Comprendre l’Italie Ă  travers ses nuances

Le blog de Eric Valmir


Article(s) du 17 avril 2008

Une actu hors actu…

Jeudi 17 avril 2008

L’information ne les intéresse plus. Pour le moment.  Plus aucune agence de presse n’évoque le destin des clandestins qui échouent à Lampedusa. Cette île méditerranéenne, que l’on peut contourner en quelques heures à pied, coincée entre Malte, Tunisie et Lybie ;  cette île italienne aux rochers blancs, lieu de tournage de « Respiro », un film  apprécié en France et détesté en Italie ;  cette île aux plages idylliques sur lesquelles échouent surtout des immigrés clandestins venus d’Afrique ou du Proche-Orient.

L’identité de Lampedusa se résume aujourd’hui à ces naufrages en série.  Des barques sauvés in-extremis ou interceptés par les gardes-côtes italiens. 100, 200, 300, 400 malheureux à bord. La mécanique de l’information donne aux beaux jours un bulletin régulier. « 300 immigrés échoués à Lampedusa ». Une simple « brève » dans le jargon journalistique jusqu’à la prochaine fois, souvent le lendemain. Un phénomène récurrent, un peu comme une marée qui revient inexorablement et dont on finit par se lasser : Encore des immigrés qui arrivent à Lampedusa. Encore des immigrés  qui échouent à Lampedusa.  

Bon lĂ  on veut bien le dire encore parce que dans la barque ils Ă©taient 400. Tu t’imagines, tenir Ă  400 dans une barque ?  Le jour qui suit, ils sont 300. Bon, maintenant pour traiter le sujet, il faudrait un cargo qui s’Ă©choue.  C’est la règle,  un fait quand il devient routinier n’est plus intĂ©ressant. On en a dĂ©jĂ  parlĂ©. Basta.  

Mais à Lampedusa, les 5000 habitants vivent au bord de la crise de nerfs. Quand les premières embarcations ont échoué ici par hasard, les îliens ont ouvert les maisons, enveloppé les épaules des apprentis marins frigorifiés d’une couverture, et ont jeté des marmites sur le feu.  Aujourd’hui, la bonne volonté et les esprits solidaires ne suffisent plus.  

Les mafias et les passeurs ont organisé un véritable trafic. Les candidats à la traversée payent une fortune en Lybie pour regagner l’Italie, l’Europe, là où leurs cousins ou un ami ont trouvé un emploi pour gagner de l’argent. C’est sur que c’est arrivé puisqu’on n’a plus aucune nouvelle d’eux, argumentent-ils. Alors ils mettent leur économie en jeu pour s’entasser dans un chalutier. La plupart à bord n’ont aucune expérience maritime. On leur donne une boussole. L’Europe, et l’Italie, c’est plein nord. A la dérive, leur seul espoir reste les gardes-côtes.  

Les pêcheurs de Lampedusa sont en crise. Des cadavres sont pris dans leurs filets. Souvent, ils les rejettent à la mer pour éviter les complications. A Lampedusa, les habitants vivent ce drame quotidien en direct sans que quiconque ne s’en émeuve.  

Rosario avait repêché sur son bateau une femme enceinte qui se noyait. Elle a agonisé sur son pont pendant qu’il essayait de regagner le port au plus vite. Elle est morte avant.  Il a vendu son chalutier, fait le veilleur de nuit dans un hôtel où des carabinieri jouent aux cartes. Les touristes ne viennent plus. Lampedusa, île à la mode des années 80, où les milanais débarquaient en masse est restée figée dans cette époque. Umberto Tozzi chante encore dans les juke boxe. Au bout des pistes de l’aéroport qui autrefois accueillaient les vacanciers, on a installé le centre de rétention pour les immigrés. On les débarque la nuit pour que personne ne puisse les voir. Mais les morts arrivent par la mer  bien visibles et personne ne semble se soucier de l’agonie morale et financière de Lampedusa. 

Un drame humain dans l’indifférence générale. Les îliens ont beau crier à l’aide. Seul le souffle du sirocco leur répond.  

Une Ă®le par dĂ©finition est coupĂ©e du monde. Celle-lĂ , le monde s’arrange pour l’oublier. Â