Un après midi à Palerme chez Roberto Scarpinato, adversaire du Principe
La première phrase me déroute “on ne parle pas de Berlusconi, on est d’accord ?”. Elle me déroute parce que deux heures plus tôt, devant le théâtre Massimo de Palerme, un des acteurs économique de la lutte anti mafia m’a posé la même condition. Je rétorque que je ne suis pas là pour parler de Silvio Berlusconi mais des rouages de Cosa Nostra.
Et je répète d’un sourire entendu la même phrase à mon hôte : “Je viens chez vous pour parler de votre livre. Il ritorno del principe. “Bien sur l’entourage de Berlusconi est souvent soupçonné de collusion avec la Mafia, son bras droit Marcello Dell Utri a d’ailleurs été condamné au cours de la précédente législature, mais jamais aucune preuve n’a impliqué formellement le Président du Conseil lui même.
Roberto Scarpinato est le dernier des juges de Palerme. Le dernier de la génération des Falcone et Borsellino, les 2 magistrats assassinés en 1992 et 93. Une mémoire historique de lajustice palermitaine qui a refusé d’aller excercer sa profession à Milan ou Verone. Il vit sous intense protection policière. C’est lui qui a instruit le procès de Giulio Andreotti pour complicité mafieuse, Giulio Andreotti aujourd’hui sénateur à vie, et 7 fois président du Conseil.
La sentence de 1er degré l’avait acquitté pour insuffisance de preuves mais la Cour d’Appel trois ans plus tard a inversé le jugement. Andreotti coupable. Le délit “d’associations de malfaiteurs” a été reconnu mais les faits entre temps étaient tombés sous le coup de la prescription.
Il ritorno del principe (aux éditions Chiareletterre, seulement en italien)  n’est pas une description de l’affaire Andreotti. Pour Roberto Scarpinato qui s’exprime d’une voix douce, “Andreotti n’est que le fils d’un système rompu à toute épreuve, et protégé aujourd’hui par un cadre médiatique. Les conclusions de l’affaire Andreotti n’ont jamais été très clairement rapportées par la presse italienne“. Le juge Scarpinato cite dans le livre un exemple de couverture médiatique télévisuelle : Porta a Porta, le talk à succès de Bruno Vespa sur la Rai Uno (tous les soirs à 23h).
Quand Andreotti est acquitté, Bruno Vespa lui consacre une émission triomphale.
Quand il est déclaré coupable, pas un mot.
Quand le bras droit de Silvio Berlusconi, Marcello dell Utri écope de neuf ans de réclusion criminelle pour collusion avec la Mafia, Porta a Porta propose un numéro spécial sur la sexualité des personnes âgées. Idem pour la condamnation de Bruno Contrada, numéro 3 des services secrets italiens, reconnu proche des réseaux mafieux.
Ces exemples sont presque cités à titre d’ironie dans le livre. Le reste de l’entretien démonte tout un mécanisme qui part d’un système féodal. Une minorité de puissants qui maintient son pouvoir et ses intérêts par tous les moyens. Par la corruption jusqu’à la violence et le meurtre politique.
La Mafia n’est pas une organisation criminelle, c’est une culture clientéliste. La seule qui existe, celle des cols blancs. Celle dont on a toujours nié l’existence jusque dans les années 70. La bourgeoisie mafieuse palermitaine utilisait quelques groupes pour imposer un règne de terreur, mais à l’abri de tout regard. La Mafia était une légende. Tout dérape avec les coups d’éclats de Toto Riina et Bernardo Provenzano, des hommes de mains devenus par soif de pouvoir les deux parrains légendaires de Corleone qui vont de campagnes meurtrières en campagnes meurtrières.  La Mafia est alors un fait médiatique. Le cinéma s’en empare. Et le Principe s’en accomode. La Mafia, c’est eux. Et le Principe finit par les saborder. En tôle. Cosa Nostra, c’est fini. T’as qu’à croire !
Il principe, c’est une classe dirigeante, mix de notables, d’entrepreneurs et d’élus. Un clivage qui remonte au XVIème siècle. Dans le livre, Scarpinato écrit “d’abord sont apparues les méthodes mafieuses, puis la Mafia. En 1861 à l’unité italienne, 90% de la population était analphabète, en 1948, 60%. Ce n’était pas de sa faute, elle a été entretenue dans l’ignorance et n’a jamais pu connaitre les principes d’une démocratie. Et ce ne sont pas cinquante années de République qui peuvent modifier le cours des choses, surtout quand le Principe est au coeur de la vie publique. “
Il Principe a tremblé en 1992. Le Mur de Berlin Italien. Les 2/3 de la classe politique décimée par l’affaire “Mains Propres”, les communistes épargnés, les juges au pouvoir, alors Il Principe utilise la méthode forte. Riina et Provenzano tuent, massacrent. Falcone et Borsellino sont assassinés. Par vengeance dit on
Je ne crois pas répond Roberto Scarpinato. “Dans ce moment où tout était déstabilisé, Il Principe devait garder le pouvoir. La crainte d’une mainmise communiste était grande. Un coup d’Etat n’était pas possible. Après la défaillance du système politique, avait été pensé un attentat monstrueux au Stadio Olimpico de Rome. La bombe n’a pas marché. Ce carnage serait resté dans l’Histoire. Dans l’émotion, on aurait porté au pouvoir une nouvelle génération choisie par Il Principe. Falcone et Borsellino avait découvert ces manipulations politico mafieuses qui aurait débouché sur une réorganisation de l’Etat et un projet qu’on aurait pu comparer à une Balkanisation de l’Italie. Nous avons repris l’enquête mais jamais nous n’avons pu apporter les preuves nécessaires. Mais Il Principe voulait morceler l’Italie en 3 pour que chacun garde ses privilèges. Le Nord attelé à la locomotive européenne, le Centre technocrate, et le Sud une sorte de Singapour italienne avec les 4 Mafias aux commandes.”
Bien sur, poursuit le juge, on va me rétorquer que mon imagination est fertile, et que la Mafia appartient au passé. Moi, je ne cherche que la vérité, et rien que pour ça, je suis menacé de mort et je n’ai plus de vie privée.  Vous trouvez ça normal ?
On a parlé pendant deux heures et je n’ai pas vu le temps passer. Retourné dans le brouhaha de la rue palermitaine, je regarde les façades ocres de la via Roma. Le soleil est doux, un couple s’embrasse, les premières odeurs de l’été…… L’Italie.















16 avril 2009 Ã
Merci d’aller, une fois de plus, au-delà des stéréotypes italiens. Sur la mafia cette fois: j’ai lu le livre de Scarpinato cet été et le mot qui en ressort est bien, comme vous le dites, “féodal”. La mafia telle que la relaient cinéma ou télévision ne sert que de relais et de couverture au pouvoir de quelques princes et barons, mafia exécutrice des basses oeuvres et entité à laquelle on s’en prend - légitimement - sans remonter plus haut que copola et lupara. Et le “féodalisme”, on le retrouve dans le clientélisme, les passe-droits, la transmission de pères en fils des postes universitaires, studios d’avocats, de médecins et autres professions… tout ça concourt à un bel immobilisme social qui me donne souvent l’impression que la démocratie italienne est une coquille vide, vidée par ces structures d’un autre age des beaux principes de sa constitution.
16 avril 2009 Ã
Et vous, que risquez-vous … monsieur Valmir ? Je n’ose vous conseiller d’être prudent … Juste ce qu’il faut pour que nous ayons la chance de continuer d’être informer de cette manière, longtemps encore.
Cependant, bon temps à de la fête d’une chaleur qui s’installe : couleurs, odeurs à profusion.
Ch.
16 avril 2009 Ã
Le texte est parti, sans relecture. Zut !
Et vous, que risquez-vous … monsieur Valmir ? Je n’ose vous conseiller d’être prudent … Juste ce qu’il faut pour que nous ayons la chance d’être informés de cette manière, longtemps encore.
Cependant, bon temps dans la fête d’une chaleur qui s’installe : couleurs, odeurs à profusion. L’Italie aussi …
Ch.
16 avril 2009 Ã
oui je pense que son imagination est fertile.
16 avril 2009 Ã
Merci pour ces billets
16 avril 2009 Ã
Merci pour la signalation du livre, que je ne connaissais pas.Mais surtout merci de nous parler avec clarté e simplicité d’un problème que encore aujourd’hui beaucoup d’italien n’arrive pas à comprendre. En étant italienne je pense que est seulement avec l’aide de l’Europe que l’Italie pourra penser à un future sans Mafia. Donc je ne peux que me réjouir de lire un français que s’exprime avec tant de justesse.
17 avril 2009 Ã
[…] Eric Valmir è il corrispondente, per l’Italia, di Radio France, la radio pubblica francese. Di ritorno da un incontro col giudice Roberto Scarpinato, ha pubblicato sul suo blog questo post, che traduco […]
17 avril 2009 Ã
Dans quel monde vivez vous Diego ? Vous avez lu le livre ? Moi, si. Il ne parle pas d’une Italie toute pourrie mais d’une caste clientéliste qui verrouille tout pour faire ses affaires. Et toute la machine sociale se retrouve en panne. Et la démocratie est malade, non pas à cause d’unrégime dictature mais parce que les citoyens ne connaissent pas l’égalité des chances. Lisez le livre, après on en parle.
17 avril 2009 Ã
Pour paraphraser une célèbre boutade de Gioacchino Rossini sur Richard Wagner je vais dire que “je nai jamais lu ce livre et je ne le lirais pas une deuxième fois!”
17 avril 2009 Ã
Billet comme souvent très intéressant.
Je pense qu’il spécifie bien la nature de la mafia lorsqu’elle est peinte comme un clientélisme, collusion de laquelle découle l’impunité.
J’en veux pour preuve l’arrestation de B. Provenzano rendue possible par une période de “vide politique” (transition gouvernementale).
Ne pas évoquer Berlusconi c’est oublier toutefois la compression du temps de prescription dont il est à l’origine (et aussi le fait qu’en Italie on est coupable qu’une fois condamné par le tribunale di terzo grado - la cassation) et qui (l’un dans l’autre) joue forcément en faveur des acteurs de ce système.
Enfin (et même s’il ne s’agit plus de Cosa Nostra) R. Saviano qui comme vous M. Valmir s’est rendu dans les Abruzzes explique dans de récents articles à quel point la Camorra et ses entreprises sont prêtes à fondre sur la zone (business de la reconstruction), preuve que la mafia a encore de beaux jours dans ce pays et fera feu de tout bois!
En lisant ce billet me vient à propos de “Mani pulite” la phrase du prince Salina dans le Guépard: “Il faut que tout change pour que rien ne change”!
PS:
Une interrogation:
Principe = Prince ?
Principio = Principe ?
17 avril 2009 Ã
Après meilleure relecture mon interrogation est caduque!
17 avril 2009 Ã
Magnifique réponse, Diego. Elle revele votre ouverture d’esprit !
17 avril 2009 Ã
J’ai toujours eu un certain mal à bien cerner le pays où je vis, toujours perçu quelque chose de décalé par rapport à mon système de pensée. Ne voulant pas mourir idiot, je me suis amusé, par petits pas, à construire un schéma qui aurait pu m’aider. Dans ma logique j’ai fini par esquisser une formule (magique?) de compréhension, elle me semblait assez correcte même si bien sûr tout est à débattre.
C’est dans cet état d’esprit que l’été dernier je suis tombé sur “il ritorno del principe”…que dire? J’ai trouvé plus qu’excellentes les deux premières parties, très claires, très succinctes, sur la structure sociale italienne en général et sicilienne en particulier. Je me suis senti idéalement flatté en lisant cette approche hautement circonstanciée qui, en des termes bien plus appropriés que les miens, décrit les engrenages de ce système social. J’ ajouterais que ce mécanisme (italien) est l’ un des modèles de société existant sur la planète, le pas successif dans cette recherche serait de détecter quel est le collant qui en permet l’acceptation (passive?) par la majorité de la population.
Pourrais-je me permettre un conseil de lecture dans le même registre ? “Potere nero” toujours par “chiare lettere” et la partie concernant Pasolini en particulier.
Vous savez Diego, parfois les problèmes les plus insolubles ont été résolus justement grâce à la fantaisie et aux inspirations qui en découlent.
17 avril 2009 Ã
Vincent, Principe est “prince”.
Le title est un hommage à “Il Principe” di Macchiavelli, où on dit “en politique quelconque moyen est licite.
21 avril 2009 Ã
La lecture des commentaires de ce blog, qu’il s’agisse de papiers consacrés à Eluana, des fantaisies de Berlusconi, de la mafia, du vatican, du tremblement de terre, reflète vraiment ce que j’entends autour de moi à Milan.
Si je schématise grossièrement, on retrouve systématiquement deux attitudes opposées et radicales chez les italiens…
D’un côté, une stratégie qui consiste à nier purement et simplement tout ce qui peut porter à controverse. Donc: le juge a une imagination fertile, les micros ont été trafiqués, le journaliste a attribué à tort des propos à Berlusconi, au Pape, j’en passe et des meilleures. Point barre. Débat clos. (et là , je rends un vibrant hommage à notre ami Diego, d’une constance remarquable dans cette catégorie. Je propose dorénavant un jeu concours à la publication de chaque nouveau papier de Eric Valmir: que va répondre Diego? (c’est pas si facile, il faut savoir mêler mauvaise foi, démagogie et populisme)). A noter que si tu persistes à leur tenir tête, tu te retrouves assez facilement la cible d’attaques personnelles et autres propos injurieux…
D’un autre côté, je rencontre beaucoup d’Italiens habités par une profonde amertume, voire une profonde souffrance, et sans plus d’illusions: “j’ai honte d’être italien. J’aime viscéralement mon pays mais j’ai honte de mes concitoyens. J’ai honte de Berlusconi à l’Aquila, du parlement le soir de la mort d’Eluana, de la collusion entre la mafia et les politiques….”. Et ils sont très nombreux, venus d’horizons très différents: un pédiatre réputé, un étudiant à Montepulciano, une institutrice à Milan… C’est parfois d’une violence assez perturbante.
Évidemment, ce serait réducteur d’affirmer que l’opinion publique est aussi schématiquement polarisée… mais à l’image des commentaires de ce blog, on revient souvent à cette opposition…
PS: Que va répondre Diego?????????????????????????????,
21 avril 2009 Ã
MERCI pour vos articles. “Curieusememt” c’est par celui de Daniel Sensi que je viens de découvrir votre blog… Cet endroit m’a l’air précieux. je viens de commencer moi-m^eme* à écrire sur l’Italie où je vis depuis quelques années. Je vais venir souvent vous visiter. Bonne journée, a&c
* http://www.aglioecipolla.wordpress.com
22 avril 2009 Ã
Après prises de renseignements le magistrat à “l’imagination fertile” Scarpinato s’avère “validissimo” e Saverio Lodato un des meilleurs spécialiste de la mafia.
Les faits qu’ils relatent sont avérés (attentat au stade olympique de Rome) la mafia avait déclaré la guerre à l’État après que celui ci ait pris des mesures radicales après l’assassinat des deux juges! (On voit bien l’engrenage et la loi du Talion).
Enfin si on y pense le projet de découper en trois l’Italie semble encore d’actualité, il suffit de penser à la relative collusion entre R. Lombardo (président de la Région Sicile, membre du MPA) et Bossi/ Calderoli (Lega Nord) en faveur d’une réforme fédéraliste de l’État.
PS: Débute aujourd’hui une très importante manifestation à Turin ouverte à tous: la Biennale della Democrazia. Les intervenants sont de premiers rang (Napolitano, Zagebelsky, Padoa Schioppa et même A. Touraine). L’Italie une démocratie qui au cÅ“ur des turpitudes réfléchie à son avenir.
www.biennaledemocrazia.it
25 avril 2009 Ã
Bonjour,
Ceci n’est pas un commentaire mais une demande : j’ai découvert Roberto Saviano il y a qq temps grâce à Marianne qui avait publié un extrait du second récit du Contraire de la mort. Je garde de ce texte un souvenir vividissimo car Saviano est très grand aussi pour son écriture. J’ai lu Gomorra en espérant relire ces pages, et j’ai découvert jeudi soir grâce à vous (merci !) et à et pourtant elle tourne (mon émission quotidienne préférée) la source de ce texte magnifique. La Tour de Babel m’a dit que ce texte n’existait que dans des revues, alors pouvez-vous me dire où je peux lire ce texte en italien. Merci.
Et encore et toujours, bravo à vous, vous nous donnez à lire et à vivre l’Italie avec beaucoup de sensibilité et d’intelligence. Merci.
25 avril 2009 Ã
La réflexion de Sophie est fort pertinente. A chaque fois que je lis les réactions aux postes d’Eric, je remarque cette tendance: d’une part, la simple négation des données au coeur du débat; négation teintée de mépris qui ne s’accompagne d’aucune preuve, d’aucune contre-argumentation: ceux qui considère qu’il y a un véritable problème pour lequel il est important de prendre position, par le biais de la réflexion et de l’action citoyenne, sont des pauvres ingénus, pris au piège par des préoccupations foncièrement inexistantes, défaitistes etc. D’autre part, l’échange d’idées, de données, de passion politique, au vrai sens du terme, et de l’honnêteté intellectuelle alliée au respect pour les autres. Au sein de la société italienne, la situation est assez semblable. On dirait que pour certains la réalité, sa complexité, ses enjeux, n’existent point. Ils se bercent dans le mensonge; ça doit leur convenir pour des raisons personnelles que je ne peux pas devenir. Quoi qu’il en soit, dans un blog les trolls, on le sait, restent des trolls. Leurs remarques n’apportent rien, ne contredisent rien; elles sont dépourvues d’informations non moins que d’intérêts.
Merci, Eric, pour tes infos.
25 avril 2009 Ã
@ claire, vous avez raison, c’est une dimension occultée par le propos de Gomorra. Saviano est aussi un auteur dont les textes dégagent une force littéraire. Il faut aussi saluer le travail du traducteur Vincent Raynaud.
Le contraire de la mort existe en France chez Robert Laffont.
La version origine en italien “il contrario della morte” aux Editions Corriere della Sera, un texte de 59 pages, quasi épuisé. Ce ne sera pas simple de le trouver.
Pour écouter écouter l’itw de Saviano au sujet de ce nouveau livre, de sa vie et de son engagement.
http://www.radiofrance.fr/franceinter/em/etpourtantelletourne/index.php?id=78864
25 avril 2009 Ã
Merci.
10 août 2009 Ã
Sortie de la traduction du livre de M. Scarpinato en français en décembre 2009.