Bienvenue à Berlin

Le blog de Bertrand Gallicher


Sale temps pour Karstadt

Saisons

L’annonce du dépôt de bilan du groupe Arcandor, propriétaire des magasins Karstadt a coupé le souffle aux salariés qui ont du mal à imaginer une éventuelle fermeture de cette enseigne si familière aux Allemands. Pour les clients aussi, la faillite est vécue comme un choc, cette chaîne de grands magasins présente dans les principales villes d’Allemagne étant synonyme de commerce de proximité. Lorsque l’on parcourt les rayons de ces magasins souvent très modernes, accueillants et qui ne désemplissent pas, il est difficile de comprendre les raisons de cette déroute. Mais le gouvernement allemand refuse les crédits et les garanties pour renflouer l’entreprise. Une question de principe et presque un cas de conscience. C’est aussi l’illustration d’une vraie problématique politique.

              © BG Radio France

© BG Radio France

Les salariés de Karstadt connaissaient bien sûr les difficultés financières d’Arcandor, mais il leur paraissait hautement improbable qu’un groupe d’une telle dimension puisse aller dans le mur. Ces dernières semaines, ils ont néanmoins eu l’intuition de faire signer aux clients une pétition de soutien qui a receuilli plus d’un million trois cent mille signatures. Ce combat symbolique ne change évidemment rien à déroute financière du groupe Arcandor, mais les employés espèrent qu’il rassurera un éventuel repreneur sur la fidélité de la clientèle. Pour beaucoup d’Allemands, Karstadt  fait depuis toujours partie du paysage et presque de la famille. On y trouve de tout sans avoir à courir à l’autre bout de la ville et les prix sont raisonnables. La faillite semble donc incompréhensible.

Sauf que pour le gouvernement Merkel, des erreurs de gestion bien antérieures à la crise économique sont à l’origine de ce revers, ce que soulignent nombre de spécialistes. Dans ces conditions, explique t’on à la Chancellerie, le contribuable n’a pas à payer pour les errements de certains gestionnaires. En principe ce raisonnement tient parfaitement la route, si l’on met de côté les quarante trois mille emplois en jeu. Car l’immense majorité des salariés de Karstadt ne sont rigoureusement pour rien dans les déficits abyssaux creusés depuis longtemps par certains décideurs. Le jour de l’annonce de la faillite, mardi 9 juin, les larmes des vendeuses -dont certaines ayant vingt ans de maison- montraient le désarroi du personnel.

            © BG Radio France

© BG Radio France

Le dépôt de bilan d’Arcandor et ses conséquences encore imprévisibles -un repreneur partiel s’est déjà signalé, mais les négociations continuent- n’a guère été rélayé en France. C’est dommage car ce  refus d’engager de l’argent public pour une entreprise de distribution qui compte plus de salariés qu’Opel, pose le problème de la responsabilité collective face à une grande entreprise en difficulté. Sauf à considérer que les impôts jouent ce rôle régulateur, les profits d’une société privée ne bénéficient pas à l’ensemble des contribuables. C’est la base du libéralisme qui milite pour les dividendes liés à une prise de risque des investisseurs. Pourquoi pas. Mais en cas de gros temps, les tenants de l’ultralibéralisme sont aussi les premiers à vouloir se réfugier frileusement sous le parapluie de l’Etat. Sans succès cette fois-ci. Ce sont finalement les petits employés qui risquent de payer la facture la plus lourde.

Un fantôme nommé Potus

Evènement

Barack Obama a passé -presque- une journée en Allemagne. Pour ceux qui n’auraient pas suivi attentivement cet épisode entre son discours du Caire et son arrivée sur les plages de Normandie, voici quelques images de son passage éclair à Dresde le vendredi 5 juin. Obama a ensuite été se recueillir dans l’ancien camp de concentration de Buchenwald, puis il  a filé à Landstuhl près de Francfort où se trouve le grand hôpital militaire américain qui soigne les blessés des guerres d’Irak et d’Afghanistan. Les Allemands ne l’ont vu qu’à la télévision.

  © B. Gallicher Radio France

© B. Gallicher Radio France

Dresde avait pourtant fait des efforts pour accueillir le Potus -President of the United States, comme l’appelle la presse américaine- arrivé sur place le jeudi 4 juin au soir à bord d’Air Force one. Cette ville proche de la frontière tchèque a été presque entièrement détruite du 13 au 15 février 1945 par un déluge de bombes anglo-américaines qui ont tué au moins 35.000 personnes, à un moment où il était clair que l’Allemagne avait déjà perdu la guerre. Ceux qui ont décidé d’aplatir la ville n’avaient aucun objectif stratégique, seulement celui de briser les reins du nationalisme allemand qui se confondait alors avec la vénération d’Adolf Hitler. Les neo-nazis l’ont bien compris, qui utilisent aujourd’hui cet évènement tragique à leur profit. Les survivants du bombardement sont scandalisés par cette récupération et militent pour la paix. Ils ont même écrit dans ce sens à Barack Obama.

Le président des Etats-Unis, justement, a un peu frustré les habitants de Dresde qui lui avaient préparé un accueil chaleureux, avec des stickers de bienvenue sur les tramways et les bus. Mais comme l’écrit la presse locale, les mesures de sécurité ont tenu la foule à l’écart de Barack Obama au point de le transformer en fantôme. Le centre-ville historique autour de la Frauenkirche a été entièrement bouclé et il fallait aux touristes des accréditations spéciales pour accéder à des secteurs proches du quartier où le numéro un américain a passé quelques heures. Seuls les journalistes dûment accrédités et munis d’un Sonderausweiss -un laisser passer spécial- ont pu voir de près le Potus, après deux heures d’attente dans la cour du  Residenz Schloss, qui abrite un magnifique musée.

                    © B. Gallicher Radio France

© B. Gallicher Radio France

                     © B. Gallicher Radio France

© B. Gallicher Radio France

Barack Obama ne n’est pas attardé sur les bombardements de Dresde, se contentant d’une allusion au début de la conférence de presse, où il a beaucoup  été question du Proche-Orient après son discours de la veille au Caire. Le président a ensuite expliqué le sens de cette visite en Allemagne, le souvenir de son grand-oncle qui a participé à la libération du camp de concentration de Buchenwald. Vu de près, Obama ressemble tout à fait à ce que l’on perçoit de lui à travers les médias. Imperturbable. Un charisme très fort, mais pas si impressionnant que ça, des gestes posés, une voix profonde. Même quand il ne dit rien d’exceptionnel, le Potus donne du relief et éclaire le sujet dont parle. C’est peut-être sa force principale, celle qui permet aux Etats-Unis de changer leur image dans le monde.

                    © B. Gallicher Radio France

© B. Gallicher Radio France

La plus émouvante dans cette conférence de presse est Angela Merkel, lorsqu’elle évoque le chemin parcouru par l’Allemagne depuis la libération des camps de concentration -dont Buchenwald était un monstrueux exemple-en passant par l’époque de la RDA car cette région proche de Weimar est restée plus de quarante ans à l’est du rideau de fer, jusqu’à la démocratie d’aujourd’hui dans un pays réunifié. “Voilà ce que l’histoire rend possible lorsque suffisamment de gens croient à la liberté”  dit la Chancelière qui prend toute la mesure des horreurs passées et des transformations de la société intervenues en quelques décennies.

                     © B. Gallicher Radio France

© B. Gallicher Radio France

                     © B. Gallicher Radio France

© B. Gallicher Radio France

De cette étape allemande, c’est le passage de Barack Obama à Buchenwald que retient aujourd’hui la presse, plus que cette visite à Dresde. Angela Merkel voulait montrer au président américain une ville de l’est reconstruite et moderne. En vingt ans, l’agglomération a beaucoup changé, le paysage urbain délabré et enlaidi par les années de la RDA a été raccommodé avec un certain succès. Tout n’est pas fini et il reste en centre-ville quelques trous béants. La ville risque aussi d’être pénalisée par la construction d’un pont sur l’Elbe. Cet ouvrage pourrait valoir au site d’être déclassé par l’Unesco qui l’avait inscrit au patrimoine mondial de l’humanité. Mais les défenseurs de l’environnement  qui voulaient en parler à Obama n’ont pas pu l’approcher.

Le cas Opel

Economie

Avec plus de 25.000 salariés en Allemagne, Opel en grande difficulté financière devient un enjeu politique majeur en cette période de campagne électorale pour les européennes, et surtout à quatre mois des législatives. Paradoxalement, au sein de la grande coalition CDU-CSU / SPD où l’on n’a plus grand-chose à se dire, ce dossier oblige à se parler. Même si les uns et les autres ne sont pas forcément d’accord sur la méthode à employer pour sauver l’entreprise, il s’agit de préserver autant que possible les emplois. La maison-mère General Motors, au bord de la faillite, n’est pas un interlocuteur facile.

Le ministre SPD des Finances Peer Steinbrück et son jeune collègue CSU de l’Economie Karl-Theodor zu Guttenberg côte à côte face aux caméras et aux objectifs des photographes, ce jeudi matin à l’aube, devant la chancellerie, après une réunion qui a duré la majeure partie de la nuit avec un émissaire américain, des dirigeants de General Motors et les repreneurs potentiels. Un front commun pour dénoncer l’attitude des Etats-Unis qui, laissent t’ils entendre, ne jouent pas le jeu. Peer Steinbrück est déçu par l’attitude des autorités américaines. Son coéquipier aussi.”Le Trésor américain aurait pu se donner plus de mal pour choisir son représentant” dit le ministre de l’Economie, qui qualifie les informations fournies par ledit émissaire de “secondaires, pour rester poli”.

Au delà des montages financiers complexes -la création d’une société fiduciaire chargée de gérer provisoirement Opel et qui bénéficierait de 1,5 milliards d’Euros de crédits publics- se pose la question du travail en commun avec les Etats Unis sur ce dossier. La grande crainte de Berlin est de voir les aides publiques disparaître de l’autre côté de l’Atlantique. General Motors a encore réclamé 300 millions d’Euros au moment où s’ouvrait cette réunion annoncée comme décisive. Cette nouvelle exigence a scandalisé le ministre allemand des finances.

La visite éclair de Barack Obama la semaine prochaine en Allemagne incitera t’elle les Etats-Unis à se montrer plus coopératifs sur ce dossier ? A Berlin, le gouvernement Merkel se montre très prudent, voire méfiant sur les intentions américaines. Non sans raison, comme l’a montré l’épisode de cette nuit. Restent les investisseurs potentiels -Fiat et l’équipementier canadien Magna- qui donnent de l’espoir, comme le dit Roland Koch le chef du gouvernement régional de Hesse où se trouve le siège d’Opel. Les Américains, eux,  lui inspirent plutôt de la colère.

Coup de barre à gauche

Politique

La campagne pour les élections européennes du 7 juin commence à s’animer de ce côté du Rhin. Avec un duel intéressant à gauche entre le SPD et die Linke pour tenter d’attirer ou de garder les électeurs mécontents. Les Sociaux démocrates de Frank Walter Steinmeier tirent sur plusieurs cibles : les libéraux du FDP  -En ces temps de crise aigüe du capitalisme, c’est de bonne guerre- mais aussi le parti de gauche die Linke qui tente de séduire les déçus de la social démocratie. Avec  ces affiches plutôt rigolotes,  le SPD du  futur candidat à la chancellerie Frank Walter Steinmeier n’épargne pas non plus la CDU d’Angela Merkel.

               © B. Gallicher RF

© B. Gallicher RF

 ”Les requins de la finance voteraient FDP” peut-on lire sur cette affiche du parti social démocrate, qui se prononce “pour une Europe où des règles claires valent pour tous”. Une autre version met en vedette un séchoir à cheveux et interpelle les électeurs sur le thème de la crédibilité en politique. Cette fois, c’est die Linke qui est en ligne de mire.

                © B. Gallicher RF

© B. Gallicher RF

“Ceux qui brassent de l’air voteraient pour le parti de La Gauche” annonce celle-ci, avec comme devise “Pour une Europe où la responsabilité compte”. La dernière salve est pour l’Union chrétienne démocrate, pourtant alliée au SPD au sein du gouvernement Merkel, sur le thème “Le dumping social voterait CDU” et comme argumentaire “Pour une Europe des salaires justes”.

               © B. Gallicher RF

© B. Gallicher RF

Parmi tous ses concurrents et adversaires, c’est le FDP qui semble avoir été choisi comme bouc émissaire par les Sociaux démocrates. Les Libéraux sont en effet les seuls à progresser dans les sondages, au fur et à mesure de l’aggravation de la crise. Un paradoxe qui dans les circonstances actuelles ne peut s’expliquer qu’en creux, c’est-à-dire par le rejet des partis de gouvernement et par les difficultés de die Linke à gagner en crédibilité.

Angela en sous-vêtements sur le Kudamm

Consommation

Quelque chose me dit qu’avec un titre pareil et la photo qui l’accompagne,  mon blog va connaître un pic de fréquentation. L’immense panneau lumineux installé sur le Kurfurstendamm -les Champs Elysées de l’ouest de Berlin- attire spontanément les regards, surtout lorsque s’affiche l’image d’une Chancelière plus vraie que nature en slip et soutien-gorge bleus, en compagnie d’autres personnalités politiques allemandes de premier plan, également en sous-vêtements. Un montage réalisé pour une marque de lingerie, à cinq mois des élections législatives. 

                                © B. Gallicher Radio France

© B. Gallicher Radio France

“Nous faisons tout pour soutenir la demande” explique la marque de sous-vêtements à l’origine de cette publicité. Celles et ceux qui sont représentés sur l’affiche n’ont pas tellement à se plaindre de l’image qui leur est attribuée. Et la hiérarchie est respectée puisque ce sont d’abord les formes arrondies de la Chancelière, représentée au premier plan, qui attirent l’oeil. Il n’est naturellement pas interdit de lui préférer la fine silhouette de la ministre de la famille, Ursula von der Leyen -mère de sept enfants, performance particulièrement spectaculaire dans une Allemagne où les bambins se font rares- la seule autre femme sur l’affiche dans son charmant ensemble rose.

Du côté des hommes, le chef de la diplomatie allemande (et principal adversaire d’Angela Merkel dans la course à la Chancellerie) en boxer noir arbore un physique flatteur de maître nageur, tandis qu’en caleçon jaune Guido Westerwelle le leader du FDP - le parti de la droite libérale qui cartonne paradoxalement dans les sondages en pleine crise du capitalisme- fait presque figure de jeune premier. A sa gauche, le type en bleu turquoise avec à peine un soupçon  de Bierbauch -le ventre dû à la consommation de bière- est censé être Horst Seehofer le patron de la CSU, l’aile bavaroise de la CDU d’Angela Merkel. En rouge, Gregor Gysi, du parti de gauche die Linke. Et tout à droite de la publicité, en boxer vert, le coprésident des Grünen, les Verts allemands, Cem Özdemir.

Tout l’échiquier politique est donc un peu deshabillé sur cette affiche qui ratisse large et donne du personnel politique allemand une image plutôt flatteuse. Un bon coup de pub en tout cas pour la marque de sous-vêtements qui veut par ailleurs s’inspirer de la Abwrackprämie -la prime à la casse- dont le succès pour l’automobile s’avère phénoménal. Au lieu de proposer 2.500 Euros pour l’achat d’une voiture neuve en envoyant à la casse une vieille auto, le fabricant de lingerie offre plus modestement 5 Euros de réduction sur tous ses articles en échange d’un sous-vêtement usagé.

La Chancellerie se refuse à tout commentaire à propos de cette affiche. Mais ce clin d’oeil rappelle l’ironie avec laquelle est souvent commentée l’apparence physique d’Angela Merkel, longtemps brocardée pour ses vêtements peu féminins. L’an dernier, la Chancelière avait cloué le bec aux moqueurs en apparaissant à l’opéra d’Oslo avec un décolleté vertigineux. Les photos de l’austère Angela dans cette tenue inhabituelle avaient fait la une de toute la presse allemande.

Que reste t’il de la RDA ?

Politique

Pour ceux d’entre vous qui n’auraient pas pu suivre les reportages diffusés sur France Info ce lundi 27 avril sur  l’état des lieux de l’Europe, à quelques semaines des élections européennes : Plusieurs villes -mais pas des capitales- ont été choisies pour illustrer à chaque fois un thème précis. Pour l’Allemagne, France Info a pensé à ” l’Otslagie “, la nostalgie de la RDA, et j’ai décidé de m’intéresser à Leipzig. La ville la plus peuplée de l’ex-Allemagne de l’est après Berlin et juste devant Dresde. C’est de là qu’est partie en 1989 la révolte non-violente qui devait aboutir à la chute de la dictature communiste. Et ce que j’y ai trouvé, vingt ans après, mérite le détour.

Je n’étais pas retourné à Leipzig depuis le printemps 2006. Il y a trois ans, c’était pour la coupe du monde de football et j’avais surtout exploré les abords du stade. Avant France-Corée du sud, le 18 juin, j’avais commenté l’arrivée des supporters français, et après la rencontre j’étais là pour les interviewer sur le match nul 1 partout après le but de Thierry Henry à la 9me minute, et de Park Ji-Sung à la 81me.  Je me souviens aussi avoir brièvement parcouru dans l’après-midi les rues piétonnes du centre-ville et avoir dégoté -par hasard et parmi des centaines de supporters coréens- le seul  parlant un français impeccable. Il m’avait donné une excellente interview, ce jeune diplômé partagé entre son pays et son attachement à  la France. Ces souvenirs me sont revenus tout à coup. Je me rappelle à l’époque avoir voulu revenir à Leipzig pour voir d’autres quartiers que celui du stade et y rencontrer ceux qui y vivent. Puis le temps a passé. Jusqu’à ce reportage.

Tout ceux qui ont connu la RDA n’ont pas forcément envie d’en parler. Près de vingt ans après la chute du mur, les opinions restent nuancées et les plus âgés qui ont toujours vécu à Leipzig se méfient parfois de ce que racontent les journalistes étrangers. Mais certains acceptent de témoigner. Une constante dans leurs récits :  La République Démocratique Allemande fait partie de leur enfance, de leur jeunesse, et souvent de leur vie d’adulte. ” Ce n’est pas parce que j’ai vécu quarante ans dans un pays qui n’existe plus que je dois tout jeter à la poubelle” me dit Lothar à la table d’un restaurant de Leipzig. Ce quasi-sexagénaire a un parcours intéressant. Il grandit à la campagne, puis vient en ville faire ses études et  travaille à l’université. En 1983, on lui propose de partir en Algérie. Une opportunité de sortir de RDA et de découvrir l’Afrique du nord. Trois ans plus tard, Lothar est de retour à Leipzig.

Il trouve du travail dans un institut qui s’occupe de cartographie, un peu comme l’IGN en France. En 1989, le régime politique de la RDA s’effondre comme un château de cartes. L’économie de marché s’impose dans les Länder de l’est. Mais la vie de Lothar n’en est pas bouleversée. L’administration qui l’emploie est reprise par son équivalent de l’ouest, l’office fédéral de cartographie et de géodésie. Les chefs sont remplacés, des ordinateurs neufs fabriqués à l’ouest font leur apparition, les méthodes de travail changent un peu. Le niveau de vie s’est bien sûr amélioré, dit Lothar. Mais il n’est pas facile de dire dans quelle mesure, quand on a successivement connu le Mark-RDA, puis le Deutschmark de la République Fédérale, et pour finir l’Euro. Lothar a dû patienter près de vingt ans pour que son salaire soit aligné sur ceux de de l’ouest. Il apprécie surtout les horaires de travail à la carte. A l’époque du rideau de fer, c’était 6 h 45 - 16 h 30.

Dans une cité HLM de Leipzig, Rolf et Christine m’accueillent chaleureusement. Après avoir successivement travaillé dans l’exportation de livres, comme comptable, puis chez un médecin, Christine est au chômage depuis 2007 et attend sa retraite en juillet prochain. A soixante deux ans, ce n’est même plus la peine de chercher du travail ici. Son mari est toujours employé à l’université de Leipzig, dans la section informatique. Eux aussi sont tout en nuances. “Autrefois, j’avais l’impression d’avoir plus de responsabilité dans mon travail” dit Rolf. En revanche pour le quotidien il faut s’occuper de tout soi-même, alors qu’avant, c’est l’Etat qui vous prenait en charge. “Le socialisme était une belle idée qui n’a pas marché” dit Christine. Tous les deux se souviennent aussi des contraintes de l’ex-RDA. Aujourd’hui ils sont heureux de pouvoir voyager où ils veulent.

C’est une “Ostalgie” qui ne dit pas toujours son nom. Mes interlocuteurs ne sont pourtant pas dupes d’eux-mêmes. Ils ont traversé quatre décennies dans l’ancienne Allemagne de l’est. C’était leur jeunesse. Et avec les années qui passent, ce temps là paraît toujours plus beau, ils le savent bien et ne veulent pas trahir la réalité en l’enjolivant. Mais ils ont aussi le sentiment d’avoir connu une période finalement assez heureuse. Malgré la dictature. Il n’y avait pas que des victimes ou des complices du régime. La plupart des 16,5 millions d’Allemands de l’est ont vécu cette époque de leur mieux. Ils n’avaient guère le choix. “On ne décide pas plus aujourd’hui pour la politique” dit Christine.

Reportages Europe  sur www.france-info.com

Christina a du caractère

Les gens

Vous avez pu entendre samedi matin 18 avril sur France Info -et nulle part ailleurs- mon reportage sur ce conflit social à la Clochemerle qui oppose une conductrice de bus à son employeur,  la compagnie RBO de Ratisbonne en Bavière. Une histoire un peu dingue : Christina 46 ans est mise à pied pour être descendue lors d’une halte à un arrêt de bus,  afin de déplacer de quelques mètres une grenouille qui risquait de se faire écrabouiller. Une passagère, furieuse d’avoir perdu quelques secondes supplémentaires sur un trajet déjà encombré, a rouspété auprès de la compagnie qui a sanctionné le chauffeur. Là où l’histoire devient plus originale, c’est que cette conductrice de bus installée au fin fond de la Bavière est française.

Comment une Française originaire de la Creuse se retrouve-t’elle conductrice de bus en Bavière ? Christina qui multiplie les interviews avec les journaux, les radios et les télés allemandes, semblait ravie de parler à un journaliste français. Evidemment, France Info ça ne lui dit pas grand chose, puisqu’elle a quitté l’hexagone juste avant la création de la radio d’information continue, il y a vingt- deux ans. Christina m’a raconté son histoire. Née à Aubusson, elle y fréquente l’école jusqu’à l’âge de 14 ans et enchaîne sur une formation de couturière à Brive- la-Gaillarde pendant trois ans. Mais la jeune fille n’a pas très envie de travailler à l’usine. Sa passion, ce sont les tigres, les panthères, “les gros chats” dit-elle. A dix-sept ans, elle monte à Paris à l’école du cirque d’Annie Fratellini. L’aventure dure deux ans, puis Christina connaît -déjà- des problèmes de santé. Allergique à la sciure utilisée pour les animaux, elle doit tout arrêter.

Elle se fait alors engager chez Auchan à la Défense, où elle travaille pendant sept ans. Une année, avec sa copine Isabelle, elle part en vacances sac au dos à San Remo. Au camping, les filles ont comme voisins deux beaux Allemands. Christina tombe amoureuse. Son chéri l’emmène voir sa famille à Ratisbonne. En décembre suivant, Christina quitte tout : Auchan et son studio à Courbevoie. “J’ai fait une grosse bêtise” dit-elle. Car après six ou sept ans, le couple se sépare. En Bavière, Christina travaillait dans une usine qui fabriquait des costumes pour hommes. “Et puis le patron était vieux, il en a eu marre et a décidé de tout arrêter”. Christina se retrouve au chômage.

Elle veut se reconvertir dans le tourisme. L’équivalent allemand de l’ANPE lui offre une formation de conductrice de bus. Puis Christina est engagée par l’entreprise RBO qui appartient à la Deutsche Bahn. C’était il y a 13 ans. “Mais il y a toujours eu des problèmes, ça n’a jamais bien fonctionné entre nous,  même si j’ai toujours très bien fait mon travail” explique t’elle. La jeune femme qui a du caractère trouve l’entreprise trop autoritaire. “Et moi je n’étais pas du tout du genre à me laisser monter sur les panards”. Et puis elle commence à avoir des soucis de santé liés à la conduite : genoux, dos, des douleurs à une épaule, deux opérations à la main droite. Des arrêts maladie, les employeurs n’aiment pas ça.

La compagnie RBO laisse entendre que les voyageurs se plaignaient depuis longtemps de la conductrice, ce qu’elle nie. En revanche, les deux parties semblent d’accord pour dire que l’épisode de la grenouille -le 28 mars dernier- n’est que la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Car si le bus ce jour-là n’avançait pas vite c’était à cause des embouteillages à la sortie de Regensburg, pas de la faute de la grenouille. La pluie, les feux rouges, les bouchons, vingt minutes de retard. A un arrêt de bus, pendant que les passagers montent, Christina voit le batracien, descend quelques secondes pour le mettre en lieu sûr et continue son chemin. Au premier rang, une femme ronchonne. C’est peut être elle qui l’a dénoncée.

Quelques jours après, Christina est suspendue. L’histoire, racontée par le quotidien local, va faire le tour du monde. “Des lecteurs d’Afrique du sud qui ont vu ce sujet sur notre site internet nous ont même écrit” me raconte avec son bel accent bavarois Helmut Wanner, le journaliste du Mittellbayerische Zeitung qui a sorti cette affaire. “Dans toute l’histoire du journal, on n’a jamais vu ça” me dit-il. Il n’en revient pas Helmut de cette vague médiatique qui s’est emparée de l’histoire. Christina non plus, qui s’inquiète pour la suite, même si elle a reçu beaucoup de soutiens, notamment de la part des défenseurs des animaux. L’employeur dit qu’il pourrait revenir sur sa décision, à condition que la conductrice “change de comportement”.

Mandy dans la fosse aux ours

Evènement

“C’est un miracle que cette femme soit toujours vivante !” s’exclame Bild dans son édition du samedi de Pâques. La veille, une femme de 32 ans a plongé dans la fosse des ours au zoo de Berlin. Grièvement blessée par les animaux, Mandy K. a été sauvée de justesse par des employés du parc qui l’ont tirée hors de l’eau. La presse populaire du week-end fait ses choux gras de ce fait divers. L’histoire, il est vrai, est hallucinante.

Dix heures du matin en ce vendredi saint. Il fait beau et la foule se presse au caisses du zoo de Berlin. Beaucoup de visiteurs veulent assister au repas des ours prévu une demi-heure plus tard. Parmi ces promeneurs matinaux, une solide jeune femme de 32 ans vêtue d’un jean, d’un pullover et d’un T-shirt. Tandis que la foule s’agglutine le long de la fosse, Mandy K monte rapidement sur le mur qui protège les touristes, se bouche le nez d’une main et se précipite dans l’eau. Après quelques secondes de stupeur, des voix s’élèvent dans la foule. “Au secours” dit une femme. “Aidez cette jeune femme” crie quelqu’un d’autre. Trois des quatre ours polaires nagent lentement vers elle. Des employés du zoo se précipitent.

Ils lancent une bouée à Mandy, bombardent les ours avec des bâtons, tentent de les attirer dans un coin opposé de l’enclos en leur jetant des quartiers de viande. Sans succès. Parmi les ours qui se rapprochent, le père de Knut -la star du zoo de Berlin- avec ses 3 mètres de longueur et ses 500 kilos. Mandy est mordue et griffée, elle hurle de douleur et pleure. “Sortez moi de l’eau” supplie-t’elle. Les employés parviennent tant bien que mal à la hisser le long du mur. La jeune femme grièvement blessée est transportée d’urgence à l’hôpital.

Les raisons de cette tentative de suicide sont expliquées le surlendemain dans le quotidien populaire BZ. L’histoire finalement banale d’une femme séparée de son compagnon, avec lequel elle a eu une fille, aujourd’hui âgée de huit ans. L’enfant préfère être avec son père. Sa mère reste le plus souvent seule. Elle n’a pas de travail, peu d’argent. Les relations de Mandy avec sa fille deviennent difficiles. Elle se retrouve socialement isolée. Jusqu’à ce geste effrayant.

Cette histoire semble unique. Ce n’est pourtant pas la première fois que quelqu’un plonge dans la fosse aux ours du zoo de Berlin. Il y a neuf ans, un déséquilibré avait lui aussi fait le grand saut. Le même ours polaire lui avait envoyé un coup de patte dans le visage et l’avait poussé sous l’eau. Sauvé in extremis, le baigneur avait expliqué vouloir seulement jouer avec les ours. L’homme a depuis effectué un séjour en psychiatrie. Et pas plus tard qu’en décembre dernier, un homme d’une trentaine d’années était entré dans l’enclos de Knut. Cette fois, les employés du zoo avaient réussi à distraire l’animal et à faire sortir le visiteur. “Knut se sent tellement seul, et moi aussi” avait-il expliqué à la police.

Les casseurs étaient en noir

Politique

Parmi les bâtiments détruits ou endommagés aux abords du pont de l’Europe qui relie Kehl à Strasbourg, les casseurs du Schwarzer Block hostiles au sommet de l’OTAN ont mis le feu samedi à un poste désaffecté de la police des frontières, vestige d’une époque où on ne passait pas si facilement d’un pays à l’autre. Il n’est pas certain que ceux qui ont incendié ce symbole délaissé de l’Etat aient eu conscience de détruire un ancien reste de frontière. Mais au fait, qui sont ces activistes du bloc noir -dont beaucoup venus d’Allemagne- et que veulent-ils ?

Pantalons noirs, parkas noires, capuches noires couvrant la tête, portant quelque fois un masque de ski pour se protéger les yeux des gaz lacrymogènes, les autonomes du Schwarzer Block ont une façon très particulière de défiler avant d’affronter les forces de l’ordre. Ils marchent en rangs serrés, tenant sur les côtés et souvent au dessus de leurs têtes des banderoles anticapitalistes, antifascistes et plus généralement hostiles à tout ce qui représente le système, le reste étant adapté aux circonstances de la manifestation. Cette technique qui rappelle un peu  celle de la tortue utilisée par les légions romaines -souvenez vous d’ Astérix- présente aussi l’avantage pour les interéssés de se rendre difficiles à identifier. 

De Cologne à Hambourg et de Berlin à Dresde, les activistes du Schwarzer Block seraient aujourd’hui  un  peu plus de 6.000,  regroupés dans des squats ou répartis dans des communautés, fréquentant les milieux anarchistes  et vivant parfois isolés.  Ils ont commencé à faire parler d’eux à la fin des années soixante-dix avec l’intensification du mouvement antinucléaire et se font régulièrement remarquer depuis trois décennies. Chaque sommet regroupant des pays riches ou des organisations internationales occidentales semble exercer sur eux une attraction irrésistible. Avec presque toujours des violences à la clé, comme hier, et plus encore lors de la mémorable manifestation du 2 juin 2007 à Rostock qui avait fait des centaines de blessés à la veille du G8 de Heiligendamm.

Si la police a quelquefois du mal à identifier les autonomes du Schwarzer Block, leurs motivations restent un profond sujet d’interrogation pour les sociologues. La révolte contre un système injuste et le sentiment de n’avoir aucun autre moyen de se faire entendre joue sans doute un rôle essentiel. D’où leur goût pour la provocation envers les forces de l’ordre et leur volonté de détruire tout symbole de l’Etat, mais aussi de l’ordre social, donc de l’argent. Ce qui frappe aussi, c’est le manque de maturité politique des activistes du bloc noir, qui semblent jouer contre la police comme dans une cour de récréation, la violence et la haine en plus. Mais voir dans cette nébuleuse plus ou moins spontanée un simple désir de saccager des paysages urbains serait un peu court.

Sous pression

Economie

L’ancien président du directoire de la Dresdner Bank vient de renoncer à son indemnité de départ de 3,6 millions d’Euros. Ce qui est assez drôle, c’est qu’il l’annonce aujourd’hui dans l’édition dominicale de Bild. Ce même journal faisait hier sa une sur les indemnités empochées par les neuf principaux dirigeants de l’établissement financier. Le quotidien populaire n’y était pas allé avec le dos de la cuillère, avec un photo montage, dans lequel chaque tête avait pour corps un sac en toile de jute d’où s’échappaient à la hauteur du cou des billets de 500, 100 et 50 Euros. La Dresdner Bank, rachetée par la Commerzbank,  fait partie des établissements financiers qui ont perdu des milliards. Et ces quelques  dirigeants se sont partagé 58 millions d’Euros de bonus. 

Toujours dans Bild, le nouveau ministre de l’Economie Karl Theodor zu Guttenberg mettait les points sur les “i” en demandant aux managers de faire preuve de décence et de rembourser leurs primes : “Je n’ai aucune indulgence pour les exigences immodérées de dirigeants dont les entreprises ne pourraient pas aujourd’hui payer les salaires et encore moins des primes sans l’aide des contribuables”. Son collègue des Finances Peer Steinbrück ne dit pas autre chose : “Ces gens qui veulent appartenir à l’élite économique du pays, nuisent gravement à notre société avec un comportement si indécent”. Herbert Walter, l’ex-président du directoire a donc cédé,  tout en rappellant qu’il avait légalement droit à cette indemnité, comme s’il traînait les pieds. Evidemment, ça ne fait jamais très plaisir de renoncer à 3,6 millions d’Euros.

Forçant un peu sur l’indignation, Bild avait même préparé un modèle de lettre en demandant à ses lecteurs de la signer et de l’adresser à Angela Merkel. Une missive dans laquelle le quotidien ne s’insurgeait pas seulement contre les indemnités colossales  empochées par les dirigeants d’une banque affichant des résultats désastreux. Si des millions de contribuables doivent payer pour ces gens-là, écrivait en substance Bild, la confiance dans notre économie sociale de marché sera sérieusement ébranlée. Et c’est bien tout l’enjeu de ce débat, dans un pays où pendant des décennies, la croissance a aussi profité au plus grand nombre. On ne touche pas impunément à la Soziale Marktwirtschaft, fondement de la société allemande. 

A la faveur de la crise,  les règles du jeu changent elles aussi, et les repères s’effacent. Longtemps impensable,  l’implication de l’Etat dans le secteur financier privé est devenu en  Allemagne comme  ailleurs une nécessité vitale, au moins temporairement. La Commerzbank qui a racheté la Dresdner Bank a été partiellement nationalisée en janvier, à hauteur de 25 % plus une action. Le nouvel ensemble a publié en 2008 une perte nette de 6,6 milliards d’Euros. Les bénéficiaires des bonus de la Dresdner Bank -y compris ceux qui n’ont pas abandonné leurs primes-  en sont bien sûr désolés.

Dans la foulée, la Hypo Real Estate, l’une des plus grandes banques du pays menacée de faillite, commence à être nationalisée. L’Etat allemand vient de prendre 8,7 % de HRE moyennant 60 millions d’Euros. Et ce n’est qu’un début, puisque le gouvernement se prépare -pour sauver la banque en urgence- à exproprier les autres actionnaires, méthode inimaginable ici il y a encore quelques mois. Une note d’humour enfin dans ce sombre tableau : Deux anciens dirigeants de la Hypo Real Estate, évincés de l’établissement qui vient d’annoncer pour 2008 une perte de 5,46 milliards d’Euros, réclament des indemnités. Mais très raisonnables finalement. L’ex-patron n’exige pas plus de 150.000 Euros, tandis qu’un autre membre de l’ancien staff se contenterait de 37.500 Euros. Pour services rendus ?