Kristin et la valise
Kristin est une lycéenne de Meschele près de Dortmund. Elle a dix-huit ans et je n’ai pas la moindre idée de ce à quoi elle ressemble, parce que je l’ai interviewée par téléphone au sujet d’une valise laissée en Allemagne il y a soixante-trois ans par un KG, un Français fait prisonnier en Normandie en 1940 et qui n’a pu rentrer chez lui que cinq ans plus tard. Cette valise, Kristin la connaît depuis qu’elle est toute petite, c’est son papa qui avait été la chercher dans le hangar à bois où elle était rangée et lui en avait montré le contenu. Des photos et des lettres, ainsi que des souvenirs du Stalag où le prisonnier de guerre était détenu. Mais bien sûr à l’époque Kristin ne parlait pas un traître mot de français, et la valise était vite retournée dans le hangar.Â
Des années plus tard, la jeune fille a commencé à apprendre la langue de Molière au collège et s’est à nouveau intéressée aux documents contenus dans la valise, au point que l’an dernier elle en a fait le sujet d’un devoir d’histoire ou de français -ça n’est pas très clair- au lycée et qu’elle a eu une bonne note. Du coup, ça lui a donné l’idée d’essayer de retrouver le fils du monsieur qui était resté prisonnier près de chez elle. Elle a donc longuement cherché sur internet et s’est complètement trompée puisqu’elle a écrit une belle lettre à quelqu’un à Lyon qui était simplement un homonyme de celui qu’elle espérait trouver. Mais le destinataire de cette missive a dû être touché par ses efforts, puisqu’il a entrepris à son tour d’identifier la famille concernée par cette valise. Et il est parvenu, après plusieurs péripéties, à faire suivre ce courrier à un cousin éloigné du fils du prisonnier de guerre. Vous me suivez toujours ? Â
Si bien qu’un beau jour, le fils en question, un retraité de Saône-et-Loire âgé de 70 ans, a eu la surprise de recevoir un mail avec des photos de ses parents quand ils étaient jeunes, plus la lettre de la lycéenne allemande lui expliquant qu’elle avait une valise à son intention avec plein de documents de sa famille. Tout ému, ce monsieur a fait en voiture 800 kilomètres jusqu’aux environs de Dortmund pour aller récupérer lettres et photos, et parler avec la jeune fille et toute sa famille, dont une vieille tante qui se souvenait bien du prisonnier de guerre français. Le retraité de Saône-et-Loire les a invités à venir leur rendre visite chez lui en France, et Kristin a dit oui mais pas cette année parce qu’elle doit d’abord passer son bac.Â
A ce sujet, elle ferait bien de travailler les langues, Kristin. Moi qui espérais me la couler douce en l’interviewant en français -puisque je savais qu’elle l’apprenait- j’en ai été pour mes frais, car elle m’a expliqué en être incapable et nous nous sommes donc parlés en allemand. Mais je n’ai pas du tout regretté. Ceux des Français qui persistent à croire que la langue allemande est gutturale n’ont jamais entendu Kristin. Surtout quand elle évoque le hangar -der Schuppen- où était remisée la fameuse valise. Ce Schuppen là , délicatement prononcé d’une petite voix était délicieux à entendre. Cela m’a rappelé l’intonation de cette ravissante Autrichienne d’un institut de langues à Paris, qui a tenté pendant l’hiver 2006 de perfectionner mon niveau d’allemand. Son accent m’a beaucoup encouragé.














