Le palais des doutes
Samedi 15 novembre 2008Du Palast der Republik, l’ancien parlement de RDA, il reste trois hauts chicots de béton armé que d’énormes pinces articulées sur des bras de pelleteuses grignotent inlassablement, comme des fraises de dentiste qui traqueraient d’improbables caries. Sauf qu’il s’agit ici de détruire les derniers vestiges du bâtiment le plus emblématique d’Allemagne de l’est, au coeur du pouvoir communiste jusqu’en 1989. Un immeuble de verre et de béton de 180 mètres de long et 85 mètres de large, haut d’une trentaine de mètres, inauguré en 1976 et qui faisait la fierté de la Nomenklatura est-allemande. Avec l’enlèvement des derniers gravats, disparaît un objet unique dans l’histoire du marketing politique, une vitrine à la gloire de la dictature est-allemande. Fallait-il pour autant détruire le palais de la République ?
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© BG
Mercredi 12 novembre. Je couvre pour France Info  la manifestation des lycéens de Berlin qui dénoncent le manque de moyens dans les établissements scolaires, les classes surchargées et surtout l’orientation précoce des élèves vers des filières de bon niveau -les Gymnasium- ou au contraire d’enseignement bas de gamme, un système qui pénalise les milieux sociaux les plus modestes. “Moi aussi, je veux des parents riches !” dit une pancarte qui résume tout. Ils sont bien sympas, ces lycéens qui défilent dans une ambiance potache, de l’Alexanderplatz jusqu’à la Humboldt Universität  sur la grande avenue Unter den Linden. Pendant qu’ils m’expliquent leurs soucis, en arrivant à la hauteur du Berliner Dome -à mon avis l’un des bâtiments les plus laids de la ville, mais c’est peut-être parcequ’il a besoin d’un bon ravalement- un choc visuel en tournant la tête : le Palast der Republik a disparu ! D’accord, ce n’est pas un scoop, mais je n’étais pas passé devant depuis quelques semaines.
Après le désamiantage entre 1998 et 2001, les premiers travaux de démolition commencent début 2006. En fait, les responsables du projet préfèrent parler de déconstruction. Le résultat est le même, bien sûr, mais il est vrai que le chantier ressemble plus au démontage d’un jeu de Lego, qu’à des travaux de destruction à coups de masse. D’abord parce que la structure du bâtiment est pour l’essentiel constituée d’énormes poutrelles métalliques boulonnées ou soudées entre elles, ensuite en raison de la proximité du Berliner Dome, dont les fondations seraient menacées par un déséquilibre du terrain (ce serait dommage ! ). Il faut donc compenser au fur et à mesure, par des livraisons de tonnes de sable, le poids du Palast der Republik emporté en petits morceaux sur des barges qui accostent le long de la Spree. Voilà pour la technique.
L’essentiel est bien sûr politique. Le palais de la République a été bâti à l’emplacement du château des Hohenzollern, très endommagé pendant la guerre. Un symbole du pouvoir prussien que les Soviétiques se sont empressés de démolir complètement dès 1950, pour utiliser le terrain comme lieu de parades militaires et de cérémonies officielles. Tout régime, quelque soit son degré de démocratie ou de dirigisme, a besoin de symboles forts pour justifier sa légitimité. La dictature de RDA n’y fait pas exception, qui construit en deux ans et demi ce bâtiment à usages multiples (parlement, salle de spectacle, centre culturel et de loisirs) et à vocation unique : la propagande du pouvoir en place.
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Le palais de République vu de la tour de télévision en mai 2006 © SJ
Une opération exceptionnelle de marketing politique, dont témoignent les archives audiovisuelles de l’époque. Les séances de la chambre du peuple, bien sûr, mais aussi les images tournées lors de la mise en service du Palast der Republik en 1976, avec ses restaurants, son bowling, son théâtre, ses expositions, ses jolies hôtesses d’accueil habillées et coiffées à la mode des années soixante-dix. Le artistes internationaux se succédent dans la grande salle pour les soirées de gala réservées à la Nomenklatura. Le visage people et souriant du régime, une image présentable pour compenser celle, moins visible et destinée à entretenir un climat de crainte, de la Stasi et des Vopos.
Longtemps laissé à l’abandon après la chute du mur, le palais de la République héberge plusieurs expositions à partir de 2004. En 2005, un artiste norvégien installe au dessus de la façade d’immenses lettres formant le mot “Zweifel” (doute). Car les Berlinois restent divisés sur le sort du bâtiment. Il faut un vote du Bundestag en 2006 pour en décider la démolition, après de longues polémiques. Le débat existe toujours. Beaucoup d’habitants de l’est de Berlin auraient aimé sauver le palais de la République qui fait partie du décor de leur enfance ou de leur jeunesse. Mais leurs manifestations n’ont pas été entendues.
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© BG
Imaginez un vieil habitant de Berlin qui aurait quitté la ville juste avant  la seconde guerre mondiale et qui reviendrait en 2012 sur la Schlossplatz. Sa première impression serait que rien n’a changé. L’histoire devient schizophrène. Car la municipalité a décidé de reconstruire à l’identique la façade baroque de l’ancien château des Hohenzollern. A l’intérieur, ce sera tout autre chose. Le “Forum Humboldt”, avec un musée et une bibliothèque. Facture estimée : 670 millions d’Euros. C’est beaucoup pour une ville très endettée.
Le Palast der Republik aurait pu être sauvé, indépendamment de toute nostalgie du régime communiste évidemment. Sa reconversion, à la place du  faux-château Hohenzollern qui va être édifié, aurait coûté beaucoup moins cher . Le bâtiment utilisé pendant seulement une petite quinzaine d’années, présentait des volumes harmonieux et méritait d’être conservé. Il n’allait pas  avec l’architecture environnante ? A Berlin, l’argument ne tient pas. La capitale allemande est constituée d’une juxtaposition totalement hétéroclite de bâtiments, souvent plus intéressants les uns que les autres, qui racontent l’histoire de la ville. En arrière-plan du château à reconstruire, se dressera toujours l’immense tour de télévision, que personne ne songe à faire disparaître du paysage.
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© BG














