Bienvenue Ă  Berlin

Le blog de Bertrand Gallicher


Que reste t’il de la RDA ?

Politique

Pour ceux d’entre vous qui n’auraient pas pu suivre les reportages diffusĂ©s sur France Info ce lundi 27 avril sur  l’Ă©tat des lieux de l’Europe, Ă  quelques semaines des Ă©lections europĂ©ennes : Plusieurs villes -mais pas des capitales- ont Ă©tĂ© choisies pour illustrer Ă  chaque fois un thème prĂ©cis. Pour l’Allemagne, France Info a pensĂ© Ă  ” l’Otslagie “, la nostalgie de la RDA, et j’ai dĂ©cidĂ© de m’intĂ©resser Ă  Leipzig. La ville la plus peuplĂ©e de l’ex-Allemagne de l’est après Berlin et juste devant Dresde. C’est de lĂ  qu’est partie en 1989 la rĂ©volte non-violente qui devait aboutir Ă  la chute de la dictature communiste. Et ce que j’y ai trouvĂ©, vingt ans après, mĂ©rite le dĂ©tour.

Je n’Ă©tais pas retournĂ© Ă  Leipzig depuis le printemps 2006. Il y a trois ans, c’Ă©tait pour la coupe du monde de football et j’avais surtout explorĂ© les abords du stade. Avant France-CorĂ©e du sud, le 18 juin, j’avais commentĂ© l’arrivĂ©e des supporters français, et après la rencontre j’Ă©tais lĂ  pour les interviewer sur le match nul 1 partout après le but de Thierry Henry Ă  la 9me minute, et de Park Ji-Sung Ă  la 81me.  Je me souviens aussi avoir brièvement parcouru dans l’après-midi les rues piĂ©tonnes du centre-ville et avoir dĂ©gotĂ© -par hasard et parmi des centaines de supporters corĂ©ens- le seul  parlant un français impeccable. Il m’avait donnĂ© une excellente interview, ce jeune diplĂ´mĂ© partagĂ© entre son pays et son attachement à  la France. Ces souvenirs me sont revenus tout Ă  coup. Je me rappelle Ă  l’Ă©poque avoir voulu revenir Ă  Leipzig pour voir d’autres quartiers que celui du stade et y rencontrer ceux qui y vivent. Puis le temps a passĂ©. Jusqu’Ă  ce reportage.

Tout ceux qui ont connu la RDA n’ont pas forcĂ©ment envie d’en parler. Près de vingt ans après la chute du mur, les opinions restent nuancĂ©es et les plus âgĂ©s qui ont toujours vĂ©cu Ă  Leipzig se mĂ©fient parfois de ce que racontent les journalistes Ă©trangers. Mais certains acceptent de tĂ©moigner. Une constante dans leurs rĂ©cits :  La RĂ©publique DĂ©mocratique Allemande fait partie de leur enfance, de leur jeunesse, et souvent de leur vie d’adulte. ” Ce n’est pas parce que j’ai vĂ©cu quarante ans dans un pays qui n’existe plus que je dois tout jeter Ă  la poubelle” me dit Lothar Ă  la table d’un restaurant de Leipzig. Ce quasi-sexagĂ©naire a un parcours intĂ©ressant. Il grandit Ă  la campagne, puis vient en ville faire ses Ă©tudes et  travaille Ă  l’universitĂ©. En 1983, on lui propose de partir en AlgĂ©rie. Une opportunitĂ© de sortir de RDA et de dĂ©couvrir l’Afrique du nord. Trois ans plus tard, Lothar est de retour Ă  Leipzig.

Il trouve du travail dans un institut qui s’occupe de cartographie, un peu comme l’IGN en France. En 1989, le rĂ©gime politique de la RDA s’effondre comme un château de cartes. L’Ă©conomie de marchĂ© s’impose dans les Länder de l’est. Mais la vie de Lothar n’en est pas bouleversĂ©e. L’administration qui l’emploie est reprise par son Ă©quivalent de l’ouest, l’office fĂ©dĂ©ral de cartographie et de gĂ©odĂ©sie. Les chefs sont remplacĂ©s, des ordinateurs neufs fabriquĂ©s Ă  l’ouest font leur apparition, les mĂ©thodes de travail changent un peu. Le niveau de vie s’est bien sĂ»r amĂ©liorĂ©, dit Lothar. Mais il n’est pas facile de dire dans quelle mesure, quand on a successivement connu le Mark-RDA, puis le Deutschmark de la RĂ©publique FĂ©dĂ©rale, et pour finir l’Euro. Lothar a dĂ» patienter près de vingt ans pour que son salaire soit alignĂ© sur ceux de de l’ouest. Il apprĂ©cie surtout les horaires de travail Ă  la carte. A l’Ă©poque du rideau de fer, c’Ă©tait 6 h 45 - 16 h 30.

Dans une citĂ© HLM de Leipzig, Rolf et Christine m’accueillent chaleureusement. Après avoir successivement travaillĂ© dans l’exportation de livres, comme comptable, puis chez un mĂ©decin, Christine est au chĂ´mage depuis 2007 et attend sa retraite en juillet prochain. A soixante deux ans, ce n’est mĂŞme plus la peine de chercher du travail ici. Son mari est toujours employĂ© Ă  l’universitĂ© de Leipzig, dans la section informatique. Eux aussi sont tout en nuances. “Autrefois, j’avais l’impression d’avoir plus de responsabilitĂ© dans mon travail” dit Rolf. En revanche pour le quotidien il faut s’occuper de tout soi-mĂŞme, alors qu’avant, c’est l’Etat qui vous prenait en charge. “Le socialisme était une belle idĂ©e qui n’a pas marchĂ©” dit Christine. Tous les deux se souviennent aussi des contraintes de l’ex-RDA. Aujourd’hui ils sont heureux de pouvoir voyager oĂą ils veulent.

C’est une “Ostalgie” qui ne dit pas toujours son nom. Mes interlocuteurs ne sont pourtant pas dupes d’eux-mĂŞmes. Ils ont traversĂ© quatre dĂ©cennies dans l’ancienne Allemagne de l’est. C’Ă©tait leur jeunesse. Et avec les annĂ©es qui passent, ce temps lĂ  paraĂ®t toujours plus beau, ils le savent bien et ne veulent pas trahir la rĂ©alitĂ© en l’enjolivant. Mais ils ont aussi le sentiment d’avoir connu une pĂ©riode finalement assez heureuse. MalgrĂ© la dictature. Il n’y avait pas que des victimes ou des complices du rĂ©gime. La plupart des 16,5 millions d’Allemands de l’est ont vĂ©cu cette Ă©poque de leur mieux. Ils n’avaient guère le choix. “On ne dĂ©cide pas plus aujourd’hui pour la politique” dit Christine.

Reportages Europe  sur www.france-info.com

3 commentaires pour “Que reste t’il de la RDA ?”

  1. Flavia Caso dit :

    Bonsoir Monsieur Gallicher,

    je viens seulement se soir de lire votre page du blog et quelque chose me laisse de l’amertume dans la bouche.
    Mon mari est nĂ©e en Allemagne et ça fait quelque temps que j’y voyage et surtout que j’y vive; maintenant ici Ă  Dresde, d’oĂą je vous Ă©crit.
    DĂ©solĂ© de vous souligner que mon aperçu de l’ex-DDR dans les gens est diffèrent du votre.
    Les gens d’une certain âge ici, se rappellent très bien de ce que Ă©tait la DDR.
    D’ailleurs plusieurs Gedenkstätte sont lĂ  pour tĂ©moigner des ce temps terribles.
    Avez vous visitĂ© la Gedenkstätte de Bauzen, ou celle de Görliz? Moi j’en ai pris des photos : terrible souvenir de la Stasi et ses malfaits.
    A Bauzen tout est extremement dĂ©taillĂ© : comment les citoyens Ă©tait espionnĂ©es, comment on les incarcères parce que quelqu’un les avez dĂ©noncĂ©es. Les salles ou l’interrogent avec torture aussi, avec les mures feutrĂ©es pour rient laisser entendre aux autres.
    Sont des images que on oublie plus si facilement.
    Les gens que je connais ici Ă  Dresde, et que ont l’âge pour avoir vĂ©cu le rĂ©gime DDR n’ont pas beaucoup de nostalgie.
    La douceur avec la quelle certain entre eux parle des temps de la DDR, si vous notez, c’est toujours plutĂ´t une rĂ©siliation, une fatigue avec la quelle eux devait combattre une organisation militaire rigide, que ne laissait pas de l’espace pour une individualitĂ© ou pire des libertĂ©s au citoyens.
    La colonne vertĂ©brale des cette pauvres gens cassĂ© d’abord par le soviĂ©tiques et après de la Stasi.
    C’est vrai que vous trouvĂ© des traces : ici Ă  Dresde la façade du Kulturpalast restera tel quel Ă©tait pendant le rĂ©gime DDR, mais parce que les gens se souvient de cette triste pĂ©riode que ça fait part comme mĂŞme de leur histoire.

  2. Bertrand Gallicher dit :

    Merci de votre commentaire.
    Je comprends le sentiment que vous pouvez avoir. Il s’agit ici de tĂ©moignages que j’ai recueillis et non de mon opinion personnelle. Ces rĂ©cits ou ces points de vue reflètent l’Ă©tat d’esprit d’une partie de la population qui a vĂ©cu cette pĂ©riode et qui en parle, vingt ans après la chute du mur. Le rĂ©gime de la DDR Ă©tait bien sĂ»r une dictature, avec toutes les consĂ©quences que cela comporte, vous avez parfaitement raison de le rappeller. Je n’ai pas insistĂ© sur ce point, tellement c’est Ă©vident.
    Cordialement.

  3. collas gilles dit :

    Heiner MĂĽller! C’est lui qu’il faut relire pour comprendre ce que ressentent les Osties. Dans Guerre sans bataille. Vie sous deux dictatures (L’Arche, 1996) MĂĽller Ă©voque sa vie sous le rĂ©gime communiste, après l’ère nazie. Il le fait en citant Goethe, Ă©cartelĂ© entre sa fascination pour les idĂ©es de la RĂ©volution française et sa terreur des armĂ©es napolĂ©oniennes (je cite de mĂ©moire).
    Le Mur est tombĂ© depuis vingt ans. Que reste-t-il de la lâchetĂ© gĂ©nĂ©ralisĂ©e, des accommodements individuels avec le pouvoir, de l’ennui surveillĂ© de la vie quotidienne, des queues alimentaires, de l’Ă©clairage blafard? De vagues souvenirs. Les gens ont oubliĂ© leur honte. Ils se souviennent seulement qu’ils avaient vingt ans de moins. Ils ont la nostalgie de leur jeunesse. L’Ostalgie, c’est d’abord cela, un regard attendri sur soi-mĂŞme jeune, une forme de kitsch, le besoin de se regarder dans le miroir du passĂ© embellissant et de s’y reconnaĂ®tre avec une satisfaction Ă©mue (cette fois, c’est Ă  Milan Kundera que j’emprunte ma rĂ©fĂ©rence).

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