Carla et les italiens
Une amphore, autant dire une cruche… J’ai longtemps cherchĂ© Ă comprendre les raisons d’une telle haine collective focalisĂ©e sur un individu. J’ai cherchĂ© dans l’histoire familiale, celle du père Alberto Bruni Tedeschi riche industriel contraint Ă l’exil en 1972, la pĂ©riode est celle des attentats, le syndicalisme ouvrier rĂ©volutionnaire qui s’en prend aux patrons, enlèvements, meurtres, on peut comprendre les craintes de l’homme d’affaires turinois. Mais Ă l’Ă©poque la petite Carla a 5 ans. Ce n’est pas elle qui a dĂ©cidĂ© de partir.
Autant le dire tout de suite. Aucun fait rationnel n’explique ce dĂ©samour rĂ©ciproque. Quand Carla Bruni dans le JDD rĂ©agit Ă la sortie berlusconienne sur le bronzage d’Obama en affirmant qu’elle est heureuse d’ĂŞtre devenue française, sa dĂ©claration provoque une onde de choc en Italie. Toute la presse s’indigne, Silvio Berlusconi enrage en silence et laisse le soin de la rĂ©plique Ă un ancien PrĂ©sident de la RĂ©publique Francesco Cossiga (DĂ©mocratie ChrĂ©tienne) : nous aussi, nous nous fĂ©licitons qu’elle ne soit plus italienne.
La non considĂ©ration que lui portait l’Italie s’est transformĂ©e en haine fĂ©roce le jour oĂą elle s’est mariĂ©e Ă Nicolas Sarkozy. Auparavant, sa rĂ©putation de croqueuse d’hommes lui valait d’ĂŞtre le sujet principal des blagues de discothèque du samedi soir. Rien dans la tĂŞte. MĂŞme quand elle porte avec fiertĂ© le drapeau italien aux J.O de Turin, aucun commentaire Ă©logieux ne lui rĂ©pond.
Le mariage ElysĂ©en. En gĂ©nĂ©ral, quand un italien brille Ă l’Ă©tranger, il y a une fiertĂ© nationale indicible. On se dit que Carla tient lĂ sa revanche, d’autant que Nicolas Sarkozy est Ă l’Ă©poque plutĂ´t apprĂ©ciĂ© en Italie. A peine Ă©lu PrĂ©sident, il incarne la nouveautĂ©. Mais la haine pour Carla est plus forte. Sarkozy devient sujet de raillerie. C’est le pigeon de la farce. Il s’est fait croquer par Barbarella sans cervelle. A la tĂ©lĂ©vision, en fin de soirĂ©e, on voit des plateaux de nanas refaites des pieds Ă la tĂŞte qui balancent des horreurs sur Carla reine de France.
Mais qui critique ? Tout le monde. La presse et la classe politique de gauche comme de droite et par ricochet, l’italien de la rue qui par dĂ©finition n’aime pas les femmes italiennes populaires en France. Monica Bellucci et Valeria Golino n’ont pas une cote de popularitĂ© Ă©blouissante en Italie. Vous français, vous rĂ©cupèrez celles dont on ne veut plus.
Tout est Ă charge. MĂŞme les motifs de souffrance quand Carla apprend que le riche industriel turinois qui l’a Ă©levĂ© n’est pas son père biologique, la presse people tire des analyses psychologiques de comptoir abominables.
Rien ne s’arrange avec l’affaire Petrella, l’ancienne brigadiste que Nicolas Sarkozy ne veut plus extrader pour raison humanitaire. Dossier sensible en Italie. Rien ne s’arrange quand on apprend le role dĂ©terminant des soeurs Bruni Tedeschi dans cette affaire.
Sarkozy, le pantin de Carla. L’image du PrĂ©sident de la RĂ©publique française se dĂ©tĂ©riore, c’est l’amphore qui commande et les journaux sĂ©rieux (Repubblica et Corriere della Sera) publient de temps Ă autre des clichĂ©s gros plans des chaussures d’un Nicolas Sarkozy sur la pointe des pieds dans une rĂ©ception officielle pour arriver Ă la hauteur de sa femme.
Et dire qu’ils se prennent pour les Kennedy ? RĂ©flexion mĂ©chante entendu un soir dans une rĂ©union du parti de Berlusconi Ă Rome. Les lieutenants du PrĂ©sident du Conseil se moquaient du fait que Sarkozy soit heureux d’avoir Ă son bras une jolie femme. Pff… Silvio nous a encore dit la semaine dernière qu’il avait couchĂ© avec la Bruni quand elle avait 20 ans et qu’elle Ă©tait au zĂ©nith de sa beautĂ©. Commentaire, vous en conviendrez, d’une Ă©lĂ©gance rare.
Carla et les italiens, c’est la meilleure illustration des rapports franco-italiens, je ne parle pas de diplomatie ou de gĂ©opolitique, on remarquera qu’il n’y a jamais eu un affrontement direct entre Sarkozy et Berlusconi qui entretiennent tous les deux une image d’amitiĂ©. Non j’entends par relation franco-italienne, la perception Ă©hontĂ©e qu’ont les français des italiens et rĂ©ciproquement. Car ce n’est pas mieux dans l’autre sens. Quand je lis l’actualitĂ© française dans les journaux italiens, je suis dĂ©sarçonnĂ©. Rien sur les sujets importants et 3 tonnes d’articles sur la bague de Rachida Dati.
Français et italiens, des cousins qui se dĂ©testent. C’est historique, c’est dans les racines, et plutĂ´t d’essayer de comprendre la nature ambigue de l’autre, on prĂ©fère s’appuyer sur les caricatures pour mieux se mĂ©priser en souriant. Ce sourire figĂ© et inexpressif de Carla quand elle regarde l’objectif.















25 novembre 2008 Ă
Encore une fois une analyse d’une rare justesse sur la sociĂ©tĂ© italienne (et les rapports franco-italiens). J’ajouterais que le niveau moyen des plaisanteries concernant Carla Bruni (que je n’apprĂ©cie pas particulièrement soit dit en passant) reflète Ă©galement une fois de plus l’attitude dĂ©plorable des italiens (et des italiennes!) Ă l’Ă©gard des femmes…
25 novembre 2008 Ă
je trouve pas que les italiens mĂ©prisent ou haissent qui que ce soit.A la limite on se moque, on rigole…mais la haine c’est autre chose.
26 novembre 2008 Ă
Bonjour Diego,
Vous avez raison sur un point, la nonchalance et l’ironie sont les comportements les plus frĂ©quents mais pardon d’insister : depuis des mois, oĂą que j’aille que ce soit au marchĂ©, au palais Chigi, dans une famille du Mezzogiorno, chez des amis Ă Milan, au hasard d’une promenade dans les Abbruzzes, dès que je dĂ©cline ma nationalitĂ©, on me parle de Carla Bruni. D’abord sur le ton de la moquerie (lĂ d’accord, passe encore), mais quand je cherche Ă creuser : pourquoi tout le tps se moquer d’elle, l’ironie devient plus pesante; et surtout colerique dans le sens oĂą aucun fait ne peut argumenter les raisons de la moquerie.
L’ironie peut devenir provoquante, ici, elle porte en elle une dĂ©testation. Je n’ai pas Ă©crit ce post du jour au lendemain, c’est des comportements que je vois au quotidien depuis des mois, les mots ont un sens, il existe une haine de Carla Bruni. Le dire ne signifie pas que je cherche Ă la dĂ©fendre, mais cette haine irrationnelle existe et on peut en parler Ă dĂ©faut de pouvoir la comprendre…
La haine est universelle. Ne me dites pas qu’elle n’existe pas en Italie. Avez vous le niveau de dĂ©testation qui anime la classe politique ? Ce n’est pas une spĂ©cificitĂ© italienne.
Je passe mon temps Ă dĂ©fendre la sociĂ©tĂ© italienne face aux français qui la critiquent souvent. Pour une fois, permettez moi de dire qu’en Italie, sous couvert d’ironie, on cherche souvent Ă blesser. Et ceux qui prennent au premier degrĂ© cette ironie n’ont aucun sens de l’humour. Les mĂ©chants ont toujours les blagueurs avec eux, c’est pratique.
26 novembre 2008 Ă
“l’attitude dĂ©plorable des italiens (et des italiennes!) Ă l’égard des femmes…”… Tu parles d’un stĂ©rĂ©otype…! Je pense que ce commentaire est le meilleur exemple de ce qu’Eric dit dans son post. Les italiens (ennes) doivent ĂŞtre selon les points de vue soit des super dragueurs et tchathceurs soit des machos irrespectueux. Ce n’est pas plutĂ´t qu’il y a 60 millions d’italiens, chacun fait Ă sa manière, du plus con au plus respectueux. Ainsi qu’il y a 60 millions de français tous diffĂ©rents? Bizarre, parce que moi, qui habite en France depuis presque 6 ans, c’est exactement ce que j’ai observĂ©. Un grand journaliste italien disait que le racisme finira quand on pourra dire Ă un noir con qu’il est con. VoilĂ , pourquoi si on dit Ă un homme con qu’il est con on est, au pire, juste impoli, mais si on dit Ă une feme conne qu’elle est conne on est des machistes phallocrates? Tout cela sans aucun jugement envers Carla Bruni, que je n’estime pas particulièrement, mais que je ne dĂ©teste pas non plus, pas plus que nombre d’autres peoples franco-italiens en tout cas.
26 novembre 2008 Ă
“l’attitude dĂ©plorable des italiens (et des italiennes!) Ă l’égard des femmes…”: c’est vrai, c’est un stĂ©rĂ©otype… mais j’en ai ras-le-bol d’allumer la tĂ©lĂ© et de voir une cruche Ă la poitrine refaite et aux lèvres gonflĂ©s dans toutes les Ă©missions dĂ©biles de la Rai et Mediaset. Je trouve consternant d’avoir accouchĂ© en 2006 Ă Milan sans pĂ©ridurale (je sais, “tu accoucheras dans la douleur…”). Je trouve hallucinant que mĂ©decins et infirmières m’aient quasiment tous fait ouvertement la gueule parce que j’ai choisi de ne pas allaiter. J’en ai ras-le-bol de ne pas trouver du travail parce que j’ai deux enfants et que dans cette sociĂ©tĂ© misogyne, les femmes ne sont bonnes qu’Ă rester Ă la maison… Il n’est pas question de dragueurs ou de machos. Mais de l’image de la femme telle qu’elle est vĂ©hiculĂ©e par les medias, nous cantonnant Ă©ternellement dans les rĂ´les d’Ă©pouse, de mère et de fille ou alors de catin. Entre les deux, c’est le grand Ă©cart…
26 novembre 2008 Ă
I rapporti italo-francesi…je dirais qu’ils me touchent de près,dès le dĂ©part en fait!
Paolo est bien mon prénom réel, il n’a jamais été Paul, mais toujours Paolo en français, sans “le rital”, “maccaroni” ou autres mais ici, ado, c’était “il francese” d’emblée. Pas agréable à force, et poutant aucune attitude ostentatoire de ma part.
Au quotidien il est frĂ©quent de remarquer cette forme un peu rĂ©vĂ©rentielle quand une opinion est Ă©mise sur une quelque situation française, comme s’il y avait une sorte de complexe d’infĂ©rioritĂ© latent. De l’autre cĂ´tĂ© des Alpes c’est frappant, Ă©blouissant ce que les français sont donneurs de leçons, tellement Ă©blouissant que je dois avoir Ă ma manière bien absorbĂ© ce dĂ©faut, depuis le temps on ne m’appelle plus “il francese” et c’est tant mieux car j’aurais du mal Ă ne pas ĂŞtre Ă©pinglĂ© Ă mon tour. Pour rĂ©sumer: un peu donneur de leçons d’un cĂ´tĂ© voire prĂ©tentieux, ou bien plutĂ´t lĂ©ger, dans le vent, pas trop sĂ©rieux de l’autre, de quoi alimenter une vraie crise d’identitĂ©…Je n’en suis pas lĂ mais je me demande toujours les raisons de ces stĂ©rĂ©otypes tout faits mais qui doivent bien reprĂ©senter quelque chose dans la psycologie collective. Je me demande, pour ceux italiens, s’ils ne cachent pas une certaine envie pour leurs voisins français. L’existence de blessures rĂ©centes, la conscience de ne pas avoir eu une histoire collective particulièrement brillante dans les 150 dernières annĂ©es, l’émigration par exemple, la pauvretĂ© dilagante d’une terre qui un temps avait Ă©tĂ© riche, une guerre perdue, et, de l’autre cĂ´tĂ© des montagnes, pour nombre d’eux, la terre d’accueil qui s’en sortait mieux. Les Italiens un peu envieux des Français ? oui, je le pense, un peu comme je pense que mes jeunes copains m’enviaient un peu d’avoir vu Ă leur âge un peu plus qu’eux.
Carla Bruni…l’autre jour pause cafĂ©, et une radio nulle plaisantait sur elle…le serveur ne comprenait tout simplement pas ce battage pour la vanne au sujet d’Obama, quant Ă Carla, une jeune femme Ă©tait assise et perdue dans ses pensĂ©es mais, dès son nom entendu, ce fut tout un fleuve d’invectives (très charmantes) qui trouva libre cours, le serveur me regardait en quĂŞte d’un sourire approbateur…allez, laisse tomber, tu n’y arriverais pas…mais je ne l’ai dit qu’avec mes yeux, c’était perdu d’avance.
C’est bien dommage car ces deux sociétés sont tellement imprégnées l’une de l’autre qu’il serait peut-être temps d’en sourire et de raisonner un peu moins chacun de son côté et un peu plus en Européen ou plus encore.
J’oubliais…Ă propos d’ironie, j’ai l’impression que c’est l’autoironie Ă faire cruellement dĂ©faut par ici et donc oui, sous un masque ironique on peut trouver bien de la mĂ«chancetĂ©.
26 novembre 2008 Ă
bonsoir Paolo,
je pourrais esseyer d’ĂŞtre ouvert d’Ă©sprit et rĂ©flĂ©chir si dans ce que vous dites il y a une part de veritĂ©. Mais une chose est certaine, vous ne pouvez pas accuser les italiens de ne pas avoir de l’ autoironie.L’autoironie et”l’autodenigrazione” sont mĂŞme un sport national! Et les italiens ont en gĂ©nĂ©rale une opinions d’eux mĂŞme et de leur pays qui est moins bonne que la rĂ©alitĂ© objective.
28 novembre 2008 Ă
Diego bonjour,
Auto ironie, auto dĂ©rision et autodenigrazione (auto dĂ©nigrement) ne sont pas tout Ă fait synonimes. Je crois qu’il est touours difficile de parler de tics ou de dĂ©fauts collectifs, chaque personne est un cas Ă part quelque soit sa nationalitĂ© qui, elle aussi, n’est souvent qu’une convention. Mais pour en revenir aux traits collectifs, je pourrais dire que oui, dans la sociĂ©tĂ© italienne il y a une bonne dose d’auto dĂ©nigrement mais, quant Ă l’auto dĂ©rision je l’ai trouvĂ©e souvent bien lĂ©gère. Des exceptions? bien sĂ»r…une en particuliers: Fellini, qui a ses dĂ©buts fut dĂ©moli car justement il dĂ©molissait un peut trop son monde en mettant ironiquement bien en Ă©vidence ses dĂ©fauts.