anticipĂ©es (la menace Ă©tait sĂ©rieuse Ă  ce moment lĂ , c’Ă©tait avant l’incident du DĂŽme et Berlusconi rĂ©flĂ©chissait Ă  cette Ă©ventualitĂ©).

Et avec des Ă©lections, comme ces chers dĂ©putĂ©s n’Ă©taient pas surs de retrouver leurs fauteuils, ils ont prĂ©fĂ©rĂ© dĂ©cliner la levĂ©e de l’immunitĂ© penale de Cosentino plutot que de courir le risque.  Et la justice s’est arrĂȘtĂ©e aux portes du Parlement. 

De surcroĂźt, hier, Ă©tait annoncĂ©e une intiative d’un parlementaire du Popolo della libertĂ , un projet de loi contre les pentiti.

Roberto Saviano, l’auteur de Gomorra Ă©crivait en dĂ©cembre dans L’Espresso : “les paroles de repentis sont essentielles dans les enquĂȘtes sur les relations entre mafia et politique, mais la parole ne suffit pas, elle doit ĂȘtre accompagnĂ©e de preuves“.

Silvio Berlusconi, souvent visĂ© par des accusations, la plupart du temps indirectement, de collusion avec la Mafia parle lui d’”un coup bas des mafieux en rĂ©ponse d’une politique rĂ©pressive Ă  leur encontre.” Berlusconi affirme que “son gouvernement n’a jamais autant  arrĂȘtĂ© de boss mafieux dans l’histoire politique du pays. “

C’est vrai.

Mais Roberto Maroni , le ministre de l’IntĂ©rieur dĂ©clare que  c’est grĂące Ă  “la collaboration des repentis”.  Maroni qui d’ailleurs rejette sans concessions l’idĂ©e d’une loi anti pentiti.

Pourquoi les pentiti seraient ils crĂ©dibles quand il s’agit de dĂ©noncer des caids et des chefs mafieux et manipulateurs menteurs quands ils Ă©voquent les liens avec le monde politique qu’il soit de gauche ou de droite ?

Dans un de ses tĂ©moignages, Massimo Ciancimino qui dĂ©posait contre le gĂ©nĂ©ral des carabiniers Mario Mori accusĂ© de complicitĂ© avec la Mafia raconte que “les deux parrains de Cosa Nostra (Provenzano/Riina)  étaient en guerre, et qu’il fallait Ă©liminer celui qui Ă©tait le plus sanguinaire. Provenzano s’est entendu avec des Ă©lus et la police pour procĂ©der Ă  l’arrestation de Riina en Ă©change d’une impunitĂ©“.

Provenzano serait restĂ© ensuite dans une bergerie sans ĂȘtre inquiĂ©tĂ©, et un beau matin, 14 ans plus tard en 2006, la police l’a arrĂȘtĂ©. Il avait Ă©tĂ© grillĂ© par un autre.

Idem pour le procĂšs Spartacus, les parrains  de la Camorra ont vu leurs peines de prison confirmĂ©es par la Cour. Saviano affirme que cette dĂ©cision de justice est Ă  saluer mais ces mafieux ne jouent plus aucun rĂŽle depuis 15 ans dans l’organigramme camorriste.

Les vraies tĂȘtes pensantes sont dans l’ombre, les caids sont interchangeables.

 C’est la raison pour laquelle les enquĂȘtes en cours sont dĂ©terminantes. L’Italie a-t-elle connue une vraie transition Ă  l’issue de l’affaire Mains propres et de cette crise ou au contraire, les nouveaux venus politiques ont repris le modĂšle existant ?

Tant que cette question restera sans réponses, le soupçon, le doute et la calomnie gangrÚneront institutions et consciences.

5 commentaires pour “Bavards comme des pies, ces mafieux repentis”

  1. aglio|e|cipolla dit :

    Monsieur Valmir, ainsi vous renvoyez les blogueurs dans les cordes ;)
    Dans cet excellent -et trĂšs complet- article* la seule problĂ©matique que, je crois, vous n’abordez pas (mais ce n’est pas une critique, vu l’abondance et la pertinence des Ă©lĂ©ments exposĂ©s ici) est “il tempismo”. Fabuleux: ainsi, pourquoi Provenzano est-il arrĂȘtĂ© en 2006 -et pas en 1995- ** pendant qu’on dĂ©pouille les urnes (Ă©lection Prodi au final) ? et, encore tout chaud, l’invraisemblable enchevĂȘtrement de “cas” sur l’automne 09/dĂ©but d’hiver 2010. De Berlusconi l’homme fini au hĂ©ros de la paix et de l’amour : d’octobre/novembre 2009 (Alfano, Mondadori, Mills, Spatuzza…) en passant par la case No-B-Day (et arrestations mafieuses “Ă  horlogerie”), Spatuzza dĂ©menti par l’autre Graviano (qui n’est pas malade). Bilan: “ha ben si Graviano -mafieux- le dit alors Dell’Utri est innocent car Spatuzza -repenti- a tort”.
    Puis le DÔME, que vous avez eu le courage d’Ă©voquer ici. La grande lessiveuse. EmbrayĂ© sur la candidature officielle au Nobel de la paix le 16 janvier (et la visite en IsraĂ«l en ce moment: “je m’offre comme mĂ©diateur) …..
    Le problĂšme est bien de savoir qui tire les cordes et espĂ©rer que les dĂ©clarations de Ciancimino jr ne se montreront pas, Ă  moyen terme, ĂȘtre des leurres. Depuis juin dernier il semble ĂȘtre l’Ă©lĂ©ment le plus important Ă  disposition de l’antimafia. En tout cas c’est ce qui en ressort mĂȘme pour le ‘grand public’: un symbole. Et bravo d’avoir rappelĂ© d’ailleurs qu’ils n’est pas un ‘repenti’. Je l’avais oubliĂ© moi-mĂȘme et suis persuadĂ© que personne ne le sait ici en Italie.
    Il faut espĂ©rer que ce qu’il dit ne puisse se retourner contre les ‘pm’ qui reprĂ©sentent un peu d’espoir ici. Le fait que ces mĂȘmes pm soient si violemment dĂ©signĂ©s comme des bourreaux et diffamĂ©s par Berlusconi et sa clique, mais aussi par tant d’hommes de gauche) *** semble leur donner raison, nĂ©anmoins… la “posta in gioco” est Ă©norme. Si s’Ă©croulent les dires de Ciancimino on en reprend pour 20 ans Ă  rĂ©approcher le problĂšme. Et en Italie on pensera: “Mah, 20 ans de plus ou 20 ans de moins”. On sera peut-ĂȘtre mĂȘme soulagĂ©: depuis des mois ces pm (magistrats) sont placĂ©s Ă  cĂŽtĂ© de Ben laden dans la presse, sous fond de “attention on pourrait revenir Ă  l’Ă©poque des attentats”. L’Ă©quation qui veut ĂȘtre imposĂ©e est ni plus ni moins que: “les magistrats poussent la mafia Ă  poser des bombes”, et la rendre moralement responsable d’Ă©ventuels tragiques Ă©vĂšnements futurs. On parle beaucoup de moralitĂ© en ce moement… hĂ©?!

    C’est vraiment dĂ»r de suivre, mĂȘme en ayant le nez dedans.
    Amicalement
    vV

    * qui devrait ĂȘtre publiĂ© sur papier aussi bon sang de bonsoir
    ** et pas en 1995 - re: procĂšs en cours Mauri-Obinu, cadre des dĂ©clarations de Ciancimino (+ livre “Il Patto” Ă  peine sorti sur l’infiltrĂ© Luigi Ilardo etc)
    *** ha si, on a oubliĂ© D’Alema devenu “boss” du COPASIR … en remplacement de Rutelli (l’ami de Saladino…). Ca c’est trĂšs important aussi.

  2. aglio|e|cipolla dit :

    J’oubliais:
    Le 1er fĂ©vrier, pendant que Ciancimino jr dĂ©posait, la sĂ©ance devait ĂȘtre couverte en direct/streaming par Antimafiaduemila.com. RĂ©fĂ©rence importante. Le site a Ă©tĂ© victime d’une violente attaque via hackers et ‘down’ pendant 48 heures. Encore maintenant il a un peu le hoquet… Le seul endroit oĂč l’on pouvait suivre c’Ă©tait via leur “notes” sur Facebook, qui relayant Ansa entre autres… Ca parlait de Berlusconi et Milano 2, de Dell’Utri accusĂ© d’ĂȘtre le nouveau lien… Evidemment on peut l’interprĂ©ter sur plusieurs niveaux. Mais les alertes s’accumulent, et la finesse ne semble pas de mise sur l’attaque au net, et Ă  l’Ă©change des contenus (share).
    Nel frattempo j’avais pondu ça:
    http://www.aglioecipolla.com/2010/02/01/mafia-nouvelles-revelations-fracassantes-ciancimino-jr-milano2-provenzano/
    qui recoupe une petite partie des faits que vous exposez ici. À chaud. vV

  3. Humanrace dit :

    Grazie a Aglio e Cipolla… et merci Eric, vous faites un trĂšs bon boulot…

  4. karlo dit :

    difficile de ne pas tomber dans la thĂšse du “complot” … Effectivement , que ce soit les hommes de gauche ou de droite , tout le monde politique ( mais surtout Berlusca quand mĂȘme ) semble se servir de ces repentis au bon moment et Ă  bon escient … Le pauvre juge Falcone ( et Borsalino ) doit se retourner dans sa tombe quand on voit comment est dĂ©tournĂ©e la pratique du repenti qu’il a mis tant de temps et d’effort ( il en a perdu la vie quand mĂȘme ) Ă  mettre en place ! Il pensait bien comme Saviano : un aveu ne vaut rien sans preuves … cela pose le problĂšme de savoir sur quoi est basĂ©e la justice - vaste problĂšme - dans nos pays occidentaux : sur l’aveu et seulement sur l’aveu ou sur les preuves ? Comment faire dans le cadre de la Mafia - par essence mĂȘme , secrĂšte - pour les avoir ces fameuses preuves ? Le dĂ©bat reste ouvert et le doute permis … en ce qui concerne Berlusconi et toute sa clique , le doute est Ă©norme et les faisceaux de prĂ©somption nombreux quand mĂȘme , non ?!
    Tant que la lutte contre la mafia en gĂ©nĂ©ral sera un Ă©lĂšment supplĂ©mentaire pour faire pencher la balance Ă©lectorale de son cĂŽtĂ© , elle sera toujours instrumentĂ©e ! Et ce sera toujours les mafieux qui gagneront ( ils l’ont bien compris en “jouant” avec les uns et les autres ) . Et si on laissait enfin faire les juges tranquilement san s’immiscer dans leurs affaires ?…

  5. karlo dit :

    j’oubliais : merci Ă  Eric et Aglio e cipolla pour nous Ă©clairer dans ce vaste “Ă©goĂ»t” de la mafia et tout ce qui tourne autour …

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