Bienvenue Ă  Berlin

Le blog de Bertrand Gallicher


Le palais des doutes

Culture

Du Palast der Republik, l’ancien parlement de RDA, il reste trois hauts chicots de bĂ©ton armĂ© que d’Ă©normes pinces articulĂ©es sur des bras de pelleteuses grignotent inlassablement, comme des fraises de dentiste qui traqueraient d’improbables caries. Sauf qu’il s’agit ici de dĂ©truire les derniers vestiges du bâtiment le plus emblĂ©matique d’Allemagne de l’est, au coeur du pouvoir communiste jusqu’en 1989. Un immeuble de verre et de bĂ©ton de 180 mètres de long et 85 mètres de large, haut d’une trentaine de mètres, inaugurĂ© en 1976 et qui faisait la fiertĂ© de la Nomenklatura est-allemande. Avec l’enlèvement des derniers gravats, disparaĂ®t un objet unique dans l’histoire du marketing politique, une vitrine à la gloire de la dictature est-allemande. Fallait-il pour autant dĂ©truire le palais de la RĂ©publique ?

    © BG

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Mercredi 12 novembre. Je couvre pour France Info  la manifestation des lycĂ©ens de Berlin qui dĂ©noncent le manque de moyens dans les Ă©tablissements scolaires, les classes surchargĂ©es et surtout l’orientation prĂ©coce des Ă©lèves vers des filières de bon niveau -les Gymnasium- ou au contraire d’enseignement bas de gamme, un système qui pĂ©nalise les milieux sociaux les plus modestes. “Moi aussi, je veux des parents riches !” dit une pancarte qui rĂ©sume tout. Ils sont bien sympas, ces lycĂ©ens qui dĂ©filent dans une ambiance potache, de l’Alexanderplatz jusqu’Ă  la Humboldt Universität  sur la grande avenue Unter den Linden. Pendant qu’ils m’expliquent leurs soucis, en arrivant Ă  la hauteur du Berliner Dome -Ă  mon avis l’un des bâtiments les plus laids de la ville, mais c’est peut-ĂŞtre parcequ’il a besoin d’un bon ravalement- un choc visuel en tournant la tĂŞte : le Palast der Republik a disparu ! D’accord, ce n’est pas un scoop, mais je n’Ă©tais pas passĂ© devant depuis quelques semaines.

Après le dĂ©samiantage entre 1998 et 2001, les premiers travaux de dĂ©molition commencent dĂ©but 2006. En fait, les responsables du projet prĂ©fèrent parler de dĂ©construction. Le rĂ©sultat est le mĂŞme, bien sĂ»r, mais il est vrai que le chantier ressemble plus au dĂ©montage d’un jeu de Lego, qu’Ă  des travaux de destruction Ă  coups de masse. D’abord parce que la structure du bâtiment est pour l’essentiel constituĂ©e d’Ă©normes poutrelles mĂ©talliques boulonnĂ©es ou soudĂ©es entre elles, ensuite en raison de la proximitĂ© du Berliner Dome, dont les fondations seraient menacĂ©es par un dĂ©sĂ©quilibre du terrain (ce serait dommage ! ). Il faut donc compenser au fur et Ă  mesure, par des livraisons de tonnes de sable, le poids du Palast der Republik emportĂ© en petits morceaux sur des barges qui accostent le long de la Spree. VoilĂ  pour la technique.

   La façade Est, vue de la Spree en mai 2006 © BG

La façade Est, vue de la Spree en mai 2006 © BG

   ...et en novembre 2008 © BG

…et en novembre 2008 © BG

L’essentiel est bien sĂ»r politique. Le palais de la RĂ©publique a Ă©tĂ© bâti Ă  l’emplacement du château des Hohenzollern, très endommagĂ© pendant la guerre. Un symbole du pouvoir prussien que les SoviĂ©tiques se sont empressĂ©s de dĂ©molir complètement dès 1950, pour utiliser le terrain comme lieu de parades militaires et de cĂ©rĂ©monies officielles. Tout rĂ©gime, quelque soit son degrĂ© de dĂ©mocratie ou de dirigisme, a besoin de symboles forts pour justifier sa lĂ©gitimitĂ©. La dictature de RDA n’y fait pas exception, qui construit en deux ans et demi ce bâtiment Ă  usages multiples (parlement, salle de spectacle, centre culturel et de loisirs) et Ă  vocation unique : la propagande du pouvoir en place.

   Le palais de République vu de la tour de télévision en mai 2006 © SJ

Le palais de République vu de la tour de télévision en mai 2006 © SJ

Une opĂ©ration exceptionnelle de marketing politique, dont tĂ©moignent les archives audiovisuelles de l’Ă©poque. Les sĂ©ances de la chambre du peuple, bien sĂ»r, mais aussi les images tournĂ©es lors de la mise en service du Palast der Republik en 1976, avec ses restaurants, son bowling, son théâtre, ses expositions, ses jolies hĂ´tesses d’accueil habillĂ©es et coiffĂ©es Ă  la mode des annĂ©es soixante-dix. Le artistes internationaux se succĂ©dent dans la grande salle pour les soirĂ©es de gala rĂ©servĂ©es Ă  la Nomenklatura. Le visage people et souriant du rĂ©gime, une image prĂ©sentable pour compenser celle, moins visible et destinĂ©e Ă  entretenir un climat de crainte, de la Stasi et des Vopos.

Longtemps laissĂ© Ă  l’abandon après la chute du mur, le palais de la RĂ©publique hĂ©berge plusieurs expositions Ă  partir de 2004. En 2005, un artiste norvĂ©gien installe au dessus de la façade d’immenses lettres formant le mot “Zweifel” (doute). Car les Berlinois restent divisĂ©s sur le sort du bâtiment. Il faut un vote du Bundestag en 2006 pour en dĂ©cider la dĂ©molition, après de longues polĂ©miques. Le dĂ©bat existe toujours. Beaucoup d’habitants de l’est de Berlin auraient aimĂ© sauver le palais de la RĂ©publique qui fait partie du dĂ©cor de leur enfance ou de leur jeunesse. Mais leurs manifestations n’ont pas Ă©tĂ© entendues.

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Imaginez un vieil habitant de Berlin qui aurait quittĂ© la ville juste avant  la seconde guerre mondiale et qui reviendrait en 2012 sur la Schlossplatz. Sa première impression serait que rien n’a changĂ©.  L’histoire devient schizophrène. Car la municipalitĂ© a dĂ©cidĂ© de reconstruire Ă  l’identique la façade baroque de l’ancien château des Hohenzollern. A l’intĂ©rieur, ce sera tout autre chose. Le “Forum Humboldt”, avec un musĂ©e et une bibliothèque. Facture estimĂ©e : 670 millions d’Euros. C’est beaucoup pour une ville très endettĂ©e.

Le Palast der Republik aurait pu ĂŞtre sauvĂ©, indĂ©pendamment de toute nostalgie du rĂ©gime communiste Ă©videmment. Sa reconversion, à la place du  faux-château Hohenzollern qui va ĂŞtre édifiĂ©, aurait coĂ»tĂ© beaucoup moins cher . Le bâtiment utilisĂ© pendant seulement une petite quinzaine d’annĂ©es, prĂ©sentait des volumes harmonieux et mĂ©ritait d’ĂŞtre conservĂ©. Il n’allait pas  avec l’architecture environnante ? A Berlin, l’argument ne tient pas. La capitale allemande est constituĂ©e d’une juxtaposition totalement hĂ©tĂ©roclite de bâtiments, souvent plus intĂ©ressants les uns que les autres, qui racontent l’histoire de la ville. En arrière-plan du château Ă  reconstruire, se dressera toujours l’immense tour de tĂ©lĂ©vision, que personne ne songe Ă  faire disparaĂ®tre du paysage.

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3 commentaires pour “Le palais des doutes”

  1. anonyme dit :

    bonjour,

    C’est de loin ce que j’ai lu de plus honnĂŞte et pertinent Ă  ce sujet.
    Merci pour cet article.
    bien cordialement,

    une lectrice.

  2. Lamboley Nicole dit :

    Personnellement, j’ai passé deux mois à Berlin en janvier, février 2004. Rainer et Irina, mes amis berlinois avaient formé un petit groupe auquel je donnais des cours de français. Tous étaient originaires de Berlin Est.
    Il était déjà fortement question de la démolition du Palais de la République. Une immense vitrine sur Unter den Linden présentait les maquettes de la future réalisation et dans le même temps faisait appel à la générosité des Berlinois.
    Je demandai à mes amis où était ce fameux Palais. Tout renseignement donné, je me rendis compte que j’étais passé devant ce bâtiment en verre rose maintes fois. Je crus bon en guise de consolation de leur faire observer que somme toute, il n’était pas particulièrement esthétique. Que n’avais-je pas dit là ! Ils m’apportèrent des documents anciens qu’ils conservaient précieusement et qui montraient ce Palais dans tout son faste. Je compris surtout qu’avec la disparition de ce Palais allait disparaître tout un pan de leur mémoire.
    L’an dernier je suis retournée à Berlin fin octobre. Le dit Palais était dûment entouré de palissades dans lesquelles étaient ménagés trois petits trous à travers lesquels on pouvait voir, dans le premier, l’ancien Palais de la République, dans le second, l’état des travaux et dans le dernier, la façade du palais des Hohenzollern reconstruite.
    Il n’empêche que cette destruction systématique de l’ancien Berlin Est, (effacement du nom des rues, épopée du déboulonnage du malheureux Lénine) est douloureuse pour ceux qui y ont vécu. Ce ne sont pourtant pas des nostalgiques du régime de la RDA, même si beaucoup d’entre eux souffrent d’ostracisme.
    Avez-vous eu l’occasion de voir derrière le Reichstag un espace complètement clos où s’élèvent des stèles sur lesquelles sont des textes (que j’ai recopiés) ou des dessins ? Mon ami Rainer m’a dit que ces stèles seraient celles des gardes qui se seraient fait abattre lorsque le mur divisait encore Berlin. Je n’ai pas pu vérifier le bien fondé de cette explication.
    Bien à vous. Nicole Lamboley-Kondé

  3. Roland dit :

    La France est bien mal placée pour porter un jugement sur le choix Allemand.
    La France n’a-t-elle pas fait de même après 1870 avec le palais des Tuileries incendié ? Pourtant la structure du bâtiment n’était pas touchée et les réparations étaient envisageables.

    C’est donc la volonté républicaine de faire disparaître le symbole de la monarchie française qui a prévalu à l’époque.

    Pourquoi diable les Allemands seraient-ils plus coupables que nous ?

    Notons au passage qu’il existe une association pour la reconstruction des Tuileries. Il serait effectivement normal, historiquement et archéologiquement, que l’on rende aux Français une partie de leur mémoire. Il existe absolument tous les éléments pour reconstruire le palais.

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baudelaire

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